Salaud
J’en ai assez d’être gentil, d’être un bon gars, d’être romantique. Je veux être mauvais, vulgaire, sale et méchant. Je veux montrer mes dents croches, serrer les poings et être lâche. Je veux dire que mon patron est un porc. Que les hommes gais sont des névrosés d’une intolérance intolérable. (Ils courent après leurs queues) Que, de toute façon, les Nord-Américains sont des porcs d’une intolérance insupportable. Et je revendique le droit d’être un porc d’une intolérance irrespirable.
Il m’a appelé du métro Laurier. Allo. Est-ce que je peux passer te voir ? l’autobus part dans deux minutes. Il sera chez moi dans quinze. Il a apporté le souper dans son sac à dos. On devait se voir demain. Je…
J’en ai marre de l’image de moi-même que je fabrique en continu. Tellement cute, a l’écoute, patient. Je veux m’énerver, je veux sacrer, donner des coups de pieds, démolir. Je n’en peux plus de moi-même. Je n’en peux plus de ce blogue mièvre. Cette photo de broussaille qui a l’air sorti d’un bosquet sauvage. Derrière le vert et le rouge, c’est un fossé plein de purin. Le liquide y est phosphorescent tellement il est concentré en pesticides et en engrais de synthèse. Devant c’est un terrain de golf ou des obèses désabusés se font rire les uns les autres en pétant et en rotant. De gros morons qui suent dans leur polo bleu poudre en s’affaissant sur la cuirette de leur car. Le bout d’érable se démène pour survivre dans une friche pleine de crotte de chiens et de sacs poubelles. Dans la ville la plus laide du monde, qui se surnomme elle-même Hyacinthe la jolie. Sur le bord d’un tronçon sans attraits d’une autoroute ennuyeuse. Juste un mauvais souvenir.
J’étais frustré. J’avais envie de me sauver. M’enfuir de chez moi. J’avais besoin d’être seul. Il veut me voir, qu’il me voit ! Et il me voit l’air bête, l’air suffisant.
Je n’en peux plus de cette fausse honnêteté, de cette transparence bidon. De faire comme si je n’avais pas de censure. Comme si je ne pesais pas chaque mot. Comme si ça coulait de source. Comme si c’était normal de se mettre en scène pour être lu en diagonale. Comme si ce n’était pas de l’orgueil démesuré, de la vanité excessive que de se ménager le beau rôle en inventant sa vie. Je suis pas franc. Et celui qui écrit c’est un salaud. Même pas foutu de se démerder dans la vie. Même pas foutu de garder des amis. Quelqu’un qui blesse et qui n’a pas de bonnes intentions parce qu’il est trop con pour avoir des intentions tout court.
Il y a encore un chien qui hurle dans la ruelle. Je sais ce que c’est que la douleur. Je la connais. Je sais. Je le sais dans toutes les cellules de mon corps, ce que c’est que d’avoir mal. Et pourtant, je le fais. Je le fais vivre le mal que j’ai vécu. Je l’ai vu ce plissement dans son front. Je l’ai vu son regard de biais, ses épaules défaites. Je l’ai vu sa naïveté bafouée. Je l’ai vu sa solitude. Ça m’a fait mal, juste de le regarder avoir mal en descendant l’escalier. Je sais qu’il n’en a rien à foutre de mon amitié, de ma sollicitude. Il me dit qu’il a tout gâché. Je dis non…
J’en ai marre de faire celui qui attend le grand amour, qui y croit encore juste parce que c’est joli. Parce que ça sonne bien. Parce qu’il faut s’accrocher, que c’est beau la vie, que l’amour est dans l’air et qu’il y a du bon à l’intérieur de chacun d’entre nous. J’en ai assez de la pauvre victime que je suis, qui se fait tabasser par la vie en poussant des couinements plaintifs : oh, oh, ouille. Non, mais ACHEVEZ-LE, QUELQU’UN !




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