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Archive de août, 2009

Dolce Vita

Quelques oiseaux et le chant des cigales. Je suis étendu contre les racines d’un marronnier. Mes yeux s’égarent en chemin vers la cime. Entre les branches raides, les feuilles captent la lumière en couches successives. Je me perds dans ce vitrail subtil et mouvant. À chaque retour de la brise, le feuillage scintille en frémissant. La fraîcheur est une caresse. Comme si le bleu du ciel s’approchait pour m’effleurer.

Le roman de Guillaume Vigneault, Carnet de naufrage,  posé tout près de moi, je ferme les yeux. Et je savoure la fluidité de ces mots qui s’effacent complètement pour laisser place à la vie et au désir. Je me dis que je ne saurai jamais écrire, mais ce n’est rien de grave. Les insectes s’affairent avec urgence dans les effluves sucrés du trèfle. Une fourmi court sur ma page dans une totale indifférence puis se lance dans l’escalade d’un brin d’herbe. Rien n’a d’importance. Que la droiture du pin gris qui fonce, immobile, vers le ciel. Que le monarque qui bat de l’aile contre le vent.
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Le sexe des anges

C’était une de ces fins d’été trop chaud, voilé de smog. J’ai dévalé les escaliers puis le trottoir jusqu’à Ontario. La sueur glissait sur mon dos. J’avais les cheveux sales et une barbe de trois jours. Je n’en pouvais plus de la curiosité gourmande et voyeuse de la colocataire et du bruit abrutissant de sa télévision. J’étais déprimé, exténué, en colère. Le soleil glissait doucement vers les toits. J’avais besoin de marcher, d’être seul et de voir défiler les façades. La ville m’offrait son anonymat comme un refuge. Les passants n’étaient que des figurants. L’usine Molson crachait sur les quartiers pauvres ses vapeurs de houblon.

J’avançais sans rien voir, le regard tourné vers l’intérieur. Mes yeux abandonnés vagabondaient d’un escalier de fer forgé à une corniche, d’un graffiti à la cime tordu d’un arbre. Au hasard de leur dérive, ils sont tombés sur un homme, qui marchait vers moi sur le même trottoir. Un grand brun aux yeux clairs. Happés par sa beauté, ils ont détaillé sa grandeur saine et son visage d’enfant calme. Au moment où nos regards se sont croisés, je me suis rendu compte de ce que je faisais. Je me suis secoué pour regarder ailleurs. Poursuivre la lecture

Un charançon sur mon balcon

Quand une vigne vierge part à la conquête d’un bâtiment, elle supporte un écosystème complexe qui prospère en une saison. Ses fruits acides peuvent être toxiques pour l’être humain, mais ils font le bonheur des oiseaux. Son feuillage dense abrite les nids de plusieurs espèces. Depuis plusieurs années, la vigne vierge de mon voisin a envahi mes murs. Pour mon plus grand plaisir, elle donne à mon balcon  l’allure d’une jungle. Certaines années un insecte égaré vient trottiner sur les murs de ma cuisine, le charançon noir de la vigne. Originaire du nord de l’Europe, il est présent en Amérique du Nord depuis 1835. À la nuit tombée, les adultes font des encoches caractéristiques sur le bord des feuilles. Mais des dégâts plus importants surviennent la deuxième années, lorsque les larves s’alimentent sous la surface du sol.

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Le vieux chemin

C’est parfois un parfum, parfois une mélodie. Une simple combinaison de notes, et la porte du souvenir s’ouvre violemment. Je n’ai qu’à tourner la tête et j’aperçois, face à moi, celui que j’étais à vingt ans. Moi je le vois très clairement. Lui ne me voit pas. Je suis sûr qu’il préfère baisser les yeux. Il est un peu couard. Il est aveugle, peut-être est-ce mieux pour lui. De toute manière, c’est toujours comme ça. Il est à la fois lourd et aérien. Chargé des milliers de rêves qu’il collectionne depuis l’enfance, pour ne pas couler dans la solitude, pour colmater ses brèches, pour s’aveugler un peu plus. Des rêves mur à mur, il s’en est fait une spécialité. Et léger, parce que tous ces rêves sont encore possibles. Ils ne se sont encore jamais heurtés à la réalité. Il est pressé. Il trouve que le temps ne passe pas assez vite. Il n’en peut plus d’attendre. Il a hâte à la vie.

J’ai une espèce de tendresse, une espèce de pitié pour celui que j’étais. Je voudrais le prévenir. Je voudrais le secouer. Je voudrais m’emporter pour lui, exploser de rage pour lui. Hurler sans relâche les mots qu’il ne dit pas. Parce qu’il se tait. Il se tait. Il n’en finit plus de se taire. Mais si le chemin s’ouvre à mes yeux. Il reste infranchissable. Toutes mes larmes ne peuvent rien y changer. Aucune larme ne remonte le temps. Poursuivre la lecture