Sky is the limit
Prendre la vie à bras-le-corps, ça sonne bien, non ? Pourtant, par moment, je trouve que j’y vais un peu fort. Parfois, je préférais laisser la vie se tenir par elle-même. Mais c’est le choix que j’ai fait et je m’y tiens. C’est court la vie et j’ai trop perdu de temps. Au fil des dernières années, j’ai confronté mes démons. Un à un, je les ai acculés au pied du mur, sans jamais cessé de les regarder dans le blanc des yeux. J’en ai même exhibé quelques-uns comme des trophées de chasse. Au risque d’avoir l’air prétentieux, de recevoir des éclaboussures de pitié et les sentences des bien-pensants.
Pour être bien certain de les débusquer tous, je me suis trouvé un boulot où je devrais courir les bas-fonds. J’ai passé des soirées dans les lieux les plus glauques, dans les odeurs de poppers et de marijuana. J’ai la tête qui tourne à force d’entendre la bande-son des films pornos. C’est parfois ennuyeux, mais je suis là, soir après soir, pour tenir la main de la solitude, de l’isolement et du mal de vivre. J’ai travaillé dans des endroits où je n’aurais jamais mis les pieds : peep show, bar de cuir, terrains vagues.
Il me restait un lieu où je n’étais pas encore allé. Je savais que je devrais y aller un jour ou l’autre. Un endroit propret, coloré, scintillant. On dit que c’est un peu snob. On le dit de moi aussi. Le Sky, un bar de la rue Sainte-Catherine qui a déjà connu des heures plus glorieuses. J’y ai bu mes premiers martinis et j’y ai dansé pour la première fois sur Désenchantée de Mylène Farmer. Le décor a été refait plusieurs fois depuis, mais je suis sûr que des fantômes hantent encore les vieux murs. pendant plusieurs années, le Sky m’a tenu lieu de refuge, d’exutoire et même de famille. J’y ai vécu une grande partie de ma crise d’adolescence, à retardement il faut le dire, au début de la vingtaine.
J’y serai vendredi soir pour promouvoir un centre de dépistage du VIH en milieu communautaire. J’y pensais cette semaine, entre les secousses de l’autobus et les souvenirs se sont mis à débouler. Par pans entiers, toute une époque de ma vie est apparue devant moi. Deux hommes, une femme : Guillaume, Joseph, Sylvie. Trois personnes que j’ai aimées et qui allaient pour toujours transformer mon existence.
Après 25 ans, emmuré en moi-même comme un autiste, je me suis réveillé un matin à côté de Guillaume. La veille, on s’était croisé devant le vestiaire du Sky, à l’heure de la fermeture. Il m’avait dit, sourire en coin : « Ça finit toujours plus vite qu’on pense. » On avait bavardé en marchant vers l’ouest sur Sainte-Catherine. Il faisait froid. Au coin de la rue, je lui avais lancé : « invite-moi chez toi ». J’avais insisté : « je ne veux pas être seul. S’il te plaît». On s’était endormi dans son grand lit à même le sol, en discutant de cinéma. On avait été réveillé par la voisine qui parlait trop fort avec un accent du Bas-du-Fleuve. On avait pouffé de rire en plissant les yeux à cause du soleil. Je m’étais étiré entre les draps. J’étais bien, avec quelqu’un. J’étais bien, pour la première fois de ma vie. Pour lui, c’était probablement un moment anodin. Pour moi, c’était un bonheur démesuré, un bonheur tellement souffrant. J’avais le cœur gonflé comme une voile. Je n’ai pas le cœur très solide et le vent était rude. La voile s’est déchirée de haut en bas dans un craquement terrible. Et j’ai sombré. Sombré, le mot n’est pas trop fort, emmenant avec moi les fleurs du tapis, les mots d’amour gravés sur les murs et les martinis les plus traîtres.
Pas facile la vie, quand on se réveille un matin, à 25 ans, et que l’on n’a jamais vécu. Mais ça, personne ne me l’avait dit. Depuis, j’ai repris du poil de la bête en cumulant les années. j’ai frappé des murs et je me suis mis à parler. J’ai goûté au silence et je suis revenu à l’écriture. J’ai osé et j’ai appris à plonger dans le réel. Je me mords les lèvres en pensant à ce soir, je suis un peu anxieux, fébrile. Le jour qui avance me pousse vers une autre frontière. Je sais qu’en mettant le pied dans ce bar incrusté de souvenirs, j’ouvre une boîte de Pandore. Je risque fort d’y rencontrer d’autres protagonistes de cette histoire de chute. Le début, pour moi, d’une grande noirceur. Un écheveau d’humanité, de sueurs, de parfums ambrés ou sucrés, de larmes et de sang. Mais cette histoire, je la verrais bien coucher sur du papier. Et ces personnages, j’aurais fini, un jour ou l’autre, par les croiser. Je suis paré pour la chasse aux fantômes. On n’a qu’une vie, Sky is the limit.
Trame sonore : Beast, Mr. Hurricane



