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Fidèle

Le temps glisse. Il se contorsionne, se replie et s’élance. Je le regarde, inquiet, se transformer, enfler, presque s’immobiliser. Mais le compte à rebours ne s’arrête pas, je le sais. Les minutes, les secondes tombent l’une après l’autre et disparaissent entre les phases de la lune. Quatre mois se sont écoulés depuis que j’ai cessé de bloguer. 120 jours, 2 880 heures, 172 800 minutes, 10 368 000 secondes. Le côté technique, la complexité d’une nouvelle plate-forme et mon incompétence en la matière sont en cause.

Mais il y a surtout la tentation du silence, le besoin d’être un moment invisible, de chercher l’ombre en rasant les murs. Et quand l’envie de raconter me chatouille un coin de la tête, la page blanche me paraît une montagne, une masse impossible à entamer, un territoire vierge qu’il serait sacrilège de profaner. Mon orgueil me jette un air narquois dans le miroir. Mais la peur me tient par les ouïes.Je réagis en nommant, en dressant des inventaires. Enligner mes craintes comme pour une inspection, une exécution. J’ai peur de n’avoir plus rien à dire, de retomber dans des ornières confortables et de ressasser de vieilles histoires. J’ai peur de me laisser emporter, de me prendre pour un autre, de me perdre, d’être « à côté de la track ». J’ai peur de décevoir, de m’affaler dans la médiocrité. J’ai peur du blocage, de l’extinction de voix, de la panne d’encre. J’ai peur des tsunamis, de la grippe espagnole, des tueurs en série. J’ai peur des ours polaires quand ils seront en colère et des morpions qui grouillent dans les bas-fonds de la ville.

Je m’appuie sur le plaisir ressenti pour m’aiguiller vers le vôtre. Il me paraît impossible de raconter les quatre derniers mois. L’idée de départ était de repartir à neuf, de toutes façons, pour prendre du recul, de la distance. J’ai beaucoup appris en écrivant un blogue pendant trois ans. Vous le connaissez peut-être, si ce n’est pas le cas, ce n’est pas bien grave. Ce blogue-ci est encore en construction. Même la vision que j’en ai n’est pas tout à fait d’aplomb. Mais puisque quelques amis fidèles me talonnent, je me lancerai. J’ai besoin d’écrire. Quand je me glisse entre les lignes, j’ai l’impression de rentrer à la maison. Je m’abandonnerai en souhaitant que les mots me guident. Je m’appelle donc Kevin. Je suis un homme qui vient de basculer de l’autre côté de la quarantaine, le second versant de la vie. Je rêve d’avoir un amoureux, un chien, des géraniums, bref, une existence plate et nonchalante. Mais j’ai la fibre dramatique bien développée. J’ai goûté aux vertiges et ça me joue parfois des tours.

J’écris ce billet sur une pile de vieilles feuilles lignées, au fond d’un peep-show où je passe la soirée avec un infirmier et sa stagiaire. C’est une clinique de dépistage du VIH et des ITS qui se déplace d’un lieu à un autre, bars, saunas, peep-show. Je suis chargé de recruter des volontaires, de leur expliquer les tests et de répondre à leurs questions. Ce soir, il n’y a pratiquement personne. Heureusement, les mélodies joyeusement festives de Mika résonnent dans la pièce. Je suis entouré de boîtiers de films pornos ; de fantasmes, de flammes et de regard de cartons qui se veulent lubriques et provocateurs, ça explique les fautes de goût et de calculs. Voilà, c’est fait. La glace est brisée.

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