Plaisirs et déplaisirs
Débusquer le plaisir, c’est la clé de la persévérance et parfois de la réussite. Fermer les yeux sur les menus désagréments et demeurer attentif pour saisir au vol chaque douceur qui passe. Je savais qu’il fallait que je retourne m’entraîner, mais je devais vaincre la paresse et la force d’inertie, ainsi que tous les obstacles qui allaient inévitablement me barrer la route…
Déplaisirs : les affiches partout, des mises en garde contre la grippe A, la poussière et cette drôle d’odeur. Je constate sur la balance que les 10 livres durement gagnées l’an dernier se sont envolées. Je maigris dès que je cesse de m’entraîner. Au moins, je n’ai pas de gras, et si un jour, des muscles décidaient de se pointer, ils seraient visibles.
Plaisir : retrouver des lieux connus et remarquer qu’il y a des choses qui ne changent presque pas, malgré le temps qui passe. L’entraineuse qui a l’air d’un frigidaire, le mauvais techno dans les haut-parleurs et télé-achats sur les vieilles télés. Sentir que je fais, moi aussi, encore partie des meubles, malgré mon absence des derniers mois.
Déplaisir : le tapis roulant qui me demande mon âge. Je réalise que je n’ai jamais annoncé à un tapis roulant que j’ai 40 ans. J’ai peur qu’il refuse de me laisser courir, mais ça n’a pas l’air de lui faire un pli. Je ne me souvenais plus comment c’était plate de courir sur un tapis roulant. Madonna que j’ai trop écoutée n’arrive pas à me changer les idées. Ça fait juste deux minutes, et je trouve déjà le temps long. Habituellement, je regarde les nageurs qui foncent comme des fusées dans les corridors, mais la piscine est vide. Pas une ride ne trouble la surface.
Plaisir : je remplace Madonna par Mistress Barbara et j’essaie de me souvenir du bonheur de courir dans les bois du Mont-Royal. Le vent qui vient de loin et fait valser les cimes, la ville qui vibre au pied de la montagne et les versants verdoyants qui roulent comme des vagues jusqu’à l’avenue du parc. Les sentiers larges où l’on croise des beaux coureurs à chaque tournant.
Déplaisir : je n’ai encore couru que 12 minutes.
Plaisir : les souvenirs ensoleillés qui affluent soudainement, dopés par l’endorphine. Les cailloux qui déboulent sous mes pieds sur un sentier de montagne au nord de Barcelone, les vagues de la Méditerranée qui me soulevait lentement pendant que je contemplais la plage. Le médecin, à mon retour, le nez dans mon dossier, qui a dit d’un air absent : 400 CD4. Et moi qui me suis dit qu’atteindre les 500 n’était peut-être pas impossible.
Déplaisir : je tremble comme une feuille quand je force, de quoi j’ai l’air ? Heureusement, il n’y a presque personne.
Plaisir : Le programme avance, les séries s’accumulent sans trop que je m’en rende compte, j’ai la tête qui se vide. Le corps a pris la relève, c’est lui qui pilote. Oublié le travail, les tracas, les échéances. J’ai presque fini.
Plaisir : observer ce garçon brun qui travaille ses abdos. Et dans le vestiaire, Céline qui entame les premières mesures d’Unison dans mon iPod pendant que le gars de l’autre côté du banc glisse ses pouces sous l’élastique de ses bobettes de coton blanc pour les faire glisser sur ses cuisses. Et Céline qui crie : Here we are, undivided by anything, just you and I-III-I.
Plaisir : marcher dans la nuit douce, le corps ramolli, plein de chaleur et d’élan. Le déplaisir de devoir traverser les couloirs du stade transformé en centre de vaccination, vite compensé par le plaisir de la voix sexy du chanteur de 3 gars su’l sofa dans mes oreilles quand je sors de nouveau à l’extérieur. Plaisir de savoir que mon lit m’attend et que je suis certain que l’abandon au sommeil m’emportera rapidement, au chaud, sous les plumes et la flanelle



