Quelqu'un
Dans ces instants de transition, entre la nuit et le jour, quelqu’un me manque. Il y a des moments où le corps s’abandonne et où je dresse des bilans, je revois le dernier jour écoulé et j’imagine l’avenir. J’aurais envie de me raconter à quelqu’un, quelqu’un de tangible. Les sédiments des jours et des nuits se déposent en couches de tristesse ou de bonheur. Je sens comme une brûlure, le besoin de m’approcher d’un autre, deviner la masse d’un corps, entendre un souffle, entendre un cœur, entendre.
Mon horoscope dans Fugues m’a annoncé que quelqu’un viendrait squatter ma vie, ce mois-ci. Au téléphone, mon père m’a fait la remarque que je n’avais pas l’air de vouloir être en couple. (!) Un biscuit chinois, bien intentionné, m’a dit de me laisser guider par mon cœur. Alors, je l’ai appelé. Ça fait un bout déjà que je le côtoie pour le travail ou par des amis communs. J’ai l’impression qu’il y a une attirance réciproque, peut-être même, une certaine chimie. Mais il est amoureux d’un autre. Une histoire impossible dont il me raconte les hauts et les bas pendant des heures au téléphone. Je serais beaucoup trop orgueilleux pour être un numéro deux.
J’ai pourtant les yeux ouverts. Les lecteurs plus anciens seront déçus d’apprendre qu’à chaque fois que j’ai croisé mon voisin de palier, nos conversations se sont limitées à des salutations gênées. Mais on s’est tendu quelques perches sur Facebook. La communication est ouverte. Une de ses amies fait des piges pour la boîte où je travaille, et il l’a accompagné dans un 5@7 à Zorro & Co. Moi, je n’y étais pas. Depuis, le coordonnateur des bénévoles est pâmé sur lui : « Il est beau, il est grand, puis il a des yeux é-cœu-rants » répète-t-il avec son accent traînant du Saguenay.
Au Clou, j’ai revu le beau Louis-Philippe. Toujours aussi craquant, toujours le même désir de fusion qui s’enflamme dès que je m’approche à moins d’un mètre de sa personne. Mais le souvenir de nos déchirures, de nos ruptures successives est encore vif. Je me méfie des flammes et de leurs caresses. Je me méfie de son beau grand regard de gouffre. Louis-Philippe a le même discours. Il est triste et farouchement attaché à son malheur. Je vois nos deux mondes parallèles, incompatibles s’éloigner l’un de l’autre après s’être frôlés. Mais le désir physique est là. On a déjà dit qu’il était sans issue.
Il y a des passants qui laissent leur odeur dans mes draps. Ça me console. J’oublie le temps sur leurs épaules. Des acteurs étrangers s’éclipsent après un caméo dans mes nuits blanches. Et puis finalement, je me dis que le timing ne doit pas être le bon. Il faut lâcher prise. Les attentes, c’est comme des bâtons dans les roues, ça entrave le mouvement. Ou comme les poutres dans l’œil qui empêche de voir ce qui est juste devant. Paraît que c’est lorsque l’on vit sans attentes que le soleil peut nous tomber dessus, comme ça, sans prévenir. En attendant, je caresse ma brûlure et je ferme les yeux.






