Le VIH occupe aujourd’hui une place microscopique dans ma vie. La place qu’il mérite. La place qui sied à un virus. Depuis environ quatre ans, la médication le maintient K-O. Et ma charge virale demeure indétectable. Mon système immunitaire a récemment dépassé la barre des 400 CD4 et il navigue lentement vers les 500, le seuil symbolique de la normalité. Dans mon quotidien, le virus doit se limiter aux cases d’un pilulier. J’ai même trop souvent tendance à oublier le pilulier. Je n’y pense plus et c’est pourquoi j’en parle rarement ici. L’impact du virus sur les autres et dans la société, les injustices qui y sont liées, la mort autour de moi m’occupent fréquemment l’esprit. Mais l’impact direct du VIH sur ma vie est négligeable.
La grande peur que j’ai déjà ressentie, alors que j’avais les pieds au bord du gouffre, a rétréci jusqu’à devenir presque imperceptible. C’est maintenant un sentiment sourd et diffus qui passe facilement inaperçu. Mais elle n’est pas complètement disparue et je porte cette peur sans trop en être conscient. Elle s’éveille insidieusement dès que je suis fatigué ou fragile. Elle s’enflamme pour un éternuement, un oubli ou un rhume. J’ai peur, tout au fond de moi. Peur de mourir avant d’avoir vécu. Peur que le virus ait fait des ravages silencieux qui me mèneront au cancer généralisé ou à la démence. J’ai peur de ne plus avoir les moyens de payer les médicaments. J’ai peur de souffrir, j’ai peur de perdre, j’ai peur d’oublier.
Cette peur me mine sans faire de bruit. Quand je suis très pris par le quotidien, je ne le remarque pas. Mais elle brûle en moi et participe alors à mon épuisement général. Lorsque je m’arrête et que je suis seul dans l’obscurité, elle sort de l’ombre et je vois clairement son travail de sape. Je la déteste. Je dois la garder à l’oeil si je ne veux pas lui laisser le pouvoir. Il me faut apprendre à la regarder aller et à vivre avec elle. Je me doute bien qu’elle risque d’être toujours là. Je ne sais pas comment me rassurer. Souvent, je me dis que ce serait bien que je croie en Dieu. Je pourrais m’en remettre à lui et ce serait beaucoup plus simple. Mais, si Dieu existe, je refuse de croire en lui. Je préfère le doute et la beauté du mystère. Je préfère apprendre à vivre avec la peur. Je veux vivre ma vie en entier, et ma peur en fait partie.
Hallelujah de Leonard Cohen, reprise par Ariane Moffatt
Trauma – Épisode 01



vieux bandit
1 month ago
Merci pour ce témoignage. Malheureusement, le public a tendance à croire que parce qu’un traitement existe, parce que les gens ne meurent plus « automatiquement », on peut oublier le VIH. La plupart des gens ignorent que le traitement est rarement facile et rarement sans désagréments. Et même quand « tout va bien », tu en témoignes: le danger n’est pas écarté, ni la peur. « Vivre avec le VIH », c’est facile à dire ou à écrire, mais…!
Je t’envoie un peu d’énergie pour aujourd’hui! Et tiens, ce proverbe africian que j’ai trouvé il y a longtemps, je ne sais plus où, mais auquel je pense souvent: Si tu avances, tu meurs; si tu recules, tu meurs. Alors… pourquoi reculer?
kitty
1 month ago
Cette peur qui t’épuises silencieusement, n’a-t-elle pas aussi ce bon côté : te donner la conscience aiguë de la valeur de la vie ?
Kevin Zaak
1 month ago
@ vieux bandit : Merci d’avoir brisé la glace. En changeant de plate-forme de blogue, j’ai perdu tous les commentaires des anciens billets, et ça faisait un peu vide. Cette tendance à l’oubli du public est compréhensible, on écarte vite ce qui nous rappelle la mort (et ce qui nous rappelle la mort et le sexe encore plus). Je garderai le proverbe en tête.
@ Kitty : Certainement, mais je trouve que c’est payer cher. En ce moment, ces angoisses me volent une partie de ma vie et c’est ce que je voudrais changer. Peut-être que je dois être plus patient et que le temps les atténuera…
vieux bandit
1 month ago
Bah, le vide… suffit de le combler!
(Y en a des plus faciles que d’autres: autant en profiter!)
Jérôme
1 month ago
La photo de ta bannière (qui est très jolie) résume un peu ce qui peut aider à circonscrire ta peur, non? L’écriture et la nature.
Kevin Zaak
1 month ago
@ Jérôme : C’est vrai. Mais peut-être que ça ne suffit pas. Écrire sa peur comporte aussi des pièges. Celui de s’y complaire. Et n’importe qui peut passer ici, lire un petit morceau de ce que j’écris pour ce faire un portrait global de ma personne. C’est arrivé quelque fois, au cours des dernières années.
Si tu désires avoir un visage (ou une image) dans les commentaires à la place de l’ombre, tu peux te rendre sur le site http://fr.gravatar.com/ et ouvrir un compte. Une fois le compte créé, ton avatar s’affichera automatiquement sur tous les sites qui utilisent cette technologie.
Jérôme
1 month ago
l’écriture, à mon sens, comporte toujours un peu de mise en scène (Distanzierungseffekt en quelque sorte …pour faire pédant….)
Je ne crois donc pas que la simple visite,même régulière, d’un carnet permette de se faire un portrait global de son auteur… et c’est d’autant mieux ainsi
Le pire avec la peur, c’est qu’on est seul face à elle.Les autres ne peuvent que t’encourager pour la vaincre, ou l’apprivoiser.
Quel serait l’intérêt de voir autre chose qu’une ombre dans mes commentaires?
Kevin Zaak
1 month ago
Ça serait plus sympathique, mais peut-être que tu préfères le mystère…
J’en profite pour tester la fonction « Répondre ».