Il a essuyé une larme. Et pendant qu’il se mouchait, j’ai levé les yeux vers l’horloge. Deux heures. Je suis assis en face de lui depuis plus de deux heures. J’ai vu le soleil lentement traverser la baie vitrée. Il s’essuie la joue. Et je reste de marbre. Aucune émotion. Le degré zéro de la compassion. Il grimace en retenant un deuxième sanglot. Je suis persuadé que cette scène-là, il a dû la répéter des dizaines de fois, devant des dizaines d’intervenants sociaux. Je suis un peu mal à l’aise avec ma propre réaction. J’ai pourtant appris, ces dernières années, à me fier à mon corps et à mon instinct. Il ment. Cet homme-là ment. Ses larmes sont de la mise en scène. Des larmes de cocaïnomane en manque, des larmes d’alcoolique ou de psychotique. Des larmes de crocodile.
Bien sûr, il a beaucoup souffert il y a longtemps. La vie qu’il me raconte est une longue succession de drames : maladie, perte d’emploi, incendie criminel, mort de sa mère, agression par des policiers. Je ne cherche pas à distinguer le vrai du faux, ce n’est pas mon rôle. Mais tout son récit est émaillé de mépris et d’une violence malsaine. Il se décrit comme la victime d’hétérosexuels intolérants et violents, de travailleurs sociaux malhonnêtes. Selon lui, les Québécois francophones le détestent parce qu’il est anglophone et ils sont tous des dépravés sexuels, fils de prostitués. (Il s’arrête, réalise que je suis francophone, étouffe un petit rire gêné, précise qu’il s’agit d’une blague.) Une jubilation brille dans ces yeux lorsqu’il élabore des plans de vengeance contre les établissements. Je devine un problème de santé mentale.
Il suffirait d’un sourcillement pour qu’il me classe dans le camp adverse, celui de ses oppresseurs. L’idée me passe par la tête qu’il pourrait devenir dangereux. J’imagine l’adjointe à la direction, de l’autre côté du mur, qui tend l’oreille à ses éclats de voix. Je suis du côté de la porte de sortie. Il y a une pile de livres derrière moi, la lampe de bureau est un objet contondant. Je sais que les fauteuils basculent facilement. Je me sens en pleine possession de mes moyens, chargés à bloc d’adrénaline. Je n’ai pas peur.
En fait, j’ai une espèce de colère, pour ces victimes que je croise trop souvent. Que les gens se complaisent dans leurs souffrances et se gâchent la vie, ne regardent qu’eux. Mais mon expérience m’a démontré qu’ils empoisonnent la vie de leur entourage, qu’ils épuisent les ressources d’aide, qu’ils entraînent dans leurs malheurs des personnes plus fragiles ou plus vulnérables. Et finalement, leur souffrance peut facilement devenir une justification pour des manques de respects répétés, des petites violences ou des crimes beaucoup plus graves.
À un certain moment, il renifle en me disant que j’ai un petit sourire, que ce n’est pas drôle, que sa situation est grave. Mon petit sourire ne bronche pas, c’est un sourire d’acceptation, sans complaisance. Je reviens à la charge : « Tout ce que tu me racontes remonte à il y a dix ans. Je comprends que ça n’a pas été facile. Tout le monde a droit à l’erreur et malheureusement, on ne peut pas changer le passé. Mais qu’est-ce que tu peux faire maintenant, aujourd’hui ? C’est ce qui compte vraiment. » Il reste interdit un instant. « Mais je pensais que toi, tu allais m’aider… Toi, t’es cute, tu pourrais être mon ami… » Ses yeux me détaillent les cuisses et l’entrejambe. Il détourne la tête, ricane, me regarde dans les yeux en souriant « Non ? Tu veux pas être mon ami ? » J’esquive le changement du sujet et résume la situation. « Je t’ai énuméré toutes les ressources qui pourraient t’aider. Aucune ne te convient. Tu considères que le CSSS est de mèche avec les policiers et le système de justice corrompu, les intervenants de XYZ sont des voleurs et des criminels, et ceux de JKL, des agresseurs sexuels. Je t’ai parlé de Luc, un intervenant qui pourrait peut-être te proposer d’autres ressources, mais tu ne veux pas t’adresser à lui parce que tu ne parles pas aux obèses. Tout ce que je peux faire, c’est te laisser les coordonnées, si tu changes d’idée. » Je me lève pour lui signifier que l’entrevue est terminée.
Deux heures, je l’ai écouté attentivement pendant deux heures. Ce n’était pas prévu, j’avais une journée surchargée. Mais pour lui, rien de ce que je lui offre n’a aucune valeur. Il considère que tout lui est dû. Le rôle de la victime est devenu sa paire de pantoufles. Peu importe le prix qu’il lui en coûtera, il refuse de le laisser tomber. Je sais qu’il souffre chaque jour dans son isolement, il est dévoré par la haine qu’il nourrit. Et il refuse de faire quoi que ce soit pour changer la moindre chose dans sa vie. Moi, je ne peux rien faire pour lui. Il est le seul responsable du mur qu’il frappe, jour après jour.