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Archive de mars, 2010

Jé ou le bonheur trop grand

Il n’y a pas de justice sur cette terre et les histoires ne se comparent pas. Le plaisir, la beauté et l’amour sont distribués sans équité. Je pense à cette fille que j’ai croisée hier soir au Playhouse. Je suis certain qu’elle n’a pas 20 ans. Dans mon souvenir, avoir 20 ans est plutôt ingrat. Je n’ai échangé avec elle que quelques phrases. Pourtant, son aplomb, son appétit de vivre, sa vivacité d’esprit m’ont sauté au visage. Aucun doute à y avoir, cette fille-là est gâtée par la vie.

Ce n’était pas le cas de Jé. Après sa naissance, un médecin a annoncé à ses parents qu’il souffrait de graves malformations cardiaques. Son système digestif n’était pas fonctionnel et il ne devait survivre que quelques mois. Mais le petit s’est accroché à la vie au point de faire mentir la science. Il a traversé ses premières années dans une aile de l’hôpital Sainte-Justine. On le nourrissait par gavage. Pour des raisons que j’ignore, la famille a choisi de déménager à Vancouver en Colombie-Britannique. Et cette aile de l’hôpital est devenue sa vie. Une grand-mère le visitait chaque semaine. Dans son grand lit de fer, il amassait toutes les babioles et les peluches que les infirmières et les concierges lui donnaient. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il s’endormait chaque soir dans un amas de petites choses.

J’ai connu Jé alors qu’il avait sept ans, dans l’école spécialisée où je faisais mon dernier stage. Tous les enfants de sa classe étaient en fauteuils roulants et il était le seul qui clopinait d’un bout à l’autre des couloirs. En tant que seul représentant du genre masculin dans l’équipe, on m’a donné le mandat d’emmener régulièrement Jé au gymnase pour qu’il y dépense son trop plein d’énergie. Nous y avons passé des heures à jouer au hockey cosom. J’ai découvert un petit bonhomme très éveillé, énergique, exubérant et taquin. Rien ne l’arrêtait. Et s’il ne pouvait parler clairement, il trouvait toujours le moyen de se faire comprendre.

Mon stage se terminait en décembre une période de l’année particulièrement fébrile dans notre classe. Le père Noël devait visiter l’école un mardi matin. Ce jour-là, tous les élèves se sont entassés dans la cafétéria. Quand il est passé devant la fenêtre et qu’il est entré par la porte vitrée, Jé est resté pétrifié, les yeux écarquillés. Je le portais sur mes épaules pour qu’il puisse mieux voir et je pouvais sentir son cœur qui trépignait. Une fois le père Noël bien installé, les enfants se sont mis en ligne pour aller s’asseoir sur ses genoux. Quand une éducatrice a posé Jé sur le père Noël, il s’est fait tout petit. Il se frottait la tête dans la fausse barbe argentée en babillant des choses incompréhensibles et en souriant. J’en ai profité pour sortir prendre l’air.

Quand je suis rentré, il y avait des hurlements au bout du couloir, les hurlements de Jé. Le visage complètement rouge et inondé de larmes, il hurlait en se débattant dans les bras de son professeur. L’infirmière de l’école était venue tout près. Il parvenait de moins en moins à respirer entre ses sanglots. Les pleurs se transformaient en crise d’asthme. Pour Jé, le départ du père Noël était insupportable. Pendant un temps qui m’a paru interminable, nous nous sommes relayés à le bercer et à tenter de le consoler, sans qu’il ne cesse de hurler. Il n’était plus qu’un cri secoué de douleur. Ce matin-là, Jé a quitté l’école plus tôt, épuisé. Il est rentré à l’hôpital en ambulance. Le bonheur de voir le père Noël était trop grand pour lui.

Pendant quelques semaines, il n’est pas revenu à l’école. Puis un matin, il est descendu de l’autobus jaune avec son sourire habituel. Nous sommes retournés au gymnase reprendre nos parties de hockey cosom. Je suis allé le voir, un soir, à l’hôpital. Il siégeait dans son grand lit de fer au milieu des peluches. À la fin des heures de visites, il s’est accroché solidement à ma main, ses yeux vissés dans les miens. J’ai détaché ma main lentement et je l’ai embrassé sur le front. Il s’est pelotonné en ramenant vers lui tous les jouets que ses bras pouvait contenir. J’aimerais croire que j’ai emporté un peu de sa douleur avec moi dans l’ascenseur, mais je sais qu’il n’en est rien. Il n’y a pas de justice sur cette terre et les histoires ne se comparent pas. Je ne sais pas ce que Jé est devenu. Mais quand la vie me semble une montagne, je repense à ses cris de joie et je me souviens des fous rires qui le faisaient se rouler sur le plancher du gymnase.

Trois tares

Dès que j’aime quelque chose, se déclenche en moi la peur de perdre. C’est un automatisme, une mécanique précise et infaillible. Si j’apprécie un moment, si je ressens du plaisir, tout de suite je sens l’envie de m’accrocher comme si j’étais au bord du gouffre. Cette carence béante, je la porte en moi. Un trou noir flotte constamment au-dessus de ma tête, comme une auréole. J’ai peur que les gens l’aperçoivent et s’enfuient en hurlant. Je sais que très souvent dans le passé, j’ai saboté des moments de bonheur en agissant comme quelqu’un qui se noie. C’est l’histoire de tous les menus drames de ma vie. J’essaie de m’habituer au plaisir à très petite dose…

J’ai le coeur qui sursaute de temps à autre. On appelle ça des extrasystoles. Les influx nerveux circulent mal et nuisent à la synchronisation des ventricules et des oreillettes cardiaques. La désynchronisation augmente et quand elle atteint son maximum, le cœur saute un battement. Si je prends mon pouls, je peux noter le battement manquant comme si mon cœur s’arrêtait. Au battement suivant, il doit faire un effort supplémentaire et j’ai l’impression diffuse de recevoir un coup dans la poitrine. C’est très désagréable. J’en ai parlé à mon médecin, j’ai fouillé les Internets. Il n’existe pas de solution. Cette fantaisie du coeur n’a pas de conséquences et l’on doit apprendre à vivre avec. Éviter les excitants peut diminuer le phénomène. L’exercice physique me donne une pause, le muscle cardiaque redevient synchrone à l’effort. Comme la science ne m’offre aucune réponse, je me tourne vers la poésie et je me demande ce qui pourrait faire battre mon cœur…

Finalement, je suit doté d’un ego démesuré, mis en place très tôt pour couvrir soigneusement un complexe d’infériorité congénital. C’est souvent une barrière qui m’entrave mes actions et m’empêche d’avancer. J’avais pris la résolution d’apprendre l’anglais. Les cours progressent bien, je suis assidû et très motivé. J’arrive à un point où c’est plus difficile. Je crois que j’ai atteint mon niveau d’incompétence, je dois redoubler d’effort. J’en suis au point où je dois converser. Si mon interlocuteur parle calmement, je n’ai aucun problème à le comprendre et à suivre ses idées. Mais quand vient le temps de répondre, je bloque. Mon interlocuteur a beau se montrer patient, attentionné, encourageant, j’ai tout à coup l’impression d’être un déficient intellectuel profond et un incapable. J’arrive à tenir dans cette position quelques minutes seulement. Puis le courage me manque et je me replie, gêné, sur le français. À force d’humour et d’acharnement, j’arriverai bien à franchir ces barrières. Je dois replonger à l’eau sans relâche…

D’un crépuscule à l’autre

Voici le billet que je publiais le 11 octobre 2006. Voir tout ce chemin parcouru me rassure. Ma vie n’a pas changé du tout au tout. Des petites modifications se sont additionnées, les unes aux autres, pour laisser plus de place au calme et au confort. Je ne me lève plus à l’heure des poules pour me taper des heures de transport en commun. J’ai apprivoisé ma nouvelle réalité et je tiens l’angoisse à distance, la plupart du temps. J’ai le pied plus solide. Ces temps-ci, je pourrais même dire que je dors assez bien.

Parfois, j’ai peur d’avoir perdu cette intensité. J’ai peur qu’elle se soit enfuie à jamais avec mes drames personnels. C’est lorsque j’étais submergé par la douleur ou par l’angoisse que je parvenais le mieux à voir la beauté, et même à l’imaginer quand elle était absente.

Peut-être que ma vie n’a plus assez de piquant pour être racontée avec souffle. Je ne sais pas. Je tâtonne. En tout cas, écrire me demande plus de travail et d’effort. Je dois secouer le cocon fragile que j’ai mis tant de temps à tisser. Peut-être est-ce le signe que je dois tourner mon regard vers le destin des autres. Cela me fait terriblement peur. Peut-être dois-je simplement réapprendre à écrire.

Crépuscule

Quand le compte à rebours s’enclenche derrière mes paupières, je sais que les derniers instants de liberté s’écoulent trop rapidement. Je dois trouver le sommeil. Les chiffres lumineux tombent en cascade. J’ai besoin de dormir. Barrer la route aux questions qui attendent le flou du crépuscule pour m’assaillir et m’étourdir.

Bien sûr qu’il faudrait que je travaille moins. Combien de temps pourrais-je tenir ? Ce rythme, c’est pas humain. Est-ce que j’attends de craquer ? Pourquoi je m’accroche tellement au travail ? Puis la pensée bascule et les scénarios déferlent. Le loyer, les comptes, les dettes, les coupures de service, les remboursements de prêt et bourses, les intérêts, les lettres de menace dans la boîte aux lettres, les avis d’huissiers. Les imprévus éventuels me serrent déjà la gorge. Je cherche où couper. Comment presser encore plus le citron. Je sais bien, ce n’est pas à cette heure que je vais être éclairé par le génie. Je sursaute quand le plancher craque sous les pas du voisin. Les camions qui passent font vibrer la vitre du salon. Je jette un œil à la lueur sale du lampadaire. Il faut fermer les yeux, il faut partir vers l’intérieur…

Là où le bleu gris du fleuve se mêle aux lumières du ciel, entre le jour et la nuit. J’imagine le dos noir d’un rorqual qui vient rouler à la surface pour frôler la brume et goûter le vent. Il plonge ensuite vers l’immensité bleue. Ne reste qu’une ride qui glisse, s’affaiblit puis disparaît dans les mille fragments de la lune qui se lève.

Je l’imagine porté par les marées orageuses et les courants saturés de vie. Il traverse les espaces liquides ou l’écho des appels lyriques palpe les corps en suspension. Je sais qu’il s’élève, immobile, vers la lumière des glaces lorsque mon esprit s’abandonne et se laisse à regret sombrer dans la nuit. Parfois, quelques gouttes d’eau de mer vont alors se perdre sur ma taie d’oreiller.

11 octobre 2006
Photographie : Rorqual commun par ellor1138

Tombent les heures

Le temps glisse entre mes doigts comme si je serrais du sable dans mon poing. J’ai le sentiment que tout s’effrite à une vitesse folle. Le vieil escalier a traversé l’hiver, mais s’il tient debout, c’est par miracle. Mes électroménagers rendent l’âme l’un après l’autre. Depuis quelques semaines, des fourmis minuscules se sont mises à arpenter les pièces de l’appartement. Les rides courent sur mon visage. Le temps d’écrire m’échappe. Je n’arrête de pédaler que lorsque je suis à bout. Mes cheveux s’allongent, grisonnent. Ma barbe pousse. Les saisons tombent les unes après les autres comme si le climat commençait déjà à s’affoler.

Je sens l’urgence d’aller quelque part, de choisir sinon je raterai le train. Paraît qu’il faut se perdre pour se retrouver. C’est un peu l’idée de se lancer dans l’écriture d’un blogue sans trop savoir avoir de direction. Mais j’ai cette manie de vouloir bien faire. Cet immense besoin d’approbation qui me tiraillent dans toutes les directions et m’empêche de décider.

C’est dans cet état d’esprit que je bricole ce blogue. Je ne suis pas graphiste et ça saute aux yeux dès la page d’accueil. Ce que je veux y mettre demeure flou. Curieusement, tout le monde semble avoir un avis là-dessus, sur la façon de faire comme sur le contenu. On aime bien mettre les blogueurs dans des petites boîtes, ils sont ainsi plus faciles à ranger. J’écoute. Mais je sais que c’est à moi de définir tout ça. J’ai une tête de cochon et, au moins ici, je veux avoir le dernier mot.

C’est une maquette, une partie de ma vie et de mes pensées en miniature. Un endroit pour faire des expériences. Un nid à brouillon. Je n’ai pas le projet de devenir célèbre. Je ne rêve pas du livre, ni de la série télé. Ce n’est pas non plus un freak show pour étaler mes tripes à tous vents. Mais si je me permets de squatter cet espace, entre le public et le privé, c’est que je voudrais bien aller quelque part. Tout au moins, résoudre certaines de mes contradictions et mieux me comprendre. Mes quelques lecteurs fidèles sont des garde-fous, des agents provocateurs ou les lueurs d’un phare dans le brouillard.

La montagne

Le vent se lève. Je le sens qui fait danser mon manteau. Je n’aime pas trop ces moments où le temps s’arrête. Le fond de l’air, encore frisquet, devient mordant avec l’humidité. Je me réfugie dans mes pensées, en attendant le signal du départ. Je n’ose pas regarder devant moi. Ma quarantaine a commencé en catastrophe : un voyage qui a tourné au vinaigre, un projet de blogue qui s’est terminé en queue de poisson, m’obligeant à tout reprendre à zéro. Ma vie des dernières années a été plutôt rock’n roll. Je voulais des histoires à raconter ; j’en ai eu pour mon argent. J’ai fait du chemin, grimpé des montagnes, abattu des murs, sauté des tranchées, encaissé des gifles. Je me suis fait des bras, j’ai mis mon cœur à l’épreuve, et j’ai débroussaillé mes idées. Je vois les coureurs qui avancent sur la première montée encore enneigée. C’est le moment d’y aller.

Après le premier tournant, mes pieds s’enfoncent dans la sloche jusqu’aux chevilles, et glissent dans tous les sens. Aucune prise. Je sacre en continuant de courir tant bien que mal. Et je pense au film Rocky. Je ne sais pas s’il y avait une scène où il courait dans la neige, mais ça « fitterait » tellement. Heureusement que le paysage est magique. Le vol éclair des mésanges entre le vert sombre des conifères. L’eau de la fonte des neiges qui s’écoule entre les rochers. J’ai voulu être utile. Faire un travail qui changerait les choses. Il y a dans le fait de vouloir aider beaucoup de prétention. Mais j’ai pensé que c’était ce que je devais faire. J’ai ramé, j’en ai bavé, j’ai ragé contre le système. Je me suis fait des bleus en me cherchant une place dans ce festival des ego. En bout du compte, on ne donne toujours que des miettes. Et la reconnaissance est une notion qui se perd. La misère et la charité forment un vieux couple qui ne veut pas changer, une institution bien huilée et parfois lucrative, encore plus vieille, j’en suis sûr, que la prostitution.

J’ai perdu quelques plumes. Quelques-uns de mes masques se sont fracassés en tombant par terre. Pour survivre aux guerres de pouvoir et de jalousie, j’ai dû amadouer mes propres démons, mes frustrations et la jalousie que je porte en moi. Mais je me retrouve aujourd’hui, au-dessus de la mêlée dans une sorte de trêve, à me demander quelle sorte de vieux je voudrais bien faire. Le corps qui rayonne de la chaleur de la montée, le coeur qui s’apaise dès la fin de l’effort. Le soleil de fin d’après-midi rebondit sur la balustrade du belvédère. Le gris des nuages qui se bousculent à l’horizon se teinte de rose, pendant que les touristes se font photographier devant les gratte-ciel du quartier des affaires. Savoir clairement ce que l’on veut, c’est bien là l’une des choses les plus difficiles au monde. En lançant mon regard au-dessus de la ville, j’aperçois le vert du fleuve qui emporte les derniers morceaux de glace.