Jé ou le bonheur trop grand
Il n’y a pas de justice sur cette terre et les histoires ne se comparent pas. Le plaisir, la beauté et l’amour sont distribués sans équité. Je pense à cette fille que j’ai croisée hier soir au Playhouse. Je suis certain qu’elle n’a pas 20 ans. Dans mon souvenir, avoir 20 ans est plutôt ingrat. Je n’ai échangé avec elle que quelques phrases. Pourtant, son aplomb, son appétit de vivre, sa vivacité d’esprit m’ont sauté au visage. Aucun doute à y avoir, cette fille-là est gâtée par la vie.
Ce n’était pas le cas de Jé. Après sa naissance, un médecin a annoncé à ses parents qu’il souffrait de graves malformations cardiaques. Son système digestif n’était pas fonctionnel et il ne devait survivre que quelques mois. Mais le petit s’est accroché à la vie au point de faire mentir la science. Il a traversé ses premières années dans une aile de l’hôpital Sainte-Justine. On le nourrissait par gavage. Pour des raisons que j’ignore, la famille a choisi de déménager à Vancouver en Colombie-Britannique. Et cette aile de l’hôpital est devenue sa vie. Une grand-mère le visitait chaque semaine. Dans son grand lit de fer, il amassait toutes les babioles et les peluches que les infirmières et les concierges lui donnaient. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il s’endormait chaque soir dans un amas de petites choses.
J’ai connu Jé alors qu’il avait sept ans, dans l’école spécialisée où je faisais mon dernier stage. Tous les enfants de sa classe étaient en fauteuils roulants et il était le seul qui clopinait d’un bout à l’autre des couloirs. En tant que seul représentant du genre masculin dans l’équipe, on m’a donné le mandat d’emmener régulièrement Jé au gymnase pour qu’il y dépense son trop plein d’énergie. Nous y avons passé des heures à jouer au hockey cosom. J’ai découvert un petit bonhomme très éveillé, énergique, exubérant et taquin. Rien ne l’arrêtait. Et s’il ne pouvait parler clairement, il trouvait toujours le moyen de se faire comprendre.
Mon stage se terminait en décembre une période de l’année particulièrement fébrile dans notre classe. Le père Noël devait visiter l’école un mardi matin. Ce jour-là, tous les élèves se sont entassés dans la cafétéria. Quand il est passé devant la fenêtre et qu’il est entré par la porte vitrée, Jé est resté pétrifié, les yeux écarquillés. Je le portais sur mes épaules pour qu’il puisse mieux voir et je pouvais sentir son cœur qui trépignait. Une fois le père Noël bien installé, les enfants se sont mis en ligne pour aller s’asseoir sur ses genoux. Quand une éducatrice a posé Jé sur le père Noël, il s’est fait tout petit. Il se frottait la tête dans la fausse barbe argentée en babillant des choses incompréhensibles et en souriant. J’en ai profité pour sortir prendre l’air.
Quand je suis rentré, il y avait des hurlements au bout du couloir, les hurlements de Jé. Le visage complètement rouge et inondé de larmes, il hurlait en se débattant dans les bras de son professeur. L’infirmière de l’école était venue tout près. Il parvenait de moins en moins à respirer entre ses sanglots. Les pleurs se transformaient en crise d’asthme. Pour Jé, le départ du père Noël était insupportable. Pendant un temps qui m’a paru interminable, nous nous sommes relayés à le bercer et à tenter de le consoler, sans qu’il ne cesse de hurler. Il n’était plus qu’un cri secoué de douleur. Ce matin-là, Jé a quitté l’école plus tôt, épuisé. Il est rentré à l’hôpital en ambulance. Le bonheur de voir le père Noël était trop grand pour lui.
Pendant quelques semaines, il n’est pas revenu à l’école. Puis un matin, il est descendu de l’autobus jaune avec son sourire habituel. Nous sommes retournés au gymnase reprendre nos parties de hockey cosom. Je suis allé le voir, un soir, à l’hôpital. Il siégeait dans son grand lit de fer au milieu des peluches. À la fin des heures de visites, il s’est accroché solidement à ma main, ses yeux vissés dans les miens. J’ai détaché ma main lentement et je l’ai embrassé sur le front. Il s’est pelotonné en ramenant vers lui tous les jouets que ses bras pouvait contenir. J’aimerais croire que j’ai emporté un peu de sa douleur avec moi dans l’ascenseur, mais je sais qu’il n’en est rien. Il n’y a pas de justice sur cette terre et les histoires ne se comparent pas. Je ne sais pas ce que Jé est devenu. Mais quand la vie me semble une montagne, je repense à ses cris de joie et je me souviens des fous rires qui le faisaient se rouler sur le plancher du gymnase.



