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Archive de avril, 2010

Après le jour

Le bon côté de l’insomnie, c’est qu’elle fait apparaître des heures suspendues, des heures de liberté pour toutes ces choses inutiles, mais essentielles : réfléchir, rêvasser, lire ou écrire. Ce sera aussi l’avantage de mon futur emploi. En additionnant la journée travaillée en moins et le temps que je ne passerai plus dans le transport en commun, je devrais me retrouver avec onze heures toutes neuves, chaque semaine.

C’est fait. J’ai remis ma démission, hier. Je suis allé dîner avec El Poblano juste avant, pour le dire à un ami et me donner du courage. J’ai fait les cent-pas devant le bureau du directeur pendant qu’il parlait au téléphone. Et je suis entré aussitôt qu’il a déposé le combiné. Il attendait ma réponse pour un nouveau poste qu’il m’avait proposé. J’ai commencé par lui dire que j’avais choisi de refuser le poste. Puis, qu’il y avait un élément nouveau. On me proposait un emploi avec de meilleures conditions, ailleurs. Quand je suis nerveux, je parle très vite, mais je crois que c’était quand même compréhensible.

Le soulagement a grandi, au fur et à mesure que je l’annonçais, d’abord à mon superviseur, puis à mes collègues, du plus ancien au dernier arrivé. Une certaine euphorie, comme si des mois de fatigue s’étaient évaporés d’un seul coup. J’ai même retrouvé le plaisir de m’attaquer à ce qui me reste à faire avant de partir. Au cours des deux prochaines semaines, je dois boucler tous mes projets, transférer mes dossiers et tout classer en prévision de l’arrivée de mon successeur.

J’ai quitté le bureau le dernier. Derrière les immenses fenêtres, le ciel tournait lentement au marine. Je n’avais plus envie de partir. Ce boulot a pris beaucoup de place dans ma vie (trop, sans doute). Je sens déjà le vide qu’il va me laisser. J’ai travaillé d’arrache-pied pour une cause à laquelle je croyais. Avec des collègues extraordinaires avec qui j’ai affronté les difficultés et tissé des complicités. Pendant une année, ce travail a véritablement donné du sens à ma vie. J’étais important. Ces hommes avaient réellement besoin de moi. Pendant une année, j’ai eu l’occasion d’être pleinement moi-même, tout en mettant à profit, le meilleur de mes possibilités.

À l’euphorie et au soulagement se mêlent donc une certaine tristesse et un peu de peur face aux grandes questions qui se dressent de nouveau devant moi : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Pourquoi ? Comment ? Le poste que j’ai accepté est temporaire. Six mois de « repos » avant de repartir à zéro. Même si je n’arrive pas à chasser complètement la peur de me tromper, je sais que j’ai fait le meilleur choix possible. Ne me reste qu’à bercer ma tristesse. J’aurais bien aimé trouver refuge sur une épaule, m’abriter entre deux bras. Il était trop tard pour espérer parler au téléphone. Personne n’était connecté sur le Net. À défaut de toucher et de sentir de la chaleur humaine, j’avais besoin de dire les émotions et d’être écouté, même virtuellement. Même le Minotaure aurait fait l’affaire. Il y a de la tendresse involontaire, jusque dans le désir le plus cru. Mais il était déjà tard. Je me suis caché sous les oreillers et je me suis endormi.

L’échappée

Souvent, lorsqu’on s’y attend le moins, une trouée apparaît entre les nuages et le ciel gris dévoile de larges pans de bleu. Depuis un moment déjà, j’étais fatigué. Fatigué de me battre pour une cause immense sur laquelle l’impact de mes actions reste dérisoire. Fatigué d’être confronté, jour après jour, aux larmes des hommes, à leur anxiété et à leur dérive dans la consommation (alcool, drogue, sexe). Mais ce qui m’usait encore davantage, c’était le fait de travailler sans soutien, sans appui de mon organisation. La principale fonction de mon directeur (toujours absent et imbu de lui-même) semblait être de nous mettre des bâtons dans les roues.

Je m’étais dit qu’il fallait que je parte, que c’était inévitable. Je m’étais donné comme deadline le mois de mai. Mais je n’y croyais pas trop. Trouver un emploi n’est pas chose simple. Et je ne veux pas sauter d’un emploi à un autre, comme un écervelé. J’ai quand même souvent espéré que je serais parti au mois de mai. Je pense que cette idée m’aidait à supporter la situation.

Depuis, j’avais planifié me mettre à l’ouvrage, refaire mon curriculum vitae, fouiller activement le Web, éplucher les offres d’emploi. Mais l’énergie n’y était pas. En fait, je n’arrivais même pas à clarifier ce que je voulais faire. Je voyais l’échéance approcher et ça me désespérait. Puis, il y a eu un appel de Sylvie, une ancienne collègue. Nous avions travaillé ensemble dans une petite équipe du Jardin. Mon poste avait été supprimé pour des raisons budgétaires. Elle me disait qu’ils étaient débordés et qu’ils poussaient sur la directrice pour qu’elle débloque des budgets pour engager une personne supplémentaire.

J’étais content qu’elle ait pensé à moi, mais sceptique. Je sais comment fonctionne une grosse boîte municipale comme le Jardin. Il y a tellement de formalités, de conditions à réunir. Tellement de « si » avant qu’un poste s’ouvre que je n’y croyais pas trop.

Trois semaines plus tard, un autre appel, cette fois-ci de la directrice. Ils sont effectivement débordés, un employé est en congé de maladie pour une durée indéterminée. Elle disait sur mon répondeur : « Je voudrais connaître vos disponibilités pour vous joindre à l’équipe pour la saison 2010. » Le lendemain, elle me confirme de vive voix qu’elle voudrait que je commence, le plus tôt possible. Comme ça, sans entrevues, sans examens, sans formalités. Le salaire est plus élevé que celui que je gagne en ce moment et je travaillerais une journée de moins par semaine. C’est à cinq minutes à pied de chez moi. Je travaillerais dans un bureau très agréable avec des collègues que j’aime. J’ai beau chercher ce qui cloche, je ne trouve rien. J’ai le cœur qui chahute, les sentiments qui déboulent. L’enthousiasme se mêle au doute et à la culpabilité. La joie de retrouver des collègues aimés à celle d’en perdre. La peur de se tromper affronte le désir de tout faire sauter. Pendant quelques jours, J’ai du mal à ravaler mon sourire (et à m’endormir le soir). Heureusement, la neige fondante, la pluie et le ciel gris tempèrent mon excitation.

Puis le soleil revient. C’est comme une fenêtre qui s’ouvre au printemps. La fraîcheur de l’air surprend. Je suis confusément inquiet de tout cet espace ouvert. Je prends une grande respiration et la douceur d’avril se dépose sur mon cœur fatigué.

La frontière

Une chanson ancrée dans ma tête, comme un présage. « Pour que l’amour me quitte » répétait Camille à chaque refrain. Quelque chose devait mourir. Quelque chose auquel je m’accrochais bêtement. Pendant ce voyage vers le soleil et la mer, je me suis senti seul comme jamais. Peut-être ai-je simplement levé les yeux pour apercevoir la réalité qui avait toujours été la mienne. J’ai erré à travers les avenues immenses de Barcelone, saoulé de lumière et de beauté. Quand j’ai compris que j’étais seul, définitivement. Ce fut à la fois une douleur et un grand soulagement. Comme si le poids que j’avais sur la poitrine et qui entravait ma respiration tombait enfin. Il y a des moments où il ne faut pas se retourner, des relations qu’il faut oublier.

C’était clair dans la phosphorescence de la ville, au-dessus de la mer, le regard piègé par le cristal mouvant des vagues. La plage marquait une frontière que je ne franchirais pas. C’était clair, les deux pieds plantés dans le sable, mes pas perdus dans les empreintes de milliers d’autres. Les mois qui avaient précédé mon départ avaient été épiques. J’avais l’impression d’avoir accompli tout ce que je pouvais. J’étais épuisé. Je n’avais plus de rêves. Par moment, je m’étais dit que je n’allais pas revenir. Plus rien ne me retenait. Pourquoi ne pas nager dans cette mer placide, le théâtre bleu des aventures d’Ulysse ? Pourquoi ne pas nager droit vers le large ? Et disparaître. Cependant, malgré les déceptions, malgré la violence de l’indifférence, malgré la misère qui me colle trop souvent au cœur, je ne pouvais pas risquer de manquer ce qui pouvait advenir.

Même dans les bas-fonds, dans le brouillard le plus sombre et le plus opaque, se cachent des moments uniques, irisés de plaisir. C’est l’idée à laquelle je me suis agrippé, sans réfléchir, guidé par ce qui ressemble à un instinct de survie. En me répétant que je voulais rendre justice à ces moments, les polir, les sertir et rester embusqué pour mieux me saisir des prochains. Puis ils sont venus. Ils m’ont soufflé à l’oreille de m’accrocher encore un peu. Il y a eu ce sentier sur les falaises de la montagne sciée et la vue vertigineuse qui s’ouvrait sur la vallée, au pied de Montserrat. Il y a eu ce regard torride de Ruben, croisé une nuit sur la plage Bella Mar, son corps brun accroché aux rochers, au bout de la jetée, pendant qu’il contemplait la ville. Et mes lèvres qui répétait « tinc sort » après avoir goûté sa peau. Il y a eu souvent, le matin, le jeu des vagues tièdes qui soulevaient mon corps et qui le berçaient, inlassablement, pendant que des gitans chantaient sur la plage.

tinc sort : J’ai de la chance (selon mon dictionnaire français/catalan).

Le royaume du vide

Jamais deux sans trois, dit-on. J’ai revu le Minotaure. Il n’a eu besoin que de compliments mielleux et d’excuses répétées pour que je passe l’éponge et que j’accepte de le revoir. Il a dormi toute une nuit entre mes draps de flanelle, avant que je les change pour des draps de coton. Sans ses verres de contact, il devient un peu aveugle. J’avais l’impression qu’il était à ma merci.

Le Minotaure porte bien son nom. Il a véritablement quelque chose de bovin. Il me fait penser au bétail qui regarde passer les trains, dans une totale indifférence. Moi je suis dans le train, le nez collé à la vitre qui s’embue, les yeux qui voudraient s’accrocher au paysage. Je ne sais pas vers quoi le train fonce en tremblant. J’espère juste que c’est un pays tempéré où il y a des rires, de la musique et des câlins.

Il a passé la nuit chez moi. Il est bien sûr arrivé plusieurs heures en retard. À minuit, je fulminais. J’avais décidé de couper tous les ponts avec lui. Et c’est à ce moment qu’il m’a téléphoné. Il était en vélo, perdu, et cherchait mon appartement. Puis le lendemain, il s’est sauvé après que l’on ait déjeuné rapidement dans le delicatessen d’à côté. C’est un amant efficace, sensuel, brûlant. Il est drôle et brillant. J’aime discuter avec lui. J’aimerais qu’il soit plus attentionné. Après la nuit chez moi, il est allé rejoindre ses copains et son conjoint, un vieil avocat avec qui il part en Italie dans les prochaines semaines.

En fin d’après-midi le Cow-Boy m’a proposé de l’accompagner, lui et des amis, au 5@7 du Paradisio. Mais je ne crois pas que c’est le meilleur endroit pour panser mon sentiment de vide. Ça pourrait même l’aggraver. J’ai bien connu cet univers de l’intérieur. Je sais qu’il est composé d’êtres humains qui courent et courent en quête de l’amour et du bonheur idéalisé proposé par la société de consommation. Et j’entre facilement dans la course. Ça me vient tout seul. Je deviens à la fois l’une des marchandises offertes aux regards et l’un des clients pointilleux. Aujourd’hui, il a fait un temps magnifique, le soleil s’exhibait, généreux. Le fond de l’air restait frais cependant. Et j’ai pris plaisir à me serrer dans un lainage en marchant dans l’arboretum. Mais je suis certain qu’au Paradisio, les hommes vont célébrer l’été. Ce sera le festival de la peau nue, uniformément bronzée, et du muscle gonflé, comme si l’on vivait une terrible canicule. Mais la chaleur humaine ne sera pas au rendez-vous. Que des solitudes entassées, jusqu’à la promiscuité, un jeu des apparences où la moindre irrégularité ne pardonne pas. Que des rires de façade, des médisances, des vantardises. Parfois, les humains me déçoivent. Ce soir, je ne me sens pas la force d’affronter le royaume du vide.

Plan B

Le bon côté d’un blogue, c’est que l’on peut se dire et se dédire, à volonté. Finalement, le concept de fuckfriend, ce n’est pas pour moi. J’allais revoir le Minotaure pour la deuxième fois. Oh là là, ça devenait presque sérieux ! Il avait insisté pour que ça se fasse chez moi. Il disait vouloir connaître mon univers. J’ai toujours du mal à faire entrer quelqu’un dans mon intimité (dans la réalité, du moins). Mais, je me suis dit que c’était normal que ça arrive un jour. Briser les habitudes et les vieux patterns, ce n’est jamais mauvais.

Le jour J, donc, je m’éveille à l’heure des poules. Au programme, changer les draps, laver les planchers et la salle de bain, époussetage. Non, bien sûr que je ne faisais pas ça que pour lui, mais… Je me suis activé toute la matinée. On ne s’était pas donné d’heures. Il m’avait dit dans un de ses courriels laconiques qu’il était à moi toute la journée. J’imaginais qu’on allait se voir en fin de journée, pour un espèce de 5@7. L’appartement n’avait jamais été aussi propre. Six boréales rousses attendaient patiemment dans le bas de mon frigo. J’avais pensé à la musique, aux bougies. Le temps était doux et j’avais pu ouvrir tout grand les fenêtres.

La journée avançait sans qu’aucun courriel n’atterrisse dans ma boîte de réception. Le téléphone, lui, restait complètement inerte. J’ai pensé qu’il pouvait bien me poser un lapin. L’inconvénient principal du rôle de fuckfriend est de passer le dernier, après tous les aléas de la vie. J’ai un pressentiment : il ne viendra pas. Puis, je me dis que c’est encore mon côté drama-queen qui fait des siennes. Je me suis retenu jusqu’à 17 heures avant de téléphoner. Son cell était fermé. J’ai laissé un message très bref avec un faux sourire dans la voix. Depuis j’attends.

J’envisage un plan B. C’est peut-être un signe du destin. Ce gars-là a tout l’air de se moquer de moi. C’est probablement ce qui m’attire tant chez lui. J’aime les défis, en particulier ceux qui sont impossibles. Faire tomber amoureux un indifférent, c’est comme grimper le Kilimandjaro. Le plan B consiste à sauter dans la douche, m’habiller, étrenner mon plus beau sourire et me diriger au 5@7 du Paradisio. Oublier le Minotaure et m’amuser. Juste au cas, j’ai déposé le combiné du téléphone sans fil, sur le comptoir de la salle de bain, pendant que je prenais ma douche. Je me suis savonner en me répétant des clichés de pop-psycho dans le genre : « Je ME choisis ».

La rousse du Paradisio valait bien celle qui boudait dans mon frigidaire. Un gars m’a souri de l’autre côté du bar. La dégaine de Jim Carrey avec un petit air d’Éric Bernier. L’alcool m’embrumant l’esprit, je lui raconte toute ma soirée. « Ben voilà, qu’il conclut, il fallait que tout ça arrive pour que tu me rencontres. Tu crois pas aux signes, toi ? Moi j’y crois ! » On est allé manger au Wakamono. Il est charmant. Il est drôle. Il est gentil. Il est parfait. Qu’est-ce que c’est ennuyant la perfection !

Trois voix off

Que des couloirs vides, des embranchements, des culs-de-sac. Parfois, la nuit, j’ai peur de ne jamais en sortir. Mais il y a des soirs où je me laisse prendre au jeu. Je trouve même du plaisir à courir dans ce dédale. C’est peut-être l’âge qui m’assagit. Quand El Poblano éclate de son rire d’enfant, je ne peux m’empêcher de sourire avec lui. Des éclats de mon sérieux, tout craquelé, vont même s’écraser à nos pieds, sur le plancher.

Je lui ai raconté qu’à défaut de trouver un amoureux potable, potentiel et disponible, j’avais décidé de faire comme tout le monde et de me dégoter un fuckfriend. Le Minotaure, un garçon drôle, brillant, brûlant ! Mais c’est plus fort que moi, je ne l’avais vu qu’une seule fois et en rentrant chez moi, le sourire aux lèvres, je ne pouvais pas m’empêcher de rêvasser. Je m’imaginais partir en voyage avec lui dans une voiture de location, passer une journée complète sans sortir de la chambre d’hôtel, le présenter à mes amis lors de mon souper d’anniversaire, emballer son cadeau pour Noël. Même si c’était clair avec lui, dès le début. Que du cul ! El Poblano fronce le nez en riant : « Moi je suis pareil, je vois un gars une fois, puis je m’imagine déjà que l’on s’achète un bungalow p’is un caniche royal. »

Je voulais être cool. Un fuckfriend, c’est cool, non ? Quand j’ai su qu’il avait un chum, je n’aurais dû rien ressentir. Mais non ! Ça m’enrage. Ça me ronge de l’intérieur. J’ai envie de savoir c’est qui. J’ai fouillé le Web, à la recherche d’indices. El Poblano appelle ça du Google Stalking. Si je pouvais au moins découvrir que c’est un vieux riche, qu’il est bête et stupide, qu’il pèse 300 livres et que c’est un laideron, ça me rassurerait. Même si je sais bien que je serai toujours, au mieux, le numéro deux. El Poblano a l’air de me trouver vraiment drôle : « Ce qui est sûr c’est que même si le chum est beau, jeune, brillant, tu as quelque chose de plus que lui. Sinon pourquoi il voudrait te revoir ? » Je hausse les épaules : « peut-être que c’est seulement l’attrait de la nouveauté. »

J’ai quand même décidé de jouer le jeu à fond. Comme le fuckfriend me laisse sur ma faim (et que, comme l’a dit Louis, il va me faire souffrir), je me suis trouvé un tendernessfriend (j’ai un copyright sur le néologisme). Mario. Je pense qu’il sort d’une relation difficile ou d’une dépression. Pas de sexe, avec lui. On regarde des blockbusters, collés sur son canapé, on mange de la crème glacée et on dort en cuillères. On se fait du bien, en essayant de ne pas trop se faire de mal. Souvent, j’ai plus envie de le voir que d’espérer les visites aléatoires du Minotaure.

Et comme ça ne me suffisait toujours pas, J’ai même trouvé un possibleboyfriend (copyright itou !), Giacomo. Lui, il est vraiment gentil et intéressant. Je l’ai rencontré dans un bar. Il vient de se séparer et ne se sent pas prêt pour une relation. Mais ça fait trois fois qu’il me rappelle. Il est prof d’anglais et j’ai besoin de pratiquer ma conversation. Ça s’appelle joindre l’utile à l’agréable. On ne sait jamais ce que ça donnera à plus long terme. J’ai archivé un message de chacun sur mon répondeur. Trois voix sexy avec des accents différents : anglo-italien pour Giacomo, anglo de l’ouest pour Mario et l’accent montréalais du Minotaure qui parle à la française pour me faire rigoler. Peut-être que je vais y prendre goût. En tout cas, lorsque je suis de mauvaise humeur, j’écoute les trois messages et je souris.

So 2010

Bien que je sois accro à la technologie, parfois je me dis que ce serait bien de vivre à une autre époque. Celle où l’on écrivait lentement sur du papier, pour n’être lu que par une personne à la fois, à la lumière du soleil ou des bougies. Le temps où l’on buvait l’eau des rivières et celle des puits et où l’on mangeait ce qui avait été produit sur les fermes voisines. Il y a déjà eu une époque où la nuit était noire et où le printemps charriait tant de parfums que les promeneurs s’enivraient. On considérait les épices ou le chocolat noir comme des trésors inaccessibles. À cette époque, on ne connaissait qu’un nombre limité de personne, et notre destin était tracé dès l’enfance. Partir pour un voyage était une aventure incroyable. On croyait à l’amour éternel parce que la majorité des gens mouraient avant trente ans.

Mais ce n’est pas le cas, à 40 ans, je n’ai toujours pas trouvé de direction claire à donner à ma vie. Je pleurniche à coups de 140 caractères pour des centaines de followers, tout seul devant mon écran. La seule odeur que j’ai sous le nez, c’est le parfum de ma crème Vichy soin hydra Mag 24 h. De toute façon, le pollen me donne des allergies. Je me laisse entraîner dans cette course folle aux plaisirs éphémères. Et j’essaie, tant bien que mal, d’y survivre. Chaque matin, je suis secoué avec la foule entassée dans l’autobus. Et, le vendredi, je me saoule la gueule pour oublier. Je lève le volume du iPod jusqu’à ce qu’il m’écorche juste un peu les tympans. Puis je mets Lady Gaga : Stop callin’, stop callin’, I don’t wanna think anymore !

Les fuckbuddies, c’est ça la mode !

Max, c’est une vieille histoire. Quand je l’ai connu, il était danseur (en danse contemporaine ou quelque chose du genre). Aujourd’hui, il est infirmier. On s’est retrouvé un jour dans un colloque. Ignorant que l’on se connaissait, un de mes collègues a voulu nous présenter. Et comme on ne s’était jamais reparlé, il y a eu comme un petit malaise (de ma part en tout cas). Il a souri en lançant : « C’est un Sex and the City moment ! » et moi j’ai viré au cramoisi pendant que mon collègue se tournait vers moi puis s’étouffait de rire.

On est désormais employés par des organismes qui sont partenaires et, de temps à autre, on travaille ensemble. La clinique de dépistage que l’on tenait ce soir-là dans un peep-show n’avait attiré personne. Les heures s’étiraient. On a parlé de cuisine, des bonheurs de la course à pied, des dangers de l’entraînement et, finalement de la quête impossible du couple. Tout autour de nous s’étalaient des centaines de boîtes de films pornos gais avec des garçons dénudés qui nous faisaient de l’oeil.

— Pourtant, disais-je, tous les gars que je rencontre quand je fais de l’intervention dans les saunas me disent que c’est ce qu’ils recherchent une relation stable, l’amour avec un grand A.
— Oui, mais ça, c’est avant qu’ils soient venus
— (…)
— Une fois qu’ils sont venus, ils passent à autre chose. Je te le dis, c’est toujours comme ça.
— Tu penses ?
— Ben oui ! C’est évident.
— C’est vrai que le dernier que j’ai rencontré m’avait dit qu’il était célibataire. Une fois qu’il est venu, il s’est rappelé qu’il avait un chum. (Je me souviens de la situation et je rigole.) Un couple « ouvert ».
— C’est pour ça que moi… jamais, le premier soir ! Ça l’air stif comme ça, mais ça en élimine pas mal. Tu sais, ceux qui veulent juste du cul, ils se rendent jamais à la deuxième fois. On est à l’ère du junk-sex. Non, non, non, tu ris, mais c’est vrai.
— Ben, ce gars-là je l’avais fait attendre la deuxième fois, peut-être qu’il était particulièrement mal pris. En fait, il m’a dit qu’il venait de se séparer, mais qu’il espérait que ça allait s’arranger. Quand ils étaient ensemble, en couple ouvert, ils baisaient à gauche et à droite, mais la règle c’est qu’il n’avait pas le droit de revoir deux fois le même gars, pour pas que ça devienne sérieux. Alors, bien sûr, il ne veut pas qu’on se revoie.
— (…)
— (…)
— C’est pas évident à notre âge. Les gars sont tout’ casés ou bien tout ce qu’ils veulent c’est s’amuser.
— Déprimant !
— Les fuckbuddies, c’est ça la mode !
— Oui, mais je trouve que ceux qui cherchent des fuckbuddies sont moins pathétiques que ceux qui recherchent l’amour désespérément. Souvent, ces gars-là sont bien dans leur peau, ils ont des vies intéressantes, des passions, des amis. Moi, les gars qui ont pas de vie, pas d’amis, p’is qui cherche le gars qui va combler tous leurs besoins, je trouve ça un peu pitoyable. Combler tous les besoins de quelqu’un, c’est un trop gros mandat pour un seul homme… Non, je suis pas mal certain que les amateurs de fuckbuddies sont mieux dans leur peau.
— Ils ont « l’air » bien dans leur peau !
— Ouin, t’as peut-être raison. Peut-être qu’ils sont malheureux aussi. Au fond, tout le monde est malheureux, non ?
— Ils sont malheureux, c’est certain. C’est pour ça qu’ils ont toujours besoin de se prouver qu’ils pognent encore en passant d’un fuckbuddies à un autre…