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Le royaume du vide

Jamais deux sans trois, dit-on. J’ai revu le Minotaure. Il n’a eu besoin que de compliments mielleux et d’excuses répétées pour que je passe l’éponge et que j’accepte de le revoir. Il a dormi toute une nuit entre mes draps de flanelle, avant que je les change pour des draps de coton. Sans ses verres de contact, il devient un peu aveugle. J’avais l’impression qu’il était à ma merci.

Le Minotaure porte bien son nom. Il a véritablement quelque chose de bovin. Il me fait penser au bétail qui regarde passer les trains, dans une totale indifférence. Moi je suis dans le train, le nez collé à la vitre qui s’embue, les yeux qui voudraient s’accrocher au paysage. Je ne sais pas vers quoi le train fonce en tremblant. J’espère juste que c’est un pays tempéré où il y a des rires, de la musique et des câlins.

Il a passé la nuit chez moi. Il est bien sûr arrivé plusieurs heures en retard. À minuit, je fulminais. J’avais décidé de couper tous les ponts avec lui. Et c’est à ce moment qu’il m’a téléphoné. Il était en vélo, perdu, et cherchait mon appartement. Puis le lendemain, il s’est sauvé après que l’on ait déjeuné rapidement dans le delicatessen d’à côté. C’est un amant efficace, sensuel, brûlant. Il est drôle et brillant. J’aime discuter avec lui. J’aimerais qu’il soit plus attentionné. Après la nuit chez moi, il est allé rejoindre ses copains et son conjoint, un vieil avocat avec qui il part en Italie dans les prochaines semaines.

En fin d’après-midi le Cow-Boy m’a proposé de l’accompagner, lui et des amis, au 5@7 du Paradisio. Mais je ne crois pas que c’est le meilleur endroit pour panser mon sentiment de vide. Ça pourrait même l’aggraver. J’ai bien connu cet univers de l’intérieur. Je sais qu’il est composé d’êtres humains qui courent et courent en quête de l’amour et du bonheur idéalisé proposé par la société de consommation. Et j’entre facilement dans la course. Ça me vient tout seul. Je deviens à la fois l’une des marchandises offertes aux regards et l’un des clients pointilleux. Aujourd’hui, il a fait un temps magnifique, le soleil s’exhibait, généreux. Le fond de l’air restait frais cependant. Et j’ai pris plaisir à me serrer dans un lainage en marchant dans l’arboretum. Mais je suis certain qu’au Paradisio, les hommes vont célébrer l’été. Ce sera le festival de la peau nue, uniformément bronzée, et du muscle gonflé, comme si l’on vivait une terrible canicule. Mais la chaleur humaine ne sera pas au rendez-vous. Que des solitudes entassées, jusqu’à la promiscuité, un jeu des apparences où la moindre irrégularité ne pardonne pas. Que des rires de façade, des médisances, des vantardises. Parfois, les humains me déçoivent. Ce soir, je ne me sens pas la force d’affronter le royaume du vide.

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5 Commentaires Post a comment
  1. Jérôme #

    J’aime bien ce texte, plus incisif… pas très sympa pour ton amant! Tu sais bien qu’en tant que fuckbuddy (et bovin), il ne sera jamais plus attentionné. Le royaume du vide ne doit pas être trop fréquenté quand on est soi-même un peu « vidé »… risque d’aspiration! Ici c’est presque déjà l’été, explosion de nature, oiseaux qui on l’air ivre du soleil et de leur chant.

    26 avril 2010
    • Kevin Zaak #

      Je pense qu’il ne mérite pas trop de sympathie. :-) J’ai plutôt tendance à être trop gentil. Je sais bien tout ce qu’il ne sera jamais.

      Ici aussi le printemps est bien installé. Ne pas fréquenter le royaume du vide, c’est devoir regarder son propre vide intérieur et s’atteler à la tâche de le combler ou de l’apprivoiser.

      26 avril 2010
      • Jérôme #

        ce que tu fais très correctement.

        27 avril 2010
  2. kitty #

    Instinctivement, j’ai toujours eu une répulsion pour tous les lieux où l’on est sensé « s’amuser ». Je les ai toujours vus, peut-être à tort ou de manière excessive, comme des repaires de désespérés. Ce que tu dis là, en tout cas, le confirme plutôt.

    28 avril 2010
    • C’est un peu aussi ma vision. Un piège, en fait, pour les désespérés. (Il y a quand même beaucoup de monde qui s’amuse vraiment, mais il faut qu’ils soient bien dans leur peau et solide.) Particulièrement dans le milieu gai, le milieu des bars est un milieu axé sur la consommation (alcool, drogues récréatives, sexualité). N’ayant pas vraiment d’alternatives, les hommes gais tombent facilement dans un mode de consommation. Et se rendent compte, souvent un peu tard, que ça ne rend pas heureux.

      28 avril 2010

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