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La frontière

Une chanson ancrée dans ma tête, comme un présage. « Pour que l’amour me quitte » répétait Camille à chaque refrain. Quelque chose devait mourir. Quelque chose auquel je m’accrochais bêtement. Pendant ce voyage vers le soleil et la mer, je me suis senti seul comme jamais. Peut-être ai-je simplement levé les yeux pour apercevoir la réalité qui avait toujours été la mienne. J’ai erré à travers les avenues immenses de Barcelone, saoulé de lumière et de beauté. Quand j’ai compris que j’étais seul, définitivement. Ce fut à la fois une douleur et un grand soulagement. Comme si le poids que j’avais sur la poitrine et qui entravait ma respiration tombait enfin. Il y a des moments où il ne faut pas se retourner, des relations qu’il faut oublier.

C’était clair dans la phosphorescence de la ville, au-dessus de la mer, le regard piègé par le cristal mouvant des vagues. La plage marquait une frontière que je ne franchirais pas. C’était clair, les deux pieds plantés dans le sable, mes pas perdus dans les empreintes de milliers d’autres. Les mois qui avaient précédé mon départ avaient été épiques. J’avais l’impression d’avoir accompli tout ce que je pouvais. J’étais épuisé. Je n’avais plus de rêves. Par moment, je m’étais dit que je n’allais pas revenir. Plus rien ne me retenait. Pourquoi ne pas nager dans cette mer placide, le théâtre bleu des aventures d’Ulysse ? Pourquoi ne pas nager droit vers le large ? Et disparaître. Cependant, malgré les déceptions, malgré la violence de l’indifférence, malgré la misère qui me colle trop souvent au cœur, je ne pouvais pas risquer de manquer ce qui pouvait advenir.

Même dans les bas-fonds, dans le brouillard le plus sombre et le plus opaque, se cachent des moments uniques, irisés de plaisir. C’est l’idée à laquelle je me suis agrippé, sans réfléchir, guidé par ce qui ressemble à un instinct de survie. En me répétant que je voulais rendre justice à ces moments, les polir, les sertir et rester embusqué pour mieux me saisir des prochains. Puis ils sont venus. Ils m’ont soufflé à l’oreille de m’accrocher encore un peu. Il y a eu ce sentier sur les falaises de la montagne sciée et la vue vertigineuse qui s’ouvrait sur la vallée, au pied de Montserrat. Il y a eu ce regard torride de Ruben, croisé une nuit sur la plage Bella Mar, son corps brun accroché aux rochers, au bout de la jetée, pendant qu’il contemplait la ville. Et mes lèvres qui répétait « tinc sort » après avoir goûté sa peau. Il y a eu souvent, le matin, le jeu des vagues tièdes qui soulevaient mon corps et qui le berçaient, inlassablement, pendant que des gitans chantaient sur la plage.

tinc sort : J’ai de la chance (selon mon dictionnaire français/catalan).

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3 Commentaires Post a comment
  1. RAnnieB #

    Nous ressentons tous, avec un peu de vécu, cette solitude un jour ou l’autre. Souvent au milieu de la foule, parfois même entourés de gens que l’on aime.

    Comme ton billet le démontre, solitude d’un jour n’est jamais la solitude de toujours. À moins qu’on le ne veuille ainsi. La vie est ce que l’on en fait. Ce que l’on voit est fonction de l’angle de notre regard.

    Il s’agit de se souvenir qu’il y a plein de gens autour de nous qui, au même moment se sentent tout aussi seuls. Au risque qu’elle soit parfois ignorée, il suffit simplement de tendre la main. Geste soleil qui dissipe le nuage de solitude.

    27 avril 2010
    • Kevin Zaak #

      Dans cette situation, il y avait la barrière de la langue et la fin d’un relation qui se conjuguaient pour rendre la solitude plus lourde. Mais, comme tu le dis, la solitude est souvent passagère, suffit de vouloir en sortir.

      29 avril 2010
  2. RAnnieB #

    Lorsqu’il n’y a plus suffisament d’énergie pour  »vouloir » il ne faut pas hésiter à demander de l’aide. Leçon apprise en cours de route.

    29 avril 2010

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