Après le jour
Le bon côté de l’insomnie, c’est qu’elle fait apparaître des heures suspendues, des heures de liberté pour toutes ces choses inutiles, mais essentielles : réfléchir, rêvasser, lire ou écrire. Ce sera aussi l’avantage de mon futur emploi. En additionnant la journée travaillée en moins et le temps que je ne passerai plus dans le transport en commun, je devrais me retrouver avec onze heures toutes neuves, chaque semaine.
C’est fait. J’ai remis ma démission, hier. Je suis allé dîner avec El Poblano juste avant, pour le dire à un ami et me donner du courage. J’ai fait les cent-pas devant le bureau du directeur pendant qu’il parlait au téléphone. Et je suis entré aussitôt qu’il a déposé le combiné. Il attendait ma réponse pour un nouveau poste qu’il m’avait proposé. J’ai commencé par lui dire que j’avais choisi de refuser le poste. Puis, qu’il y avait un élément nouveau. On me proposait un emploi avec de meilleures conditions, ailleurs. Quand je suis nerveux, je parle très vite, mais je crois que c’était quand même compréhensible.
Le soulagement a grandi, au fur et à mesure que je l’annonçais, d’abord à mon superviseur, puis à mes collègues, du plus ancien au dernier arrivé. Une certaine euphorie, comme si des mois de fatigue s’étaient évaporés d’un seul coup. J’ai même retrouvé le plaisir de m’attaquer à ce qui me reste à faire avant de partir. Au cours des deux prochaines semaines, je dois boucler tous mes projets, transférer mes dossiers et tout classer en prévision de l’arrivée de mon successeur.
J’ai quitté le bureau le dernier. Derrière les immenses fenêtres, le ciel tournait lentement au marine. Je n’avais plus envie de partir. Ce boulot a pris beaucoup de place dans ma vie (trop, sans doute). Je sens déjà le vide qu’il va me laisser. J’ai travaillé d’arrache-pied pour une cause à laquelle je croyais. Avec des collègues extraordinaires avec qui j’ai affronté les difficultés et tissé des complicités. Pendant une année, ce travail a véritablement donné du sens à ma vie. J’étais important. Ces hommes avaient réellement besoin de moi. Pendant une année, j’ai eu l’occasion d’être pleinement moi-même, tout en mettant à profit, le meilleur de mes possibilités.
À l’euphorie et au soulagement se mêlent donc une certaine tristesse et un peu de peur face aux grandes questions qui se dressent de nouveau devant moi : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Pourquoi ? Comment ? Le poste que j’ai accepté est temporaire. Six mois de « repos » avant de repartir à zéro. Même si je n’arrive pas à chasser complètement la peur de me tromper, je sais que j’ai fait le meilleur choix possible. Ne me reste qu’à bercer ma tristesse. J’aurais bien aimé trouver refuge sur une épaule, m’abriter entre deux bras. Il était trop tard pour espérer parler au téléphone. Personne n’était connecté sur le Net. À défaut de toucher et de sentir de la chaleur humaine, j’avais besoin de dire les émotions et d’être écouté, même virtuellement. Même le Minotaure aurait fait l’affaire. Il y a de la tendresse involontaire, jusque dans le désir le plus cru. Mais il était déjà tard. Je me suis caché sous les oreillers et je me suis endormi.







Il y a toujours un deuil inattendu lorsqu’on quitte un amant, un ami, un emploi qui ne cadre plus dans notre chemin en devenir. Un doute, s’est-on trompé, ai-je fais tout ce que j’ai pu pour récupérer la situation antérieure. C’est comme toutes ces choses inutiles qui encombrent mon appartement, que je n’ose jeter et qui m’empêchent d’être plus léger de moi-même. Il n’y a pas de mauvais choix, que de nouveaux horizons à conquérir. Tu as 6 mois avant ton prochain horizon qui se construit dès aujourd’hui.
Dans les choses à régler pour aider ceux qui te suivront: expliquer clairement aux personnes concernées les raisons fondamentales de ton départ, qu’il n’y ait pas d’ambiguité pour favoriser les remises en questions nécessaires. Ça prend du tact et du courage, là dessus je t fais confiance.