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Archive de mai, 2010

Le cerf-volant

Il t’arrive parfois d’être porté par des élans de bonne humeur. J’imagine que c’est un signe de maturité, une certaine forme de détachement. Parce qu’au fond, tu n’es pas au meilleur de ta forme. Avant, tu te plaignais que ton travail te prenait toute ta vie. Maintenant que l’on t’a rendu ta vie, tu réalises qu’elle est pleine de vide et de vent. Et tu regrettes presque le temps d’avant. Tu regrettes les combats, l’adrénaline, les défis à dépasser. Même la colère te manque. Elle te bousculait et te faisait sentir vivant.

Tu essaies de faire l’adulte quand tu te sens seul. Tu te paternes, en quelque sorte. Il y a ces longues journées chaudes et grises qui se ressemblent toutes et ce printemps qui te glisse entre les doigts. Il y a ces nouvelles heures de liberté fugaces, que tu tentes d’apprivoiser. Tu as du mal à digérer que tu t’es fait berner en démissionnant sur la promesse d’un contrat qui ne s’est toujours pas concrétisée. Tu te répètes sans trop y croire que c’est probablement pour le mieux. C’est un vieux réflexe de s’accrocher à des conneries comme la loi de l’attraction.

Ton existence est en manque de piquant, de profondeur et d’aventure. Lorsque la lune presque pleine déborde dans ta fenêtre, tu aurais envie de hurler, de t’enfuir et de courir les bois. Tant de fois, tu as répété que tu ne voulais plus rien savoir de lui. Pourtant, tard la nuit, quand le sommeil te fuit, tu continues de clavarder avec le Minotaure. Il demeure un fantasme, celui qui te donne des érections dans les mouvements les plus incongrus. Tu te dis que c’est toujours mieux que rien. Tu crois même parfois que ce « mieux que rien » pourrait être ton pain quotidien, désormais, et que tu devrais peut-être apprendre à te contenter des miettes. Mais tu continues de courir sur la piste, sous les soleils couchants qui incendient le parc. Pendant que tes jambes rebondissent et que ton corps s’épuise, ton imagination s’élève comme un cerf-volant. Tu consignes dans ton portable tes temps et ton kilométrage. Et le soir, tu danses dans ton couloir en chantant I’m yours de Jason Mraz. Et puis tu souris.

Ma langue au chat

Dès mon premier contact avec ses chansons, j’ai aimé Léonard Cohen. Il représente l’autre versant de ma culture. Celui que la loyauté à la langue maternelle m’interdisait d’explorer. L’anglais. Rien que ce mot évoquait la haine et le mal pour l’enfant que j’étais. Les angles, le sale argent, la froideur et l’indifférence. Mais surtout la réussite, inaccessible, et la frustration qui s’y collait.

Depuis que j’explore ce versant, je réalise qu’une langue est beaucoup plus complexe que son vocabulaire et sa grammaire. Je suis souvent découragé devant l’ampleur de la tâche. J’y travaille tous les jours. J’avance si lentement. Mais je pressens que ce qui m’attend de l’autre côté, presque à portée de main, est trop grand pour laisser tomber. Je le sens quand je me perds entre les mots, ceux de Léonard Cohen, par exemple.

Même avant de connaître le vocabulaire, avant de m’aventurer dans la syntaxe, j’étais pétri de culture anglaise. Mon français a des tournures, des envies, des mauvais plis de l’anglais. Ma pensée s’y glisse comme dans un complet sur mesure ou un jeans déjà usé. Et ce n’est qu’en apprenant les mots que j’en prends conscience. La langue n’est qu’une partie de ma culture, son véhicule. Je suis citoyen du monde et Nord-Américain, avant d’être francophone.

Comment se positionner dans la mouvance des mots et de la course du monde ? Que deviendra ma langue, celle que je parle tous les jours, dans les prochaines décennies ? S’éteindra-t-elle sans faire de bruit comme elle l’a fait en Louisiane ? Dénatalité, mondialisation, libéralisme et économie de marché se liguent pour la reléguer à l’ombre. Quand je vois l’étroitesse d’esprit de certains de mes compatriotes, quand je vois leur mépris et leur indifférence vis-à-vis de la culture et de leur propre langue, je me dis qu’il ne peut en être autrement. Il y a aussi les puristes, les bien-pensants qui rêvent du français de leur enfance et qui l’enferment dans une identité raciale et historique, en refusant de regarder vers le présent ou le futur. Je me suis souvent fourvoyé en marchant dans leurs pas. Une chose est sûre, ce n’est pas en se repliant sur soi que l’on garde sa langue vivante. Ce n’est pas en érigeant des barrières, en fermant des portes, et en posant des barbelés. Une langue ne peut vivre sans amour et elle ne peut survivre sans fierté.

L’avenir du français est peut-être ailleurs, quelque part aux confins de l’Afrique, le jour où ces pays dévastés se libéreront vraiment des blessures du colonialisme.

Je voudrais m’ennuyer

C’est un automatisme. Je m’active, frénétiquement, compulsivement pour combler chaque minute. Et il faut que je frappe le mur de la fatigue, à plusieurs reprises, pour que je m’en rende compte. Le vide m’angoisse. J’ai une peur viscérale de manquer quelque chose. Je cours souvent comme une poule pas de tête.

Un samedi soir en solitaire se profile devant moi. Face au vide potentiel, j’échafaude des plans, des stratégies pour tirer parti de chaque possibilité. Qui pourrais-je appeler, quand, où ? Rien de plus facile que de faire disparaître les temps morts. La société aime aussi l’agitation. Le Web déborde de bruit, de bavardage. Les occasions de consommer, de s’enivrer n’attendent que nous pour nous donner l’occasion de performer, même dans nos loisirs.

Mais le corps est le plus fort. Et il m’a fait piquer du nez en travers de mon lit alors que j’étais penché sur le dernier roman de Paul Auster, pour occuper quelques minutes de liberté avant de sortir. Je me réveille. La soirée est bien entamée, le bleu du ciel s’est assombri.

Peut-être y a-t-il quelque chose d’autre, quelque chose qui ne serait accessible qu’à ceux qui savent s’arrêter.

Sans ennui, il n’y a pas d’invention, il n’y a pas d’écriture et peut-être même pas de lecture. Je sais bien que la vie est courte, mais je ne suis quand même pas à l’article de la mort. Et j’ai l’intuition que ce serait bien de ralentir un peu, de m’arrêter, même. D’offrir de temps à autres quelques minutes au vide. De ménager des espaces pour les surprises de la vie. Et de réserver des moments juste pour savourer le temps qui passe. Je voudrais m’ennuyer un peu. Sans quitter mon lit, je balaie tous les plans du revers de la main et je plonge à nouveau dans les intrigues fascinantes de Paul Auster.

Absolument tout

J’ai 40 ans, je vais bientôt en avoir 41. Je n’ai pas d’auto, pas de condo. Je n’ai pas encore « accédé à la propriété ». Je n’ai pas d’enfants, pas de copain. Je n’ai jamais terminé un diplôme universitaire, même si j’ai cumulé assez de temps sur les bancs d’école pour obtenir un doctorat (ou une maîtrise, au minimum). J’ai fait mille métiers. Je devrais le dire au présent de l’indicatif : je fais mille métiers. Je saute d’un emploi précaire, à un remplacement temporaire. Je suis instable. Je n’arrive pas à faire ce que je veux parce qu’au fond, je ne sais pas trop ce que je veux. Ou peut-être en ai-je terriblement peur. Tous les gens que je côtoie me disent que j’ai d’immenses qualités, que je suis plein de talents, que j’ai absolument tout pour réussir. Mais, voilà, je ne réussis pas. Je commence juste à sortir de ma bulle et à apprendre à développer, pas à pas, des relations interpersonnelles. Et à savoir qui je suis.

Et je suis fatigué.

Mise à jour

Réfugié à l’intérieur, je regarde le soleil qui éclabousse les rues. La chaleur est accablante pour un mois de mai. Le climatiseur est une belle invention. J’en profite pour faire une petite mise à jour. Ça fait un bout que je n’ai pas écrit ici. L’envie n’y était pas. Peut-être me suis-je cogné le nez sur des limites nouvelles. Peut-être que la vie m’a pris tout mon temps.

J’ai terminé ma première semaine au Jardin. Une courte escale au paradis. Je suis encore frustré de l’offre que l’on m’avait faite, qui n’a pas tenu. Je suis le « bouche-trou » de service. Et tous les petits défauts de ce milieu municipal me sautent au visage. Malgré tout, je vis au rythme de la respiration ample du jardin. je travaille peut-être ici pour la dernière fois. Souvent, le midi, je vais m’asseoir sur une pierre sous les metasequoia du jardin alpin. Je ferme les yeux et mon âme se baigne dans le bruit du vent dans les cimes, dans les milliards de chants d’oiseaux ou les sons du ruisseau qui bondit entre les galets. Mes yeux s’abreuvent de vert tendre, de rose et de blanc. Je suis certain qu’apercevoir chaque jour autant de ciel a un effet bénéfique pour la santé. Les horaires réguliers vont me permettre de refaire mes forces. Je me rends au travail à pied. Les métros bondés ne sont plus pour moi qu’un mauvais souvenir.

Du côté des garçons c’est un peu la même chose. Je m’étais décidé à flusher définitivement le Minotaure. Pas disponible, arrogant, à la limite grossier. Le bon sexe c’est overrated, il paraît. (Il y a encore des moments où je l’ai dans la peau, mais ça passera.) J’ai revu Giacomo. Intéressant, attentionné, c’était le meilleur parti selon des amis. On s’est rejoint un après-midi devant le Archambault. Nous avons pris le traversier jusqu’à l’île Sainte-Hélène. On a respiré l’odeur du large qui flotte au-dessus du fleuve puis on est débarqué sur l’île qui vibrait au rythme du Pik-Nik électronique. Tout l’après-midi, il m’a parlé de son ex, un dénommé Nelson. À un certain moment, il s’est excusé. « J’veux pas t’emmerder avec mes histoires. » — « That was my job for a year when I worked for Zorro & Co. It’s okay, ça ne me dérange pas. » Finalement, je l’ai référé à un psychologue que je connaissais. Et je le reverrai, pour pratiquer mon anglais, mais je suis mieux d’oublier ça.

Vague impression d’un retour à la case départ. La vie n’est-elle pas qu’un éternel recommencement ? Les pieds sur la ligne, le regard fixé devant. Tout peut être possible. Les sauts dans le vide, je connais. Et cultiver les rêves est devenu ma spécialité. Et je cours toujours. Sous la pluie ou le soleil, dans l’ombre verte du mont Royal. Mon endurance physique et ma confiance se construisent, de jour en jour. Sans savoir où mes pas me mèneront, je cours.

Orphelin

Je me rappelle quand M est parti. Il s’était assis devant son bureau, le regard dans le vague. Je lui avais dit en souriant : « Va-t’en ! Profites-en, t’es libre, maudit chanceux ! J’ai hâte de partir à mon tour » et il traînait dans la pièce, les yeux tristes parcourant chaque détail. Il s’accrochait au lieu, à notre bordel familier, à son affreuse plante qui voulait tellement vivre. Chaque objet imbibé de souvenir, des souvenirs qui dataient peut-être de bien longtemps avant moi. Le sentiment d’un idéal partagé. Et puis il est parti. « Bon, ben bye. »

J’étais comme lui aujourd’hui. Je ne voulais pas quitter les lieux. J’ai vraiment eu l’impression d’y laisser une partie de moi-même. Une partie belle et vivante. Une partie qui voulait changer le monde. Depuis que j’ai passé la porte, je me sens orphelin. Ils vont me manquer, même ceux qui me tombait sur les nerfs vont me manquer. C’est toujours quand on perd quelque chose que l’on en réalise la valeur. Se sentir à sa place, c’est précieux. Ils m’ont écrit une carte avec chacun un mot. « On ne t’oubliera pas. » Je n’ai rien dit, j’étais gêné.

Je n’ose pas penser à demain. Demain est un jour inconnu et l’inconnu me fait peur. Peut-être que c’était une erreur monumentale de quitter un emploi stable où j’étais apprécié alors que le monde va mal, partout autour de moi. Je ne sais plus. Je me sens perdu, au beau milieu du quai d’une gare. Je ne sais pas où je dois aller. Personne ne m’attend. Personne ne m’appelle. Ce soir, je suis orphelin.

L’hôpital

Je traverse le boulevard René-Lévesque, mon sac à dos sur l’épaule et les deux sacs en papier brun dans la main. C’est une nouvelle politique de la clinique. Le patient doit lui-même aller porter ses échantillons sanguins aux laboratoires du CHUM ou payer la livraison. La plupart des gens choisissent de payer les frais, une façon pour la clinique d’augmenter ses profits. Mais comme j’ai plusieurs heures devant moi et que le temps est ensoleillé, je préfère assurer moi-même le transport de mon sang.

Je dois déposer les sacs dans deux laboratoires situés dans deux pavillons distincts. Je n’ai jamais beaucoup aimé les hôpitaux. Je les considère comme un repaire de maladies nosocomiales, avec des murs verdâtres, une odeur louche et un personnel antipathique. Le genre d’endroit qui rendrait malade n’importe qui. Pourtant, j’ai été bénévole pendant plusieurs années à l’hôpital Sainte-Justine, mais la présence des enfants donne à cet hôpital une énergie particulière. Les murs sont jaunes ou roses au lieu d’être vert. Et peut-être que les enfants réveillent un peu d’humanité chez les adultes qui y travaillent.

Je laisse le sac en papier sur le comptoir d’un laboratoire vide. C’est peut-être l’heure de la pause. Et j’entreprends de retrouver l’ascenseur. Même si je suis venu souvent, chaque fois, je finis par m’égarer. Les couloirs se ressemblent tous et la direction des ascenseurs n’est pas indiquée. Microbiologie. Oncologie. Dermatologie. Un peu mal à l’aise, je me retrouve dans des couloirs où des patients sont allongés sur des civières, faute de chambres. Puis je reconnais la couleur des murs du couloir où se trouvent les ascenseurs. Trois étages plus bas, je pousse les portes vitrées, et traverse un groupe de fumeurs âgés qui toussent à s’arracher les bronches. Et je me retrouve enfin de nouveau au grand air. C’est toujours un soulagement de sortir d’un hôpital.

Magma

Parfois, je crois que j’ai des pressentiments. Non pas que je connaisse l’avenir, mais mes sentiments naissent de façon diffuse et désordonnée, sans que ma logique ne puisse en saisir le cheminement. Ces jours-ci, je suis secoué de rafales intérieures et de bouillonnements. Des sensations que mes mots n’arrivent pas à ordonner.

Je termine ma dernière semaine à Zorro & Co avec un mélange de tristesse et d’un immense soulagement. En principe, je dois commencer au jardin, le lundi suivant. Un seul jour de répit entre les deux. Je cours plus régulièrement. L’entraînement devient plus exigeant au fur et à mesure que la saison avance. Les jours de repos sont désormais l’exception dans la semaine. Même si je peux constater des progrès, Lady Gaga doit souvent hurler dans mes oreilles pour me faire avancer.

J’imagine que c’est à cause de la fatigue, mais mon coeur sursaute constamment. Les extrasystoles sont bénignes, mais particulièrement désagréables. Et je traîne une espèce de douleur dans la poitrine. Je crois qu’il s’agit de reflux gastriques. J’ai connu ça dans une période plus difficile de ma vie. Quand je suis secoué, fatigué, stressé, je mange pour me calmer ou je chatte compulsivement sur Internet, ce qui ne fait rien pour arranger les choses.

Et puis, après une nuit tumultueuse, en revenant de la course, je trouve un message sur mon répondeur. Madame B. m’apprend qu’il y a un problème avec le contrat qu’elle m’a offert. Elle veut que je la rappelle le plus tôt possible au Jardin. Elle veut savoir où j’en suis avec mon emploi actuel.

Ma démission est donnée, mes adieux sont faits. Si le contrat tombe à l’eau, je ne me retrouve devant rien. Et je me suis moi-même surpris du calme de ma réaction. Peut-être que cette annonce vient mettre des mots sur mon bouillonnement intérieur des derniers jours. Mes inquiétudes s’expliquent, maintenant.

Les endorphines générées par la course doivent me parcourir le corps. Tout de suite, je me dis que, de toute façon, ce contrat n’était qu’un prétexte. Ce que je voulais vraiment était de quitter Zorro. Et je m’étais fixé le mois de mai comme échéance. Objectif atteint ! Je ne suis pas dans la rue, j’ai un peu d’argent de côté. Je me sens plus sûr de moi, de mes capacités et de mes compétences. J’ai besoin de vacances et j’aurais même envie de voyager. Sur le répondeur, il y a aussi un message que Le grand m’a laissé. Il a appris qu’un poste s’ouvrait dans son service. Une job inintéressante, mais avec un traitement alléchant. Une preuve tangible que la vie cache encore des as dans ses manches.

Ce n’est qu’en fin de journée que j’arrive à parler à Madame B. Ce qu’elle m’a offert ne tient plus. Elle n’avait pas le pouvoir de m’engager comme ça, sans formalités. Elle a trouvé une solution temporaire, un budget pour m’engager comme employé, le temps d’octroyer le contrat en respectant les procédures. J’ai donc un sursis de 5 semaines qui commencera lundi prochain. Je devrai présenter une soumission pour obtenir ledit contrat. Et la haute direction pourrait choisir d’embaucher quelqu’un d’autre. Ce serait ridicule, je suis le seul qui ait l’expérience de ce travail, j’ai les compétences et les qualités requises. Mais la Ville de Montréal a déjà fait pire. Si jamais c’est ce qui arrive, ce sera l’été. J’aurai tout mon temps devant moi et mes désirs auront eu le temps de mûrir et de se préciser.

Je me sens plus libre. Le magma se calme. Je vois plus clair.