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Ma langue au chat

Dès mon premier contact avec ses chansons, j’ai aimé Léonard Cohen. Il représente l’autre versant de ma culture. Celui que la loyauté à la langue maternelle m’interdisait d’explorer. L’anglais. Rien que ce mot évoquait la haine et le mal pour l’enfant que j’étais. Les angles, le sale argent, la froideur et l’indifférence. Mais surtout la réussite, inaccessible, et la frustration qui s’y collait.

Depuis que j’explore ce versant, je réalise qu’une langue est beaucoup plus complexe que son vocabulaire et sa grammaire. Je suis souvent découragé devant l’ampleur de la tâche. J’y travaille tous les jours. J’avance si lentement. Mais je pressens que ce qui m’attend de l’autre côté, presque à portée de main, est trop grand pour laisser tomber. Je le sens quand je me perds entre les mots, ceux de Léonard Cohen, par exemple.

Même avant de connaître le vocabulaire, avant de m’aventurer dans la syntaxe, j’étais pétri de culture anglaise. Mon français a des tournures, des envies, des mauvais plis de l’anglais. Ma pensée s’y glisse comme dans un complet sur mesure ou un jeans déjà usé. Et ce n’est qu’en apprenant les mots que j’en prends conscience. La langue n’est qu’une partie de ma culture, son véhicule. Je suis citoyen du monde et Nord-Américain, avant d’être francophone.

Comment se positionner dans la mouvance des mots et de la course du monde ? Que deviendra ma langue, celle que je parle tous les jours, dans les prochaines décennies ? S’éteindra-t-elle sans faire de bruit comme elle l’a fait en Louisiane ? Dénatalité, mondialisation, libéralisme et économie de marché se liguent pour la reléguer à l’ombre. Quand je vois l’étroitesse d’esprit de certains de mes compatriotes, quand je vois leur mépris et leur indifférence vis-à-vis de la culture et de leur propre langue, je me dis qu’il ne peut en être autrement. Il y a aussi les puristes, les bien-pensants qui rêvent du français de leur enfance et qui l’enferment dans une identité raciale et historique, en refusant de regarder vers le présent ou le futur. Je me suis souvent fourvoyé en marchant dans leurs pas. Une chose est sûre, ce n’est pas en se repliant sur soi que l’on garde sa langue vivante. Ce n’est pas en érigeant des barrières, en fermant des portes, et en posant des barbelés. Une langue ne peut vivre sans amour et elle ne peut survivre sans fierté.

L’avenir du français est peut-être ailleurs, quelque part aux confins de l’Afrique, le jour où ces pays dévastés se libéreront vraiment des blessures du colonialisme.

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