J’arrête pas de sourire. C’est sûrement la météo. Moi, le temps frais, le ciel large, les jours de soleil après les grosses averses du matin, j’adore ! Et puis il y a le compte à rebours qui est commencé. Il me reste sept jours avant de quitter mon emploi chez Zorro & Co. Depuis que j’ai donné ma démission, depuis que la date de mon départ est fixée, on dirait que la tension est retombée. Quand je marche, le stress tombe par plaque un peu partout, derrière moi. Je me sens de plus en plus léger. Les problèmes, les conflits, les frustrations qui m’ont tenu éveillé pendant des nuits n’ont plus de prises sur moi. Je les observe et je souris. Je suis libre.
Mais le meilleur, c’est que, depuis que j’ai annoncé mon départ, je reçois chaque jour des remerciements, des marques de reconnaissance et d’appréciation. On m’envoie des courriels, on me téléphone. Lors de la réunion d’équipe mensuelle, mon patron a même affirmé devant tout le personnel que si je désire revenir à la fin du contrat que l’on m’a offert au Jardin, la porte de Zorro & Co me serait toujours ouverte. (Même si je n’envisage pas cette possibilité, ça fait toujours plaisir.) Je suis un peu contraint de regarder derrière, tout ce que j’ai accompli. J’ai fait du counselling en contexte de dépistage des ITS, j’ai animé un groupe d’hommes sur l’érotisme. (Je n’aurais jamais pensé que j’accepterais un jour de faire ça.) J’ai dépassé mes limites, souvent à contre-courant de ma propre nature, parfois en affrontant ce qui me faisait le plus peur. Et je me suis découvert meilleur. Bref, je suis vraiment fier de ce que j’ai fait là-bas.
Et où je m’en vais, je suis attendu avec impatience par des collègues sympathiques avec qui j’ai travaillé il y a trois ans. Je vais avoir un horaire stable, je dirais presque pépère. Et je vais travailler dans un cadre magnifique. Je n’aurais plus aucune excuse pour ne pas m’entraîner. Le gym est à un coin de rue. Je peux courir directement dans le jardin. Et je vais me rendre au travail à pied. Je vais passer un été tranquille à répondre aux questions des vieilles dames sur les orchidées ou les chèvrefeuilles. Chaque jour, en traversant le jardin, je vais être le témoin de chacun des miracles qui jalonneront la saison.
Et puis ce soir, mon père m’a invité au restaurant avec sa blonde et ma sœur. Nous sommes allés au Saint-Hubert. (Mon père a des goûts douteux.) Il voulait nous voir, le plus vite possible. J’ai pensé qu’il allait nous annoncer qu’il avait un cancer généralisé. On a échangé quelques nouvelles puis mon père a baissé les yeux en disant : « J’ai quelque chose à vous annoncer. » Ma sœur a lancé à la blague : « Quoi ? Vous aller vous marier ? » Et puis ils sont restés figés. J’ai arrêté de rire, gêné. Peut-être qu’ils ne trouvaient pas la blague drôle. Ils souriaient, pourtant, puis se sont regardés : « Bien, c’est en plein ça. On va se marier. » Je suis resté bouche bée. Mon père a quand même plus de 75 ans. Mais ils avaient l’air, tous les deux, vraiment content. Et finalement, j’ai trouvé ça cute, en quelque sorte. C’est la première fois que quelqu’un se marie dans ma famille proche. (Si on peut se marier à 75 ans, j’ai peut-être encore une chance.)
Ils veulent que ça soit simple, mais j’ai décidé de me taper un méchant trip de magasinage. En tant que gai de service de la famille, je me dois d’être tiré à quatre épingles. Ils ne veulent pas de cadeaux, mais j’ai pensé qu’avec ma soeur on pourrait leur acheter une machine à espresso. Juste une petite, là. Et puis je veux arriver avec un immense bouquet de fleurs.