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Archive de juin, 2010

Infinitif

Traverser la rue en diagonale. Suivre du regard un vol de pigeons qui monte soudainement, en planant vers les toits. Sourire à trois passants puis baisser les yeux. Regarder les gens entrechoquer leurs verres sur les terrasses, bières blondes ou rousses, cocktails translucides, trop heureux de l’été. Au feu rouge, monter sur la pointe des pieds pour apercevoir le ciel, magnifique après l’orage, et si haut… Se demander quoi raconter.

Puis, penser qu’il faudrait écrire sur le bonheur. Consigner le chemin parcouru, les prérequis, les méthodes. Imaginer le recueil de clichés, déjà cent fois écrits, prétentieux, peut-être comiques. Vivre ailleurs que dans les mots ! Se sentir ragaillardi et réaliser que le sommeil est revenu, depuis quelques mois, combler chaque nuit. Les horaires stables, le travail de jour, le lâcher-prise ? Réaliser que la fatigue ou son absence font toute la différence. Réaliser aussi qu’avec la quarantaine, une foule d’illusions ont décidé de plier bagages. Les imaginer qui s’éloignent la tête basse. Des rêves trop grands. Des idéaux maladroitement plaqués aux mauvais endroits. S’être si longtemps persuadé que ces séparations seraient déchirantes et définitives. Découvrir le contraire. Devenir un espace ouvert à tous les vents, pour les fêtes impromptues, les plaisirs minuscules, qui surviennent au hasard des rues et de l’effervescence des regards. Sourire.

Gémeaux

Il y a deux hommes en moi. Le premier est un fugueur. Il a de qui tenir, un père absent, jusqu’à ce qu’il sente la mort approcher et une mère qui s’est défilée, dès qu’il a posé les pieds dans l’adolescence. Des oncles, des tantes qui ont fui dans l’alcool ou dans la folie. Toujours, la même idée le taraude et le tient par la gorge : partir. C’est un fantasme récurrent, tout quitter, s’enfuir, en finir avec sa vie actuelle. Vider son compte en banque. Quitter ses tentatives de relations qui ne sont toujours, en fin de compte, que du vent. Quitter cette vie inutile. Quitter le spectacle du bonheur des autres. Quitter la honte et ce sentiment d’échec, presque permanent. Aller voir à l’autre bout du monde, comme l’a fait sa mère, s’il n’y serait pas. Disparaître. Il s’assomme de musique. Il boit. Il traverse sur les feux rouges en espérant être happé par un conducteur ivre.

Puis il y a le second, le berger. C’est celui qui ramène le premier. Celui qui le pousse à écrire, à se pencher pour déborder sporadiquement sur le clavier. Celui qui l’amène faire de longues marches dans la nuit fraîche sous l’oeil amoureux de la lune parce qu’il sait que c’est tout ce qui le calmera. Il est celui qui l’entraîne à l’épicerie, s’acheter de quoi souper, pour ce soir au moins, celui qui a choisi ces pâtes fraîches et ces morceaux de melon. C’est toujours lui qui lui fait ouvrir un livre parce que c’est le refuge le plus sûr. Il est celui qui planifie, qui prend des décisions, qui organise, même s’il se sent dépassé. Je ne sais pas d’où il vient. Il n’a pourtant pas de racines. Son amour instinctif est brouillon et borné.

C’est parfois une valse, parfois un combat inégal et pitoyable. Un éternel chassé-croisé qui les mène vers la vieillesse.

Mojitos

Prise au piège entre les glaçons, la lumière du couchant illuminait les feuilles de menthe. Le Wild Rose Country’s cow-boy qui me paie un verre, c’est un évènement ! Après une tournée de la roseraie, nous sommes allé tester les mojitos du 5@7, au bar du Jardin. Un ancien béguin devenu presque un ami, c’est le signe, pour moi, d’une nouvelle maturité.

Une guitare, une contrebasse et une voix féminine composaient une ambiance feutrée de bossa-nova. Les verres translucides se drapaient dans des parfums de fraîcheur sans laisser deviner leur contenu en alcool délétère. Le soir tombait lentement sur le Jardin et les langues se déliaient. Je lui ai raconté le cas d’un ami qui s’est retrouvé devant un amant qui n’arrivait pas à avoir une érection.

— Le gars lui a dit que c’est parce que mon ami « l’impressionnait ».
— Moi, ce que j’entends là-dedans c’est que cet amant-là n’a pas intégré sa sexualité
— Intégrer sa sexualité ? D’où tu sors ça ?
— Oui, je te le dis, il y a des gars qui sont comme ça. T’as jamais entendu ça, le complexe de la madone et la putain. Il y a des gars qui sont attirés sexuellement par un certain type de femmes : les « putains », et veulent marier un autre type de femmes : les « madones ». Ils recherchent la madone, mais ils ne bandent que pour la putain. Même chez les hommes gais, y a des gars qui fonctionne exactement comme ça. Quand il dit que ton ami l’impressionne, ce qu’il dit c’est qu’il le voit comme une madone. Celui qu’on admire, mais qui est intouchable. C’est la putain qu’on a envie de baiser. Ça expliquerait pourquoi il ne bande pas.

Je lève un sourcil. L’alcool caché du mojito me donne l’impression que mon sourcil se lève au ralenti. Trois moineaux se chamaillent une miette tombée entre les pavés, en accéléré.
— Tu crois ?
Il sourit et trempe sa tortilla dans la salsa de pamplemousse et poivron jaune, sans rien dire. Je reviens à la charge.
— Mais, mon ami, là, a peut-être sa part de responsabilité là-dedans. Peut-être qu’il joue un peu la madone, non ?
Le cow-boy croque dans sa tortilla puis s’essuie les lèvres avec sa serviette, toujours en souriant du coin de l’oeil.
— T’as jamais entendu la théorie qui dit que le sang d’un homme peut pas irriguer deux organes importants en même temps. Si ce gars-là pense trop, il faut que ton ami ramène le sang, en bas de la ceinture…
Son regard entendu rencontre mon regard perplexe. Le soleil grésille en touchant la cime des tilleuls. La chanteuse remonte sa bretelle qui a glissé sur son épaule.
— Tu penses ?… Moins madone, plus putain ? Ça sonne comme un slogan.
— C’est évident.

Les mojitos m’ont rendu un peu idiot. Le contrebassiste range son instrument dans son étui. Une brise fraîche, chargée d’humidité s’est glissée entre les sauges et les échinacées. Pendant que le serveur ramasse nos verres, je me répète intérieurement tout ce que l’on vient de se dire pour être certain de ne rien oublier.

Content (?)

Quand le tremblement de terre a commencé, j’étais assis sur le bol de toilette. Et je me suis dit que mourir comme ça, ça ne serait vraiment pas chic. Puis les secousses se sont arrêtées. Et j’ai été pris de mal de mer. Je me suis demandé si j’avais rêvé ou si je devenais fou. J’avais le vertige en imaginant cet immense bâtiment administratif de brique, de béton et de céramique, secoué comme un château de cartes. 5.0 sur l’échelle de Richter. Juste assez pour réaliser que nous aurions tous pu disparaître, comme c’est arrivé à des milliers d’êtres humains en Haïti et ailleurs.

Ces derniers temps, j’ai appris, un peu de force, à me contenter de la réalité. Le Jardin a enfin régularisé ma situation. Le contrat est signé. (Je ne l’ai pas encore vu et je ne le croirai que lorsque je l’aurai devant moi, mais bon, on m’a dit que c’était réglé.) C’est un soulagement, mais je suis échaudé et je reste méfiant. Je garde comme un fond de colère, probablement à la mesure des illusions dont je m’étais bercé. Je me suis fait croire que j’étais arrivé quelque part, que j’allais enfin avoir un temps de répit, un peu de reconnaissance, toutes choses qui me paraissaient amplement méritées. Ce sera pour une prochaine fois.

Il n’y a rien de parfait. Et si je m’obstine dans ma soif d’absolu à chercher la perfection, je risque fort de passer à côté de la vie. Je cours toujours en préparation pour le demi-marathon, en septembre. Et de nouvelles douleurs apparaissent, de temps à autre, à de nouveaux endroits, dans le creux intérieur du mollet, en bas devant le tibia et dans le bas du dos. Il ne viendra jamais le jour où je vais courir avec légèreté, sans aucune douleur, ni fatigue. Il y aura toujours quelque chose qui cloche, parce que ces quelques choses qui clochent font partie de la course. Les difficultés font partie de nos vies et nous transforment un peu, chaque jour. C’est en les affrontant ou en les apprivoisant que l’on devient un peu plus humain et que l’on apprend qui l’on est vraiment. Il y aura peut-être d’autres secousses la nuit prochaine et peut-être que ce sera la fin. Alors, je veux bien m’endormir dans ce monde imparfait, malgré ce temps chaud, trop humide, malgré l’incertitude et ces fêtards de la Saint-Jean qui gueulent, un peu plus bas, dans la rue.

Slow motion

Devançant son solstice, l’été s’est installé, nonchalamment, au cours des dernières semaines. L’idée de prendre des vacances me hante perpétuellement même si, en ce moment, un départ semble plus que jamais hors de ma portée. Vendredi dernier, j’ai participé à une séance de speed-dating. Un concept de soirée pour célibataires où l’on rencontre une série de « candidats ». Toutes les trois minutes, une cloche sonnait pour nous indiquer de changer de chaise pour faire une nouvelle rencontre. Le « dating » à efficacité maximale. J’étais convaincu que je serais très à l’aise là-dedans. Mais arrivé sur place, j’ai réalisé que c’était assez intimidant. Ça m’a pris plusieurs rencontres avant de prendre le beat et de me détendre un peu. Sans la noirceur des bars et les vapeurs éthyliques, je me sentais désemparé.

On dit souvent que comparativement aux Européens, les Québécois ne savent pas draguer. J’ajouterais qu’ils ne savent pas rejeter. Peut-être que le premier constat est le corollaire de l’autre. Dire « non » avec tact et simplicité et jouer quand même le jeu (parce que la drague est un jeu particulièrement dans un speed dating) ne fait visiblement pas partie des talents de certains. Des courants d’air froid m’ont passé quelquefois dans le dos. Si trois minutes passent habituellement très vite, avec certains, le temps a semblé s’étirer désagréablement. Il y avait tout de même un côté sympathique à voir certains hommes faire de gros efforts pour sortir de leur coquille et s’exposer dans une certaine forme de vulnérabilité.

À la fin, stressé et bousculé par le temps, il m’est resté à peine plus de souvenirs des hommes rencontrés que si j’avais feuilleté leurs photos dans un catalogue. Quand est venu le temps de noter sur un carton rose ceux que je voudrais revoir, j’y suis allé au pif. J’ai l’impression d’avoir écrit un peu n’importe quoi. Les « matchs » nous seront envoyés par courriel. Je crois que le speed dating n’est pas pour moi. Je suis un lent.

Ces temps-ci, les orages de fin de journée ponctuent mes semaines de travail. Le contrat que l’on m’avait promis ne s’est toujours pas concrétisé. Je suis entre deux statuts, ni employé, ni contractuel. On me dit que ça va se régler bientôt, c’est ce qu’on me répète depuis maintenant six semaines. Je n’en laisse rien paraître, mais ça m’enrage. Une colère silencieuse qui m’enlève le goût d’aller dormir le soir et de sortir du lit, le matin. Ma motivation s’étiole. Je me répète pourtant que je suis privilégié : si je me ramène au moment présent, je travaille, pour un bon salaire. Mes soirées sont libres. Je me rends au boulot à pied. Mais il y a toujours le spectre de me retrouver au chômage du jour au lendemain, de voir tous mes projets tomber à l’eau et de m’être fait avoir sur toute la ligne. Cette façon de gagner du temps en prétextant des problèmes administratifs me fait grincer des dents. J’ai laissé tomber Zorro et je suis venu travailler ici pour avoir des horaires réguliers, c’est assurément raté.

J’ai l’habitude d’être efficace, mon côté nerveux, intense. J’ai décidé de ralentir volontairement. Si le travail avance trop vite, et que l’équipe a moins d’ouvrage devant elle, je pourrais me retrouver au chômage jusqu’à ce que l’hypothétique contrat se réalise. Je me suis fixé un quota. Louis dirait que je suis passif agressif, mais c’est le seul recours qui me reste. Ça et la patience.

La semaine dernière, j’ai couru un 10 km dans le parc du Mont-St-Bruno. La course débutait très tôt le matin et je n’étais pas tout à fait réveillé. Le signal du départ a été donné à l’heure pile alors que j’étais persuadé qu’il y aurait du retard. Au moment du départ, j’ai réalisé que la pile de ma montre était à plat, je devrais me fier à mes impressions pour savoir si je cours à la bonne vitesse. On m’avait dit qu’il y avait beaucoup de côtes, alors je ménageais mes énergies. Le paysage était magnifique, le chemin de gravelle serpentait entre trois lacs de montagne et le parcours était moins difficile que je ne l’aurais cru. Ç’a été un moment particulièrement agréable. Et j’avais l’impression d’avoir bien couru jusqu’à ce que je vois mon temps à l’arrivée : 51 min 30 s, alors que je visais moins de 48 minutes. J’étais tout de même content de cette course et de la façon dont j’ai su en profiter.

Et pour les plus anciens lecteurs. Après presque 3 ans, j’ai parlé pour la première fois à mon fameux voisin, celui qui étend ses bobettes Le 31 sur la corde à linge… Mieux vaut tard que jamais.

Regret #08

J’ai vécu pendant neuf ans avec D. J’ai réalisé, il y a quelque temps seulement, que je ne lui avais jamais donné de surnom, comme le font généralement les amoureux. Lui ne s’en gênait pas. Il rebaptisait comme ça tous ceux qu’il aimait d’un nom unique qui avait une signification particulière. Personne ne connaissait le nom qu’il me donnait et ce surnom restera toujours pour moi quelque chose de précieux.

La vie à deux n’a pas toujours été facile. C’est probablement le lot de la plupart des couples. Mais notre quotidien aurait peut-être été plus fluide si j’avais su démontrer mon affection. C’est un regret qui me hante en ce moment. Je viens d’une famille où les sentiments étaient tabous et où personne ne se touchait jamais. Les derniers becs avant d’aller dormir, je les ai reçus à l’âge de 4 ans et ensuite, plus rien. Je n’ai jamais été très à l’aise avec mon corps. Et je dois avoir des côtés autistes, dès que l’on me touche, je me hérisse. J’ai réussi à transgresser ces barrières dans la sexualité, mais hors de la baise, je redevenais un hérisson glacial.

Je regrette que, pendant toutes ces années, je n’aie su faire preuve de chaleur, de tendresse. Je démontrais mes sentiments par mes actes, dans mes efforts pour rendre notre vie agréable. J’étais celui qui organisait, qui planifiait tout. Et puis, je me déchaînais lorsque je pouvais m’exprimer par écrit, dans les cartes d’anniversaire par exemple, où j’arrivais à être à la hauteur de ce que je ressentais. Parce que de toute ma vie, D. est la personne que j’ai le plus aimée. Et que je voyais vraiment en lui quelqu’un d’extraordinaire. Mais les moments de tendresse se sont vite réduits au minimum. Et D. s’en est même plaint à un moment donné. Il avait sûrement, lui aussi, sa part de responsabilité dans cette absence qui s’installait entre nous.

Si je pouvais revivre ces années, j’essaierais de me pousser et de me faire violence pour briser mes propres barrières. Je tendrais la main. Sans un mot, j’irai me coller contre lui. Je jouerais dans ses cheveux. Je me chamaillerais. N’importe quoi, pour le toucher. J’ai aimé le regarder dormir. Ç’a été un de mes plus grands bonheurs. Si c’était à refaire, je m’endormirais la bouche contre sa peau. Souvent lorsque j’allais travailler le matin et que j’allais partir sans l’embrasser, il m’arrêtait, me disait que ça pourrait être la dernière fois que l’on se verrait, qu’il ne fallait pas se quitter comme ça. Je lui faisais une bise furtive avant de m’éclipser. Ce n’est pas que je n’avais pas envie de plus. J’avais appris à étouffer ces besoins. Et je crois que j’avais à l’intérieur tellement d’émotions refoulées qu’un câlin trop appuyé aurait risqué de me faire exploser.

Je pense que ça aurait pu changer notre relation. Et que l’explosion tant redoutée aurait été salutaire. On serait probablement au même point, aujourd’hui. Mais la séparation aurait été moins brutale et l’on serait peut-être arrivé à garder le contact comme on l’aurait souhaité.
Peut-être que la communication entre nous aurait dépassé les mots et que j’aurais pu sentir plus clairement et plus rapidement la faille qui grandissait entre nous. Finalement, peut-être que le fait d’ouvrir ces barrières m’aurait mis en contact avec mes propres besoins d’être touchés. Je crois que tous les deux, nous avions notre part de responsabilité dans cette froide vie à deux. Mais je sais que de mon côté je traînais toujours avec moi ce besoin immense, constamment frustré.

On ne peut pas refaire le passé. Mais je crois que ce n’est jamais mauvais de le revisiter. Ça fait maintenant cinq ans que je suis célibataire. Depuis notre séparation, on ne se parle qu’une ou deux fois par année. D. m’a toujours appelé pour mon anniversaire. Ce soir, il ne l’a pas fait, pour la première fois.

Tout ce qui monte redescend

Toujours se rappeler que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Je voulais cette phrase sur la page d’accueil de mon blogue.

Oublié l’idée de me saouler la gueule, de flamber l’argent que je n’ai pas, à coup de Visa, de baiser Pierre, Jean et Jacques, ou les trois en même temps. J’ai opéré un repli stratégique. Je me suis occupé de moi comme d’un grand malade. J’ai somnolé en écoutant du Chopin. J’ai visionné des épisodes de téléséries, enroulé dans une couverture, et j’ai plongé dans les quelques livres qui attendaient près de mon lit. Les livres ont toujours été un refuge. Mais un refuge particulièrement sain. S’oublier pour entrer dans l’univers d’un autre et parcourir ses idées, sa façon de voir, ses émotions. Et revenir dans sa vie avec un regard neuf, et de nouvelles perspectives.

Parfois, un minuscule changement est suffisant pour créer un déclic, et faire débouler les choses. Et tout ce qui paraissait noir devient blanc. Je ne sais pas où c’est fait le déclic, mais le soleil est revenu, il a poursuivi les nuages dans un ciel bleu tendre toute la journée. J’ai couru 10 km autour du parc, j’ai fait le grand ménage de l’appartement et j’y ai trouvé du plaisir.

J’ai même senti poindre un peu de combativité. Si je n’obtiens pas le contrat que l’on m’a promis et pour lequel j’ai démissionné, je pourrais demander un dédommagement, porter plainte aux Normes du travail, les poursuivre. Moi qui suis habituellement tellement bonasse, ça me fait sourire. Dans un épisode de Being Erica, que je revoyais pour la troisième fois, Barbara parle avec sa fille Erica, qui est démolie parce qu’elle se retrouve au chômage. Perdre son emploi, ce n’est pas drôle, concède-t-elle, mais c’est toujours moins grave que perdre celui que l’on aime ou que perdre un enfant.

« … Les choses ne se passent pas comme on l’aurait imaginé. La vie distribue ses cartes et, peu importe le jeu que tu reçois, tu dois jouer, tu n’as pas le choix. Et parfois, c’est dur… et puis, ça n’arrête pas d’être dur. Mais tu apprends et tu changes et tu grandis. Et même dans mes moments les plus sombres, j’essaie de me rappeler que c’est la raison pour laquelle je suis ici. OK, tu as fait des mauvais choix. OK l’avenir est incertain, OK tu repars à zéro, une fois de plus, mais ça pourrait être pire, non?… Alors, relève-toi, garde la tête haute et continue de te battre… » (traduction maison)

Impatience

Chaque fois que j’approche de la date de mon anniversaire, je traverse une période de turbulences. Je dors mal. J’ai mal partout. Je suis écrasé par l’apathie. Je me mets à pleurer pour un rien et chaque problème qui se présente devant moi me paraît insurmontable. Je voudrais que tout cela cesse, que ces épisodes dépressifs soient derrière moi. Je voudrais les balayer. En finir avec la tristesse et passer à autre chose. La patience n’est pas ma plus grande qualité.

Instinctivement, dans ces moments, je suis porté à fouiller dans mes tiroirs et dans mes placards. Je crois que le passé me rassure. C’est pour cela que je ne jette rien. Je garde des boîtes pleines de papier fripé, de cartons, de cahiers Canada. Par moment quand j’étais plus jeune, je tenais un journal manuscrit avec une curieuse écriture cursive. Je ne pourrais plus écrire comme ça aujourd’hui. La lenteur de la main, prisonnier de la ligne d’encre, sans outils de correction, sans mémoire virtuelle.

En relisant ces vieux cahiers, j’ai retrouvé un ado de 16 ans, plein de lumière et d’idéalisme, mais complètement misérable. Abandonné, seul et sans direction, dans une ville froide et grise. Un enfant terrorisé par la vie et par ses propres pulsions, emmuré dans sa colère, ses secrets et sa culpabilité. Je prenais des détours, j’écrivais en paraboles. Je me cachais derrière la poésie. Parfois, ce que j’écrivais était tellement obscur que je n’y comprenais rien moi-même. J’avais déjà alors cette impatience. J’avais écrit ceci :

La route des tortues

Suis la route des tortues, m’avait-il dit, suis ces lourds fossiles vivants qui avancent lentement, mais sûrement depuis la nuit des temps. Ne les dépasse pas, car tu pourrais ne plus les rattraper. Marche sur les traces de ces pierres vivantes. Elles portent le poids de l’espoir.

Ne te presse pas. Le temps, la vie, la mort marchent aussi dans leurs pas. N’emmène rien avec toi, ni carte, ni boussole. La direction vers la paix est inscrite dans les motifs à l’intérieur de sa carapace ronde comme la coquille de l’univers.

Elle te guidera comme elle s’est guidée vers la mer, au matin de sa vie. Les oiseaux marins et les poissons se sont acharné contre elle, mais la tortue est passé. Elle est retournée vers la mer, source de toute vie. Elle a disparu entre les vagues où nul ne pourra la suivre, en route vers la paix de sa mort.