Mojitos
Prise au piège entre les glaçons, la lumière du couchant illuminait les feuilles de menthe. Le Wild Rose Country’s cow-boy qui me paie un verre, c’est un évènement ! Après une tournée de la roseraie, nous sommes allé tester les mojitos du 5@7, au bar du Jardin. Un ancien béguin devenu presque un ami, c’est le signe, pour moi, d’une nouvelle maturité.
Une guitare, une contrebasse et une voix féminine composaient une ambiance feutrée de bossa-nova. Les verres translucides se drapaient dans des parfums de fraîcheur sans laisser deviner leur contenu en alcool délétère. Le soir tombait lentement sur le Jardin et les langues se déliaient. Je lui ai raconté le cas d’un ami qui s’est retrouvé devant un amant qui n’arrivait pas à avoir une érection.
— Le gars lui a dit que c’est parce que mon ami « l’impressionnait ».
— Moi, ce que j’entends là-dedans c’est que cet amant-là n’a pas intégré sa sexualité
— Intégrer sa sexualité ? D’où tu sors ça ?
— Oui, je te le dis, il y a des gars qui sont comme ça. T’as jamais entendu ça, le complexe de la madone et la putain. Il y a des gars qui sont attirés sexuellement par un certain type de femmes : les « putains », et veulent marier un autre type de femmes : les « madones ». Ils recherchent la madone, mais ils ne bandent que pour la putain. Même chez les hommes gais, y a des gars qui fonctionne exactement comme ça. Quand il dit que ton ami l’impressionne, ce qu’il dit c’est qu’il le voit comme une madone. Celui qu’on admire, mais qui est intouchable. C’est la putain qu’on a envie de baiser. Ça expliquerait pourquoi il ne bande pas.
Je lève un sourcil. L’alcool caché du mojito me donne l’impression que mon sourcil se lève au ralenti. Trois moineaux se chamaillent une miette tombée entre les pavés, en accéléré.
— Tu crois ?
Il sourit et trempe sa tortilla dans la salsa de pamplemousse et poivron jaune, sans rien dire. Je reviens à la charge.
— Mais, mon ami, là, a peut-être sa part de responsabilité là-dedans. Peut-être qu’il joue un peu la madone, non ?
Le cow-boy croque dans sa tortilla puis s’essuie les lèvres avec sa serviette, toujours en souriant du coin de l’oeil.
— T’as jamais entendu la théorie qui dit que le sang d’un homme peut pas irriguer deux organes importants en même temps. Si ce gars-là pense trop, il faut que ton ami ramène le sang, en bas de la ceinture…
Son regard entendu rencontre mon regard perplexe. Le soleil grésille en touchant la cime des tilleuls. La chanteuse remonte sa bretelle qui a glissé sur son épaule.
— Tu penses ?… Moins madone, plus putain ? Ça sonne comme un slogan.
— C’est évident.
Les mojitos m’ont rendu un peu idiot. Le contrebassiste range son instrument dans son étui. Une brise fraîche, chargée d’humidité s’est glissée entre les sauges et les échinacées. Pendant que le serveur ramasse nos verres, je me répète intérieurement tout ce que l’on vient de se dire pour être certain de ne rien oublier.




Succulent !