Remontée
Le samedi soir, je suis à court de mots, ma gorge est sèche, mon souffle, court. J’aurais envie de silence. Ma peau cherche désespérément une trace de chaleur. La nuit reste glacée. Je me répète. Parfois, j’en ai assez de dire ces douleurs, de leur laisser le devant de la scène.
J’ai toujours du mal à trouver un équilibre. Toute la semaine, je me démène pour les autres. J’écoute. Je pense à tous les détails. Je donne le meilleur de moi-même. J’arrive chez moi et je n’ai plus d’énergie pour dormir, pour manger, pour entretenir les lieux. Chaque pas me semble démesuré. On dit : « Tu traverseras le pont, quand tu arriveras à la rivière. » Même quand je ne vois pas la rivière, je ne peux m’empêcher de penser au pont, à ses matériaux, à sa structure. L’hiver devient un tunnel dont je ne vois pas la fin. Un pas, un autre pas. Jusqu’où pourrais-je continuer ?
Je rêve d’un appui. D’un être humain qui saurait entendre, quelqu’un qui aurait le temps et de la paix à partager. Je suis entouré de voix qui exigent d’être entendues, de mains tendues, de regard qui demandent. Dans la solitude et le silence, je suis autosuffisant. Je vivrais bien seul en forêt ou sur le bord d’un lac. Mais coincé dans la foule, la solitude devient lourde à porter
Je me demande si j’ai fait les bons choix. Ma vie serait-elle plus douce si j’avais agi autrement ? J’essaie de ne pas trop y penser. L’irrémédiable me fait peur. Et imaginer un bonheur manqué me fait mal. J’ai fait les choix que j’ai faits au meilleur de mes capacités. La page blanche se remplit pendant que mon esprit se déleste. Je respire plus librement. Mes fins de semaine ressemblent à de longues remontées à la surface. Les images remplacent les mots. Et je sens le sommeil qui engourdit mes doigts.
Iceland – Barðaströnd – Arctic Tern par dibaer, sur Flickr







Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’irrémédiable (bon, ok, à voir à mon dernier souffle!) et il n’y a jamais de regret à avoir: si ce jour là tu cours à droite du lac, tu ne peux jamais savoir comment aurait été le chemin à gauche. Mais il y a plein de possibilités d’exploration et de découvertes sur le chemin choisi.
Il y a dans l’apostolat (et j’utilise ce mot sans la moindre référence à quelque croyance que ce soit ) une forme d’épuisement que certains appellent l’usure de la compassion.
Et je peux te garantir que rien dans un couple ne peut percer ce fardeau qui nous prive même du sommeil.
Il n’y a que la conviction d’avoir respecté nos convictions, de s’être accompli dans ce que, modestement, nous avons accompli et qui n’a de plus grand salaire que de l’avoir accompli.
La solitude est incontournable dans le chemin qui mène vers soi. Et même dans la vie à deux, c’est en soi que se trouve, sinon le bonheur, du moins la paix et l’accès à la sérénité.
Je m’excuse si je semble moralisateur ou paternaliste; j’invoque l’excuse d’être vieux, usé et malade. Et celle d’avoir, vraiment, beaucoup donné.
le neurone ectopique
« Je rêve d’un appui »… « Je vivrais bien seul en forêt ou sur le bord d’un lac. »… Kevin, je te souhaite d’abord l’appui, surtout l’appui; et puis, un bord de lac à deux.
»Je vivrais bien seul en forêt ou sur le bord d’un lac. Mais coincé dans la foule, la solitude devient lourde à porter. »
Ce paradoxe me rejoint. Je ne me suis jamais sentie aussi seule que lors de moments où j’étais entouré de gens. Les pires étant les soirées mondaines, où même si je connaissais certains individus, je n’avais aucunement envie de faire du small talk et restais dans mon coin.
@ RannieB : La solitude, c’est les autres.
@ RPL : Ça me convient ! Ce qui me ramène à l’irrémédiable : j’ai entendu parlé d’un ex la semaine dernière qui vient de s’acheter un chalet sur le bord d’un lac. Il y a passé de longues semaines cet été. Et je m’imagine sur le bord d’un lac, en amoureux. Et si c’était une erreur d’avoir mis fin à cette relation ? ;-)
@ le neurone : Je ne suis pas certain que l’apostolat m’attire.
@ Jérôme : Plein de possibilités, toujours, c’est ce qu’il faut se rappeler.
Si tu le permets Kevin Zaak, j’ajoute mon grain de sel !
La solitude s’est accroché à mon âme dès la naissance, elle n’est pas un choix, elle est un fait, on vit quand même tant bien que mal, on l’apprivoise et on se dit même qu’elle nous protège.
C’est souvent le regard du monde qui rend la solitude plus amer, car elle étonne, elle interpelle et fait peur », mais comment? Mais pourquoi? »
Entouré ou non par les autres elle persiste et devient une carapace. Quand la forêt respire tout autour de moi, la solitude m’est plus douce, elle devient presque une amie.
C’est à l’adolescence que j’ai cru mourir de solitude, car quand elle s’accorde avec isolement et désoeuvrement alors là, c’est une autre histoire.
Sentir la vie autour de nous est indispensable, cette essence de vie je l’ai trouvé avec la nature et les chevaux et puis il y a mon métier d’acteur qui me demande beaucoup, mais qui m’aide peut-être à exister autrement, à me libérer de moi-même de temps en temps.
Trente années de solitude, j’aimerais en guérir, savoir et pouvoir partager avec les autres.
Eliot
@ Eliot : je crois que le partage s’apprend. Et ce noyau de solitude qui reste, nous l’avons tous en commun.