L’épée
Je marche. Pieds nus sur la terre gelée. Les yeux baissés. Sans regarder le vide, sans voir les écueils ou les regards mauvais. Je me souviens de sa voix. « Tu auras toujours une épée de Damoclès au-dessus de ta tête », c’est ce qu’il avait dit. Un médecin. Un vieux con. Si je pouvais revivre cet instant, je lèverais ma main. Je saisirais la garde de cette épée et je lui trancherais la tête.
Je suis resté prostré, des heures, des mois et des années. Si longues. À ne regarder que tout ce qui n’était plus. C’était comme un cycle qui recommençait sans cesse. Abattu par le poids des mots imbibés de honte, de reproches voilés, muré, aveugle. J’ai erré sur les routes. Saltimbanque. J’ai appris à plaire, à faire rêver. J’ai goûté le mépris et j’ai appris à survivre et à vieillir. J’ai bâti des images pour me cacher derrière. Je leur en ai mis plein la vue. J’ai fait le pitre pour être le meilleur. Ils m’ont envié. Je n’ai brillé que pour les éblouir, dans l’espoir de les aveugler. J’ai brûlé. Je me suis consumé comme ces lucioles qui dansent au-dessus des fosses. Insaisissable absence.
Mais aujourd’hui, je m’avance pieds nus dans ce champ hérissé de lames. J’ai choisi de ne plus céder à la peur et d’entrer dans le noir, même si l’obscurité me tord le ventre jusqu’à me prendre la vie. Je serai faible, je serai laid. Je serai pauvre et mauvais. Je serai fier. J’aurai mal. Mais je marcherai, debout. J’ai saisi la garde d’une main grêle et je porte l’épée. Elle est venue, maintenant, l’heure de trancher. Couper les ponts. Sabrer le champagne. Abattre les colosses. Renoncer à tout ce qui était, à tout ce qui aurait pu être, pour aller voir ailleurs. Pour avancer, d’un pas.
Quitte le nid si tu y es bien
Gagne la mer si tu es goéland
Défends tes droits surtout droit à l’erreur
Sois l’eau qui porte le radeau en dérive.Félix Leclerc, Les mauvais conseils








Oui, exploser les sortilèges des « mauvaises fées », pour vivre :-)
(st georges et le dragon ?)
Bises et bon printemps victorieux!
Lise
Superbe…Touchant !
Merci
Il y a cela de bon avec prendre de l’âge. On peut regarder en arrière et remettre en perspective ces »géants » à qui on a accordé une place trop importante dans notre vie.
@ Lise : Les mauvaises fées sont légion.
@ RAnnieB : Il faut bien qu’il y ait des avantages !
Ah, les écueils! Combien faut-ils en éviter pour ne pas se retrouver coincé dans un cul de sac ? Des centaines sans doute ! Et c’est vrai que l’âge apprends à les détecter de mieux en mieux.
Tu es plus vivant que beaucoup de vivants car tu connais la valeur de beaucoup de choses importantes. C’est ta revanche face à cet abruti de médecin, qui lui, sans doute, ignorait le poids des mots.
Ton texte est magnifique.