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Ces voix que l’on tait

On parle beaucoup en ce moment de cette collaboration annoncée entre Bertrand Cantat et Wajdi Mouawad. N’ayant pas l’habitude de fréquenter régulièrement le Théâtre du Nouveau Monde (la dernière fois que j’y ai mis les pieds, je me suis endormi), je me sens peu concerné par l’affaire. Mais je crois qu’une société a tout avantage à laisser s’exprimer l’ensemble des individus qui la composent, peu importe leur passé et les atrocités qu’ils ont pu commettre. Encore plus lorsque ces individus ont souffert de leurs actions et qu’ils ont manifesté des regrets et un désir de réparation. C’est ce qui fait qu’une société est humaine. Et c’est ce qui fait qu’elle évolue. Le silence et le déni mènent à la stagnation, à l’étouffement et à la mort. On peut enfermer quelqu’un. On peut le mettre à mort, dans plusieurs sociétés. Mais tant qu’il est vivant, il lui reste la parole.

J’ai lu sur plusieurs carnets que laisser monter Cantat sur scène, équivaudrait à cautionner l’homicide de Marie Trintignant. L’argument est un peu bancal. Écouter quelqu’un sur une scène ne signifie pas que l’on approuve et que l’on encense l’ensemble de son oeuvre. Au Québec, on a peut-être la mauvaise habitude d’applaudir n’importe quoi et n’importe comment. On aime en bloc et l’on ne fait pas dans la nuance. Aucun spectateur n’a l’obligation d’applaudir lors d’une représentation théâtrale. Avant de décider si la collaboration de Cantat et de Mouawad est une bonne chose, j’aurais envie d’entendre ce qu’ils ont à proposer. Il ne s’agit pas, faut-il le rappeler, d’un spectacle de Cantat, il collabore simplement à une oeuvre théâtrale qui sera portée par toute une équipe.

Je m’imagine madame Trintignant, du haut de son ciel qui regarde la scène. Cet homme qu’elle a aimé et avec qui elle a sombré jusqu’en enfer. Et qu’il l’a finalement tuée. Peut-être qu’elle lui en veut rageusement, peut-être lui a-t-elle déjà tout pardonné. Mais j’ai le sentiment que condamner cet homme au silence la ferait souffrir davantage. Une histoire comme la leur doit engendrer des mots, des images et des émotions. Et qui, mieux que lui, pourrait donner une voix et une issue à leurs souffrances, à leur histoire, pour que cette histoire ne soit plus inutile ?

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6 Commentaires Post a comment
  1. Excellent.

    6 avril 2011
  2. RAnnieB #

    Cela m’agace en effet que plusieurs personnes refusent la réintégration sociale de cet homme. Il a commis un crime atroce et il a payé le plein prix que la société lui a imposé comme pénitence. Selon ses proches il a surmonté sa toxicomanie et ne représente en rien un danger pour la société.

    Si on s’oppose à la peine de mort, comment justifie-t-on l’exclusion sociale des criminels repentis ?

    Certains diront qu’il faut les laisser mourir en prison. À 30K par année, par prisonnier, c’est ce que j’appellerais se tirer dans le pied comme société.

    Il me semble que ce serait simplement logique de laisser de telles personnes reprendre le travail et contribuer à la société de façon positive.

    6 avril 2011
  3. Kevin Zaak #

    Ce n’est pas la position la plus populaire. Je me suis fait « varloper » là-dessus. Ce consensus pour la vengeance à perpétuité (mais sans nommer la peine de mort) me paraît hypocrite et malsain.

    Quelques voix me rassurent : «Nous, on croit en une justice qui est «réhabilitatrice», en une justice qui n’est pas revancharde, en une justice qui doit ne pas faire de différence envers les citoyens, qu’ils soient célèbres, des stars, ou des simples citoyens». On peut discuter du choix du dramaturge Mouawad, «mais nous, on n’est pas en faveur de lyncher les gens sur la place publique, même quand ils ont commis les pires crimes» Amir Khadir, Québec Solidaire.

    Je peux quand même comprendre l’autre point de vue. Cette entrevue là-dessus est particulièrement intéressante : http://www.wat.tv/video/lio-bertand-cantat-ekmj_2f1rz_.html

    6 avril 2011
  4. Belle déclaration de A. Khadir. Ai-je besoin de te dire que je partage, au mot près, le contenu de sa déclaration ?

    6 avril 2011
  5. Atichoo #

    Tu parviens si bien à mettre des mots sur ce que je n’arrive pas à exprimer depuis ce matin. Je me souviens que quand la dernière épouse de Bertrand Cantat s’est suicidée, je me suis dit que le sort commençait un peu trop à s’acharner sur lui. Et autant je comprends la douleur de la famille Trintignant, autant je me dis que c’est vrai ce que tu dis, elle l’a aimé cet homme-là.
    Mais je ne suis pas objective sans doute parce que j’aime les gens qui ont des fêlures et lui il en est rempli.
    Il a payé sa dette à la société et, non, aller l’applaudir n’est pas cautionner ce qu’il a fait parce que je suis sûre qu’il a assez de respect pour Marie Trintignant que pour ne pas tirer profit de ce drame, je pense vraiment qu’il essaye qu’il en ressorte quelque chose de bon, qui fasse avancer la société…et lui.
    Attendons de voir avant de juger, on pourrait bien être surpris.

    6 avril 2011
  6. Kevin Zaak #

    On ne le verra pas de sitôt, la loi canadienne lui interdit d’entrer au pays. Quoi qu’il en soit, ce débat révèle des côtés inquiétants de notre société (consensuelle, bien pensante et sans faille aucune)…

    À lire : Un billet intéressant qui parle de la fonction de l’Art et de la tragédie : http://www.laswompe.com/2011/04/05/mouawad/

    6 avril 2011

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