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Saint-Timothée

Saint Timothée

Personne ne sait ma peur quand je m’engage dans la rue Saint-Timothée. Elle est là, pourtant, tapie dans mon ventre depuis bientôt 15 ans. À chacun des rendez-vous où je me rends, je pense aux chiffres. Les résultats des analyses : quantité de virus dans mon sang, état de mon immunité, dommages aux reins, au foie. Depuis juin 2006, le virus reste indétectable. Mais je sais qu’il est toujours là, en attente dans des réservoirs, caché. Même si très peu de virus circulent, ils font tout de même des ravages silencieux, qui se confondent avec ceux des médicaments qui me mitraillent le corps, au quotidien.

Pendant les neuf ans que j’ai vécu avec l’ex, je lui cachais ces visites chez le médecin. Enfin, il savait, mais je n’en parlais jamais. Le secret a été mon premier moyen de défense et peut-être lui ai-je imposé mon silence. Quand la peur ne passait pas, j’allais parfois me perdre dans le parc Lafontaine. Je suivais des yeux le mouvement ample des grands arbres. Je respirais. Personne ne remarque quelqu’un qui pleure dans le parc d’une grande ville. Souvent, je suis allé boire un thé au jasmin, en espionnant les clients autour. Ou j’allais marcher entre les postes d’écoute du Archambault. Mais je n’ai jamais manqué un rendez-vous. J’y suis toujours.

Je me plaque un sourire sur le visage. J’apprécie le bleu du ciel entre les immeubles quand il y est. Ce moment qui n’appartient qu’à moi. Si je suis resté avec ce médecin, je crois que c’est parce qu’il est rassurant. Je peux maintenant regarder l’aiguille au moment où elle s’enfonce dans ma veine et que la première vaguelette de sang roule entre les parois du premier tube. Je vérifie qu’il n’oublie rien sur le formulaire.

J’ai traversé l’épreuve d’un nouveau traitement, ces semaines d’angoisse, en imaginant que c’était le prix à payer pour que mon système immunitaire se reconstruise. Depuis, j’attends. « Un jour », dit mon médecin, juste pour la forme. C’est devenu comme un rituel. Les chiffres se contentent de fluctuer. Et de temps à autre, ils descendent à des niveaux inquiétants.

Encore aujourd’hui, personne ne sait quand je descends la rue Saint-Timothée. Ce n’est pas un secret. Simplement que je suis seul et que ça n’intéresse personne. Si j’arrive à mettre des mots sur cette peur, c’est probablement que je suis assez fort pour la regarder. comme je regarde l’aiguille. J’aurai beau avoir le cardio d’un ultramarathonien, l’alimentation la plus équilibrée, le sommeil d’un nourrisson, un moral d’acier, je n’ai pas et je n’aurai jamais le pouvoir sur les chiffres. Comme je n’ai pas le pouvoir sur ma vie. Comme je n’ai pas le pouvoir sur ma mort. Tout ce que je sais, c’est que je suis en vie, aujourd’hui.


Photographie : Kevin Zaak

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4 Commentaires Post a comment
  1. RAnnieB #

    Il y a des épreuves qui nous touchent si profondément que nous seuls pouvons y accéder.

    Le temps et nos rélexions contribuent souvent à les faire monter plus près de la surface. Là où il devient possible de les partager et de laisser ceux en qui on a confiance nous accompagner pendant qu’on les traverse.

    4 novembre 2011
  2. Eliot Sandro #

    Tes écrits sont remplis d’émotion de tristesse et de bonheur aussi, car tu laisses toujours entrevoir un bout de ciel bleu quelque-part.

    Toi qui pleure dans le parc de la grande ville, tu es bien vivant, en effet, quelque chose de l’enfance persiste et transparait entre tes lignes, c’est peut-être ce qui fait de toi ce personnage tout en finesse, avec une distinction naturelle, séduisante.

    KZ, il faut continuer à suivre le mouvement des grands arbres; respire encore, tu n’es pas seul, car c’est toi ton plus fidèle partenaire, toi qui regarde la peur en face.

    Sandro

    5 novembre 2011
  3. karboch #

    Comme il faut tester mon nouvel avatar tout nouvellement recyclé… voici un commentaire.

    Bon, je lis et je me dis que tu aurais surement aimé ma séance de cet PM chez Monamilepsy. Ben non j’ai toujours pas la réponse définitive sur le sens de la vie et tout le tralala mais je suis déjà capable de débouler tout un speech sur ma condition humaine en quelques minutes, sans m’attendrir ou il y aurait pourtant matière à punch mélodramatique.

    Zap! rien. ptêtre qu’un jour je pourrai transposer ce sang froid dans mes moment de désespoirs, qui me semblent en ce moment si ridicules alors qu’ils sont parfois si intenses.

    8 novembre 2011
  4. Je me doutais bien que tu ne pourrais cesser d’écrire. Tu es un écrivain, un artiste, ton écriture ne cesse de m’épater. Tu es un artiste, et ce que ça signifie, c’est que la vie, puissante, est en toi. La vie. Elle t’inonde. Elle s’affirme. Elle te prolonge. Bravo, Kevin, tiens le coup, la vie ( et ton talent, immense, ) est plus forte que ce que ta peur pourrait te laisser penser…

    ( Ceci étant, la même rue, le même immeuble me font peur aussi: c’est là qu’est mon dentiste ! )

    8 novembre 2011

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