Skip to content

Dehors novembre

Dehors novembre

Un cauchemar m’a éveillé. Malaise inexplicable. Je n’ai retenu que la dernière image : j’étais assis sur le lit d’un grand dortoir. Il y avait d’autres gens. Je ne me sentais pas à ma place, mais pas du tout. Cette retraite de 10 jours dans le silence me fait peur. Le bouddha a dit que la vie est souffrance. C’est la première vérité qu’on y apprend, à la dure. Tous ceux qui sont allés le répètent. Novembre est toujours pour moi le mois le plus noir de l’année, un passage où j’ai le cœur tiraillé. C’est l’anniversaire du soir où ma vie allait être altérée. Le 11 novembre, j’ai célébré les quinze ans de ma séropositivité. C’est fou quand même, comme le temps passe vite !

Il faisait encore nuit. J’ai soulevé le rabat du MacBook en quête de lumières. La main faisait glisser la souris. Firefox s’est ouvert sur un écran tout noir. J’ai tout de suite reconnu la signature des hackers. Le logo d’un logiciel utilisé pour pirater les systèmes, trois noms d’artiste, une adresse courriel bidon. Je n’ai pas paniqué. J’ai respiré lentement. J’ai retrouvé dans de vieux courriels toutes les informations dont j’aurais besoin pour la demande d’assistance. Il y a toujours un back-up. Il suffit de faire une restauration du dernier back-up. J’ai mangé, je me suis habillé et je suis parti travailler.

Le midi, je suis revenu dîner chez moi dans l’espoir de trouver dans ma boîte courriel une réponse de l’hébergeur. Je n’imaginais pas qu’il faudrait plus de 48 h, plus d’une requête et quelques plaintes pour qu’un technicien d’iWeb se penche enfin sur mon problème. En arrivant chez moi, j’ai plutôt trouvé, dans ma boîte aux lettres, une enveloppe brune de l’agence du revenu du Québec. À l’intérieur, un avis m’annonçait que je devrais payer plus d’impôt que je ne le pensais. Je serai donc endetté de quelques milliers de dollars de plus. Encore là, je n’ai pas paniqué. Je déteste les chiffres. J’ai peur de ces formulaires de calcul monstrueux, mais je l’ai déjà fait. Je peux le faire. Je peux négocier des paiements. Plaie d’argent n’est pas mortelle.

Je ne cours plus. Plus envie. Il fait froid et avec le retour à l’heure avancée, il fait déjà noir quand je sors du travail. Aller courir dans le noir et le froid demande un courage que je n’ai pas en ce moment. Le désir de courir reviendra bien un de ces jours. Celui d’écrire est là. Il enfle. Un désir en novembre, ce n’est pas rien.

Je suis efficace au travail et le travail sur l’exposition avance plus vite que prévu. Assez pour que mes patrons décident finalement de couper mon poste à la fin du mois de décembre. Le plus gros de la recherche devrait être complété à ce moment-là. Même s’il n’y avait rien d’assuré, j’avais espéré que le contrat se prolonge au moins jusqu’en mars. Je dois donc commencer à penser à me chercher un travail pour janvier. Je devrais peut-être annuler cette retraite de méditation. Mais je ne le ferai pas. Je pense qu’en ce moment j’en ai vraiment besoin.

Cette perte temporaire du blogue m’a ébranlé. Cette attaque sans motif, juste pour malfaire, dans quelque chose d’aussi personnel, m’a heurté. Je n’ai pas réussi grand-chose dans la vie. Rien, en fait. À part ce repaire fragile. Ces murs de pixel et de mots, je les ai bâtis de mes mains. J’ai fait l’effort de me coucher tôt. Avant de m’endormir, j’ai fait des exercices de relaxation. Mais mon sommeil reste agité et je me réveille toujours plusieurs heures avant l’heure du réveil. Le soir, je prends de longues douches chaudes. J’imagine comment je me sentirais quand cette période de ma vie sera derrière moi. J’appuie mon front sur la céramique.

La vie suit toujours son cours sinueux. J’essaie tant bien que mal de lui faire confiance. En mal de blogue, je me suis lancé à corps perdu partout ailleurs sur la toile. J’ai investi temps et énergie dans la campagne Movember. J’aime bien solliciter les gens qui ont plus d’argent que moi. Je pense beaucoup à l’argent en ce moment. J’ai toujours travaillé énormément. Je suis généreux, j’en fais toujours trop. Je travaille à temps plein, mais je suis quand même serré financièrement. Je vis simplement pour ne pas dire pauvrement et il y a là-dedans une sorte d’injustice. En tout cas, j’y vois une sorte d’injustice. Je rêve souvent à la vie que j’aurais si j’avais fait d’autres choix quand j’étais plus jeune. Je rêve d’être soulagé de la peur de manquer d’argent.

Et il y a la solitude qui me colle à la peau comme la crasse. Une solitude congénitale. J’ai passé une soirée au Clou, à parader ma moustache et à siroter de la mauvaise bière. Il y a eu cette nuit anonyme avec un homme quelconque. Une courte rencontre, dénuée de chaleur ou de quelque tendresse que ce soit. Je ne sais pas s’il avait le cœur sec ou emmuré. En général, je suis habile à saisir ce qui se trame dans le cœur des gens. Je n’ai perçu qu’un vide. Ça m’a fait peur. Que peut bien valoir une vie sans tendresse. La mienne ne vaut rien en ce moment.

Il y a eu quelques jours de novembre aux allures de printemps. Ce soleil mur à mur, qui traverse les arbres dénudés. Il y a ces gens que je ne connais presque pas qui sortent de l’ombre pour donner quelques dollars à Movember. Ça m’étonne toujours. Et ils me racontent parfois leur histoire avec le cancer de la prostate. Il y a mes collègues qui m’aiment bien. On a mis quelques années à s’apprivoiser. Elles seront coupées elles aussi, quelques semaines avant moi. Notre syndicat a négocié une augmentation rétroactive. Comme les budgets ne bougent pas, tous ceux qui ne sont pas permanents seront coupés plus tôt que prévu. Sympathique, non ? On a pris de grandes marches au soleil, le midi, dans le jardin déserté. Je suis encore capable d’être touché par l’inquiétude de l’une d’elles pour ces garçons qui passent au secondaire, par le bonheur d’une autre qui vient d’avoir 55 ans et qui est amoureuse. Je m’attriste de la séparation d’un ami après dix ans de vie commune, de la souffrance que je devine chez un autre, qui fêtait lui aussi un anniversaire sombre.

Je vis. Je nage avec courage même quand j’ai peur de me noyer. Et je sais que, peu importe la prochaine brique qui me tombera sur la tête, je continuerai. Même tremblant, même fragilisé. Un jour après l’autre, du matin à la tombée de la nuit, je serai là. J’y arriverai bien, un problème à la fois.

 

La première photo est de moi, parade de l’Halloween à New York.
J’ai volé les autres sur un des sites qui a inspiré les hackers et qu’ils avaient lié à leur signature.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...
4 Commentaires Post a comment
  1. Savais-tu qu’en breton « novembre » se dit « miz du », littéralement « mois noir » ? Ironie du sort, c’est également le titre de la vidéo que nous diffuserons d’ici quelques jours – « novembre » nous étant également un mois anniversaire…
    L’un de mes précédents web-carnets (t’en souviens-tu ?) avait été pareillement piraté. Malgré les ruses pour faire disparaître la page parasite, elle revenait après quelques jours de tranquillité…
    Autre coïncidence, j’ai accru à nouveau depuis quelques semaines mon indécrottable intérêt pour la méditation, me préparant ainsi aux deux semaines de vacances dont je bénéficierai d’ici une dizaine de jours. Donc lectures, exercices préparatifs, vacuité, petites ascèses mais surtout gros travail introspectif par rapport aux « expériences » du passé…
    Solitude, silence et implication au travail semblent nous caractériser. En ce qui me concerne, la souffrance résiduelle reste inférieure au bénéfice grandissant d’un désennuagement intérieur. Je ne doute pas que la lumière du jour finira par l’emporter, chez toi, malgré les vicissitudes du Samsara ;)

    18 novembre 2011
  2. Eliot Sandro #

    Ce fut une mauvaise surprise de voir que ton bloque avait été piraté.

    C’est heureux que tu aies réussi à tout récupéré, heureux de te retrouver.

    Cette petite vidéo pour tenter d’éclairer ton mois de novembre.

    Bien à toi.

    Sandro

    http://player.vimeo.com/video/27920977?title=0&%3bbyline=0&%3bportrait=0href=

    18 novembre 2011
  3. Tu es beaucoup plus solide qu’on pourrait le croire, un peu à la manière du roseau.
    Je ne sais pas si la retraite t’apportera beaucoup mais ce sera une expérience intéressante.

    19 novembre 2011
  4. Kevin Zaak #

    @ Jérôme : J’avais d’abord intitulé ce billet : bad lucks et résilience.

    @ Sandro : Merci pour les fleurs.

    @ Kab-Aod : On sera en « vacances » au même moment alors. Profites-en bien !

    21 novembre 2011

Laisser une réponse


*

Vous pouvez utiliser des balises HTML basiques dans votre commentaire. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Suivre ce commentaire via son fil RSS