Blanc
Refroidissement éolien de moins vingt-quatre degrés. J’ai choisi ma journée pour reprendre la course ! Mais le bleu du ciel s’étendait, entier, d’un horizon à l’autre. On aurait pu croire que toutes les bordées tombées sur la ville s’étaient concentrées sur la montagne tant chaque rameau était chargé de neige. Le soleil encore bas illuminait la dentelle des branches. Un des gars du club avait amené des tuques de père Noël pour tout le monde. Le petit groupe s’est lancé dans la première pente. Les pompons se balançaient sur les nuques. La condensation des souffles montait au dessus des têtes pour disparaître, rythmée par le craquement de la neige sous les pas. Le froid me mordait le visage. J’avais hâte que le corps se réchauffe suffisamment pour que les orteils et les doigts en bénéficient. C’est la preuve que j’ai la tête dure (et du même coup, que j’ai une tête sur les épaules). Quand je décide quelque chose, je vais jusqu’au bout. Je m’était entraîné sur tapis roulant toute la semaine en prévoyant de courir sur la montagne. Même si je suis rentré la veille aux petites heures du matin, mes vêtements de course d’hiver attendaient sur un banc, près de la porte.
J’ai acheté des cahiers Canada. Dans le cahier bleu, j’ai repris l’écriture. Si je dois faire le ménage dans mes regrets et mes rancoeurs, si je dois tourner en rond cent fois pour venir à bout de mon passé, je le ferai en privé, avant que les invités n’arrivent. Si je décide un jour de publier ces histoires, c’est que j’aurai su les transmuer, en faire autre chose. Elles ne sortiront dans le monde que lorsqu’elles auront leur vie propre.
J’essaie de mettre en pratique, l’équanimité que j’ai tenté d’apprendre pendant cette retraite. J’ai eu de nombreuses occasions de la mettre à l’épreuve : problèmes avec ce blogue, frustrations au travail, conflits interpersonnels. En théorie, c’est tout simple. En pratique, c’est autre chose. Je l’ai étrenné en terrain connu, en faisant le tour de ces lieux qui sont devenus mon territoire. Il y a quelques jours, j’ai rencontré un homme. Des yeux vert de chats sauvages, un sourire espiègle dans une barbe poivre et sel, un esprit exigeant, sensible, un peu marginal. Il a une sensualité électrique, une écoute attentive, une voix ronde et une certaine réserve. Un candidat idéal pour que je pratique mon détachement. On a passé des heures à discuter en buvant du thé au jasmin. Avant de quitter ce resto vietnamien, un biscuit de fortune particulièrement vicieux m’a promis une vie amoureuse heureuse et harmonieuse.
J’avance dans un nouveau territoire. Si l’objectif du cours de 10 jours de méditation Vipassana est d’amener l’étudiant à voir la réalité telle qu’elle est. Je crois qu’il a atteint son but. Le constat que je fais en regardant ma vie n’est pas particulièrement brillant. Je me suis dépouillé des rêves, projections et fantasmes qui peuplaient et coloraient ma vie. La lucidité n’est pas facile à vivre. Je me sens perdu et affreusement seul. Je me réveille chaque matin plusieurs heures avant que le réveil ne sonne, le ventre noué d’une angoisse diffuse. Je m’accroche à cette idée du changement perpétuel et je continue d’avancer en observant le paysage. J’essaie de garder vivant ce sentiment de gratitude envers ce qui se présente sur ma route. Au sommet du Mont-Royal, les branches n’étaient plus prisonnière de la neige, mais d’une glace translucide qui étincelait au soleil. Le froid sur mes talons m’empêchait de ralentir. À un certain moment de la descente, le corps s’est mis à courir tout seul, sans effort. Mon esprit a parcouru le ciel, un instant, puis s’est attaché à l’image de la main dressée de l’ange du monument Sir Georges Étienne Cartier, au pied de la montagne. Puis, il s’est mis à se remémorer le parfum du bagel grillé, du café et du saumon fumé qui m’attendaient après la course.
Photographie : Arbres en hiver par pylacroix







C’est fou comme parfois ce que tu écris me touche à ce point. Ce sont quelques mots, une phrase ou deux, un bout de texte… Des choses que je n’aurais peut-être pas écrite ainsi, mais que je comprends. Ces réveils, ce dépouillement, ces constats. Je n’ai pas de mots d’apaisement. Mais je te lis. Et tu me touches. Et déjà, ça, c’est quelque chose.
Et puisqu’on est le 24 au soir, je me permets un Joyeux Noël en passant.