Les autres
Je vis dans une ville de près de 4 millions d’habitants. Je les côtoie chaque jour. Dans la rue, au travail, dans les transports en commun. On se frôle, chacun dans notre bulle électronique. Cette cohabitation n’est pas toujours facile à vivre. Les frictions font naître des étincelles. Quand le transport en commun connaît des ratés et que le climat se met de la partie, par exemple. Je me faufile comme une ombre au quotidien. J’ai intégré ma timidité, je ne la vois plus, elle n’est plus un handicap. Je dis parfois que j’ai un côté autiste. J’ai très peu de liens avec la plupart des gens que je côtoie quotidiennement. Il me faut des années pour apprivoiser quelqu’un. Dans la plupart des cas, j’y ai renoncé. L’anonymat de la ville couvre les solitaires, les fugueurs et tous ceux qui ont des choses à cacher.
À la Maison de pleine conscience, la deuxième partie de la soirée est consacrée à une discussion. Encore dans l’esprit de la méditation qui a précédé, nous nous assoyons en cercle et un texte sert de point de départ au partage des expériences. Quand la discussion s’amorce, ma première réaction est souvent la même, instinctive : je suis différent. Ils sont différents de moi. Je n’ai pas le même âge. Je ne viens pas du même milieu. Ils n’ont pas vécu ce que j’ai vécu. Je n’ai rien en commun avec eux… Qu’est-ce que je fais ici ? Je ne suis pas eux. Ils ne sont pas moi.
Puis, j’écoute, je les écoute. Parfois futiles, parfois maladroits ou frondeurs, souvent fragiles. En restant en contact avec le mouvement de ma respiration, j’écoute également ce qui résonne en moi. Entre les prises de parole, il y a parfois de longs moments de silence qui creusent l’intimité à l’intérieur du cercle et qui permettent à chacun de ramener son esprit à l’instant présent afin de demeurer attentif. Chaque intervention est ponctuée d’une salutation du groupe. Que je parle ou que je me taise, je suis partie prenante du cercle. Et un sentiment très clair naît en moi au fil des échanges : au plus profond de nous-mêmes, nous sommes tous les mêmes. Nous sommes secoués par les mêmes peurs, les mêmes souffrances. Nous avons les mêmes espoirs, les mêmes aspirations. Nos vies connaîtront des courses différentes ou similaires, mais elles aboutiront toutes à une même fin. Je suis comme eux. Ils ne sont pas si différents de moi, au fond. Je suis eux. Ils sont moi.
C’est un court moment, mais j’en garde l’empreinte pendant plusieurs jours. Je regarde la foule qui s’entremêle à la station Berri, dans les escaliers de la grande bibliothèque. J’observe mes collègues qui se souhaitent la bonne année à la cafétéria. Je me vois naviguer dans la foule d’un point de la ville à un autre. Tous, ils ne sont pas si différents de moi. Ils ont fait des erreurs, ils ont leurs regrets et leurs préjugés. Leurs gestes sont parfois motivés par la souffrance ou par la peur. Ils aspirent à la sécurité. Ils rêvent d’être aimés. Je suis eux. Ils sont moi. Ce sentiment rend les échanges plus fluides. Les frustrations prennent tout à coup moins d’importance. Dans le ciel noir de janvier, la neige est réapparue. Peut-être que celle-ci restera. Des milliers de flocons. Des formes fractales différentes. Des courses irrégulières, imprévisibles entre le ciel et la terre. Tous pourtant sont soumis à la même gravité, tous sont emportés par les mêmes vents. Ils connaîtront la même fin. Malgré leur nombre et leurs différences innombrables, tous, ils sont les mêmes.
Écho : une scène de ma série culte Being Erica, ou Jana Sinyor, l’auteure, le dit encore mieux que moi, par la voix de Michael Riley. Erica apprend à être thérapeute et elle doit aider quelqu’un pour qui elle n’a pas beaucoup d’affinités.
Photographie : Pants, shoes, wearing & sitting pose par *lunji
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Un texte superbe. Il est si beau que je l’ai relu et le relirai encore et encore. Merci.
Je viens de découvrir votre blogue et j’aime beaucoup votre style, je reviendrai! J’ai bien aimé les pas de salsa…
En effet ce texte est très beau, c’est une belle respiration que tu nous offres là, je vais tâcher de la conserver précieusement, tout le long de la soirée et j’espère bien au-delà !
Sandro
Très, très beau texte. Parfois, en te lisant, je me dis que t’es mon ( jeune ) frère jumeau non identique..! Mais cette phrase que tu as, « Nous sommes secoués par les mêmes peurs, les mêmes souffrances », je ne la partage pas, pas du tout. Dieu est arbitraire. Il fait des riches et des crapules. Des exploiteurs et des violeurs. Des gens qui n’ont peur de rien, ou qui nagent dans l’opulence. Et « Dieu » ne se scandalise de rien, n’entend rien des autres, innombrables, apeurés, souffrants, affamés, assassinés. Ce que je n’aime pas des « religions », ou des approches méditatives, c’est précisément cette idée que nous sommes au fond tous pareils, tous égaux, tous destinés à la même fin. C’est déjà ce qui scandalisait Voltaire, et puis Marx, et je t’avoue – bien humblement – que je pense là-dessus comme eux.
@ Richard : Ce que je relate dans ce billet, c’est ce que j’ai ressenti à ce moment là. Ce n’est pas une doctrine philosophique que l’on m’aurait enseigné, je n’aurais pas pris la peine d’en parler. Voltaire et Marx on connu la fin que connaîtront tous les êtres vivants sur cette terre : la mort. On dit que c’est la seule justice. Je ne pense pas que nous soyons tous égaux en terme de souffrance (et je ne crois pas en Dieu). Les souffrances sont injustement distribuées et, de toute façon, elles ne se comparent pas. Mais la réalité de la mort et de la souffrance est une réalité à laquelle tous les êtres humains (riches ou pauvres) sont confrontés un jour ou l’autre.
@ michele : Vous êtes la bienvenue.