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Blanche

Rilke

« … Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer du propre qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à vous demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme d’un de vos modes de vie et d’expression. Une oeuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge… » — Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 1903

Enfin, l’hiver est entré dans la ville. Les citadins retombent en enfance sous un ciel rose enneigé, vaste comme un océan. Moi, je n’ai que l’envie de me taire, de mettre ma tuque et de retourner me frayer un chemin dans sa douceur blanche.


Image : 1902 — Portrait de Rainer Maria Rilke par Helmut Westhoff.

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5 Commentaires Post a comment
  1. Eliot Sandro #

    Bonjour KZ,
    tu as de bien jolis mots pour parler de l’hiver.

    Et encore Rainer Maria Rilke,
    le livre de la pauvreté et de la mort,
    « les dernières lignes qui sont si belles »

    Où donc est celui qui sut tirer sa force d’une grande pauvreté au-delà du temps et de toute possession, celui qui osa se dévêtir sur la place publique et marcher nu au mépris de l’évêque?

    Où est-il le plus aimant de tous les hommes, le frère aux pieds nus des bêtes des champs qui savait voir l’éternité dans chaque chose?

    Il n’était pas comme ces hommes perclus de fatigue qui voient l’espoir s’éloigner d’eux de plus en plus.

    Il allait par les prés en parlant aux fleurs comme on parle à des frères.

    Il parlait de lui et de ce qu’il voyait pour que chacun pût partager sa joie et son coeur lumineux s’épanchait sans limites et rien n’était trop humble pour son amour.

    Il venait de la lumière et allait vers une lumière plus grande et sa cellule était pleine d’allégresse.

    Où s’en est-il allé, l’être de lumière, le rayonnant d’amour?

    Et pourquoi les pauvres qui n’ont que leur espoir pour les guider ne voient-ils plus au loin son fanal dans la nuit?

    Que ne se lève-t-il dans leur crépuscule, lui, l’étoile du soir de la grande pauvreté.

    Bien à toi.

    Sandro

    14 janvier 2012
  2. le bleu du ciel #

    C’est bon, de relire Rilke. Merci.

    15 janvier 2012
  3. ET l’illustration? C’est parce qu’il était rouquin?

    15 janvier 2012
    • Kevin Zaak #

      C’est pour faire joli. Je ne l’imaginais pas comme ça, j’imaginais un vieux sage centenaire avec des cheveux blancs. Il n’avait que 28 ans lorsqu’il a écrit cette lettre.

      (Un rouquin à moustache !)

      15 janvier 2012
  4. J’ai eu un jour un échange absolument magnifique avec Agnès Grossmann, au cours duquel il était notamment question de Rilke (et de Thomas Mann, de Visconti…) En fait, je lui avais posé une seule question, un peu élaborée, complexe, et elle s’est lancée dans une longue réponse passionnée qui a relégué à l’oubli toutes les autres questions qu’on lui as posées ce jour-là. Je regrette de ne pas avoir eu un appareil pour enregistrer sa réponse.
    Il fut un temps où je connaissais pratiquement par coeur les Lettres à un jeune poète.
    Rilke n’a jamais été vieux, en fait. Quand il est mort, il avait à peine 50 ans.

    16 janvier 2012

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