Le cri
Lorsque la température se rafraîchit, la brume se forme au-dessus du lac. Éclairées par la lune, ses volutes brillent faiblement, donnant au paysage des allures de contrée enchantée. Ian a quinze ans, j’en ai neuf. Mes cousins sont de grands gaillards à l’œil rieur, tannés par le soleil, tous plus âgés que moi. Ian et ses frères travaillent comme bûcherons l’été. Leur père passera sa vie au moulin à scie de la rivière Bell. Ian habite chez nous pour quelques semaines. Il participe à un camp d’entraînement de hockey. (Pas besoin de chercher loin d’où viennent mes fantasmes.) Pendant que les adultes boivent du vin rouge de dépanneur (on est en 1978), on a mis le canot à l’eau.
Lorsque le soleil disparaît, le vent tombe complètement. Mais le silence qui demeure est peuplé. Un chuchotement dans les cimes, quelques bruissements sous les branches, l’écho du dernier chant d’une grive. Tous les sons se réverbèrent sur le mur d’épinettes noires qui encercle la baie. De temps à autre, une ombre nous frôle. Le vol syncopé et silencieux d’une chauve-souris et le seul mouvement perceptible. Le lac lui-même demeure parfaitement immobile. Le canot glisse sans un bruit. Ou peut-être est-ce la brume qui avance de chaque côté. Quand, de l’autre bout du lac, nous parvient un cri.
Ian dépose sa rame à plat devant lui pour se retourner. « Sais-tu ce qu’ils se disent ? Il dit : où es-tu ? Et elle lui répond : — je suis là, tout va bien. » À chacun de nos mouvements, notre précaire esquif se balance. Ian se remet à ramer, je fais de même. Un cap rocheux s’avance sur notre gauche. Mes doigts goûtent la fraîcheur de l’eau lorsque la rame s’y enfonce. Il s’arrête de nouveau. Chaque lac abrite un couple de huards. Ils en sont les gardiens. Une ombre est apparue à droite, aux limites de la brume. Quelques coups d’aviron suffiraient pour s’en approcher. L’oiseau noir nous a aperçus lui aussi et, tout en continuant d’avancer, son corps descend légèrement sous la surface. Mais c’est un autre oiseau qui nous surprend, loin derrière, dans le sillage du canot.
« Maintenant, ils se disent : attention, attention. » Ian s’étire. Il sourit. Nous restons longtemps posés au milieu du lac à écouter les huards. Ils plongent et disparaissent de longues minutes puis réapparaissent ici ou là, comme s’ils s’étaient téléportés. Contre les flèches noires des plus hauts conifères, la Voie lactée déroule ses myriades d’étoiles. Je reconnais Deneb, Véga et la blanche Altaïr du triangle d’été. Assis sur les bancs de bois du canot, en suspension au milieu du lac, la vue porte à des milliards d’années-lumière. Je frissonne en remontant mon capuchon. Je laisse mon regard se perdre dans l’éternité.

Photographie à la une : Breakheart-0167-300 par Paul W.
Fichiers audio, Gavia immer: Macaulay Library (© Cornell Lab of Ornithology)
César Newashish fabrique un canot d’écorce, un film de l’ONF







Quelle belle émotion, une belle image; les visages sont beaux, tant de profondeurs dans leur yeux.
Le petit film c’est déroulé tout seul, naturellement, au fur et à mesure de la lecture.
Ce frisson tu me l’a transmis, j’ai le souffle coupé, je suis touché.
Sandro
As-tu lu « L’homme qui tomba amoureux de la Lune » de Spanbauer, ce roman érotico-rocambolesque très inégal dont le principal protagoniste (métis amérindien) a pour oiseau fétiche le pluvier ? Ton billet me l’a ramené en mémoire, sans-doute par association d’atmosphère et autre mystère du subconscient…
Si je trouve l’image et les sons parfaitement en adéquation avec la saveur du texte, je suis frustré au final de ne savoir si j’ai affaire avec un souvenir authentique (même ré-scénarisé) ou bien une pure fiction. Ce n’est pas un reproche : c’est juste ce fonctionnement de mon esprit qui n’accepte pas de vraiment pénétrer dans un propos si le genre n’est pas d’avance identifié (et puis tu connais ma prédilection pour les blogs intimistes dépollués de divagations artistiques).
Sinon, voici l’évocation d’un instantané que mon conjoint et moi pourrions revendiquer, moments étranges et poétiques si convoités et vécus lors de nos escapades. Aucune de nos vidéos n’en témoigne exactement, encore moins quelques phrases ; la caméra tuerait dans l’œuf l’extrême magie d’exister pleinement entre un cri d’oiseau et une réceptivité circonstancielle.
Bref, j’avoue : à cette heure (je rentre du travail), et après avoir lu deux fois ton billet, je continue de surfer sur la Toile en repassant en boucle le dialogue de tes huards.
Il s’agit d’un collage de plusieurs souvenirs authentiques. Il y a eu plusieurs sorties en canot au fil des étés et plusieurs tentatives pour s’approcher des huards.
Ian est un prénom fictif que j’ai donné à un cousin réel. Et bien qu’il soit situé sur la rivière Bell, personne n’utilise le nom « moulin à scie de la rivière Bell ». La scierie porte le nom d’un village minuscule où tout le monde se connait et que je préfère ne pas nommer.
Autre précision. Petit, j’avais une admiration démesurée pour mes cousins plus âgés. Dans la réalité, je crois qu’ils devaient être moins beaux et moins extraordinaires que dans mon regard d’enfant.
(Et j’ai dû pirater les fichiers audio sur le site de Cornell lab of ornithology pour les utiliser parce que la version que l’on pouvait intégrer sur un site contenait des commentaires en anglais.)
Voilà, tu sais tout !
Je vais me renseigner pour le roman.
PS : Tu l’ignores, mais le mot « Cornell » m’est très intime. Parce que proche de mon patronyme. Parce que « Cornouaille », là où je vis. Parce que « Corneille » (l’écrivain), nom de l’internat où j’ai commencé à devenir moi-même. Parce que oiseau-totem et racine celtique des bois de cerf et des coins de terre avancés dans la mer (KRN). Parce que mon avatar, C(k)ernunnos et signature de mon travail pictural.
Merci, en tout cas, d’avoir remis en place les éléments de l’intention du texte dans mon esprit. Maintenant je peux apprécier.