Les amours refusées
J’ai assisté au lancement du premier album de David Giguère avec El poblano. Il y a une semaine, j’ignorais tout de cet artiste. Cinq minutes avant d’arriver au National, je ne me souvenais même plus de son nom. « David comment, déjà ? ». Je ne l’oublierai plus. J’ai été complètement séduit. Par l’homme, sa présence sur scène, sa poésie inventive. Séduit par ses musiques qui ont soulevé la foule. Séduit aussi par la simplicité et la générosité de David Giguère et par l’amour féroce que l’on devinait entre lui, son band et les différents collaborateurs. Un sentiment qui débordait sur les spectateurs tassés dans le petit théâtre National.
S’amouracher d’un chanteur sur une scène, y a-t-il quelque chose de moins risqué ? Ça comble le vide d’un vieux garçon pris dans une salle pleine de jeunes hipsters tous plus craquants les uns que les autres. Ça m’évite de penser à ce qui serait advenu entre El poblano et moi si je n’avais pas tout fait pour que ça ne marche pas. À l’époque, j’avais usé de tous mes pires préjugés au sujet des Mexicains. Il faut dire que je ne le connaissais pas. Je le trouvais petit, parce que j’étais incapable de voir le géant qu’il est de l’intérieur. Après le spectacle, il me raconte qu’il a une date le lendemain, avec un Français rencontré en ligne : — Du coup, on va manger ensemble demain soir.
— T’as dit « du coup », tu parles déjà comme un français. Ai-je remarqué.
— J’ai dit « du coup » ?
— Oui, t’as dit « du coup ». Un Québécois dirait jamais ça.
— Faut que j’arrête de dire ça, je veux pas parler comme un Français. Il a ri.
Au retour, sur la ligne orange, je racontais à El poblano que je pars passer deux semaines dans le West Island. Je vais garder le fox-terrier du Cow-boy. C’est une bonne chose parce qu’avec ma récente mise à pied (et la façon dont ça s’est fait), si je restais en ville, je n’aurais qu’une envie : virer une brosse. Caler des bières et des shooters, fermer les bars et vomir de la vodka dans un banc de neige, à quatre heures du matin. En jouant les desperate housewives dans un bungalow (très loin des bars), je serai à l’abri de la tentation. El poblano m’a demandé si j’étais déjà allé dans un after-hour. Oui, une seule fois. Une vague de souvenir m’a balayé la tête quand le wagon de métro s’est ébranlé. J’y étais avec des amis et ce garçon, un ami de Rhonda. Il s’appelait Gregory.
Si je repense à Gregory, je me dis qu’il aurait pu être le candidat parfait pour réaliser mon idéal de couple. C’était un scientifique brillant. Un chercheur à McGill (chimie, génétique, je sais plus, quelque chose de compliqué). Assez joli, carré, des cheveux noirs très courts, des yeux bleus. Il avait quelques années de plus que moi. Plutôt timide et assez maladroit, il avait de toute évidence a big crush on me. Son français était approximatif, il était anglophone, mais quand il me parlait, il rougissait et se mettait à bégayer. Il avait l’habitude de porter des cravates et des nœuds papillon, mais pour sortir dans ce bar, un de ses amis lui avait prêté des vêtements au look un peu plus gai. Dans son t-shirt ajusté, il avait l’air encore plus mal à l’aise. Je ne pouvais pas m’empêcher de le trouver un peu ridicule.
Je l’ai tout simplement ignoré, toute la soirée. De l’extérieur, j’avais l’air du gars complètement prétentieux, pas sympathique du tout. En fait, je crois au contraire que je n’avais pas une très haute estime de moi-même. Si un garçon bien comme lui s’intéressait à moi, s’il me trouvait beau, drôle et intelligent, c’était forcément un taré. Probablement aussi que sa sincérité me terrorisait et que je préférais rêver à un garçon idéal et inaccessible. Ces années-là, je ne faisais que ça, rêver. Lui était réel et il avait l’air d’avoir un cœur. Vraiment, je ne suis pas fier quand je repense à ça. J’ai souvent espéré le recroiser, ce n’est jamais arrivé. Il ne fréquente pas le milieu gai, son cercle social doit être plutôt anglo. Combien d’amours ainsi rejetées parce que je n’étais tout simplement pas capable d’ouvrir les bras ? Je ne le saurai peut-être jamais. En attendant, j’écoute en boucle l’album de David Giguère.
David Giguère | Lancement Hisser Haut from Audiogram on Vimeo.
Photographie : John Londono sur david-giguere.com




