Un certain jour de printemps
Voilà, je me lance…
Ça me fait un peu peur. Je me sens comme un volcan. J’appréhende les contrecoups d’un séisme.
C’était un matin de printemps, enfin. Le ciel était bleu. Tout le monde dans la rue avait l’air heureux. Les filles portaient des robes d’été. Partout des sourires. Je sortais de la clinique. J’étais en feu, à l’intérieur.
J’avais en tête le pont Jacques-Cartier. Quoi de plus poétique que de mourir en se jetant dans le fleuve Saint-Laurent, abandonner son corps aux courants violents ? Mais il y avait une cabine téléphonique. Des vitres sales qui portaient encore les poussières de l’hiver. Un numéro de téléphone. Il fallait qu’il réponde.
Y. était un ami, un ancien amoureux, un original. Il avait une façon unique de mêler humour et sensibilité. Je lui avais mentionné les résultats de ce test que j’attendais avec inquiétude. J’en parlais librement, convaincu que le test serait négatif. Il m’avait dit que pour lui ça n’avait pas d’importance. Il voyait au-delà. Il a répondu. Le front appuyé sur la vitre : — Y. ? … ça va pas très bien. Les sanglots ont remplacé les mots. J’avais chaud. Il était là au bout du fil. J’ai ajouté avec une voix presque inaudible : — c’est positif… je peux passer chez toi ?
Oublié le pont Jacques-Cartier. Me voilà chez lui. Ravaler les larmes, le temps du trajet en autobus. Ce gars-là m’a sauvé la vie. Pendant plusieurs jours, je me suis accroché à lui comme à une bouée. Je ne voulais pas qu’il parte. Assez égoïstement, je l’ai fait dormir sur le divan de mon salon. À ses yeux, ça ne changeait rien, j’étais toujours le même. Il est resté près de moi. Peu à peu, son calme m’a gagné. Il travaillait en informatique. Il m’a appris à jouer sur Photoshop. Et puis, à un certain moment, je me suis rendu compte que j’avais oublié pendant quelques instants que j’étais séropositif. Ça n’allait donc pas toujours prendre toute la place dans ma vie. J’allais survivre.
Écrit le 10 avril 2006
Photographie : Kevin Zaak







C’est difficile de dire quelque chose sur ce texte. Mais je voulais au moins laisser une trace comme quoi je l’avais lu. Très touchant.
Je me souviens de la lecture de ce texte, lors de sa première communication, et pourtant, loin d’avoir l’impression de relire un ancien texte, j’ai été plus ému encore aujourd’hui. C’est sûrement parce que ce n’est pas un ancien texte, mais un texte ancien, encore bien vivant.
Heureusement qu’Y. était là et qu’il a répondu au téléphone.
Parfois, les anciens amoureux deviennent plutôt des amoureux anciens.
Tu as fait beaucoup de chemin depuis, tu as grandi en sagesse et e sérénité.
Je sais, sur cette terre, rien n’est jamais gagné ; mais quelqu’un l’a dit : « Ce n’est pas la destination qui compte, mais le chemin lui-même ».
Pourquoi ai-je écrit « première communication », alors que je voulais écrire « première publication » ?
Ôtons momentanément le nom de la maladie. Non pour la fuir, mais juste pour m’éviter d’évoquer des pathologies aussi courantes que cruelles, et dont les tentatives de remèdes, lourdes, noircissent la fin de vie plus qu’elles ne promettent du bref sursit, du mieux-être ou de la guérison. Non pour la fuir, et surtout pour ne pas tomber dans la concurrence des menaces, des contraintes et des souffrances (pour rappel, je bosse dans le milieu soignant).
Nous sommes de la même génération, c’est-à-dire nés dans la stigmatisation du SIDA, ses hécatombes, ses victimes emblématiques, ses contraintes désociabilisantes, etc.
Ton billet ne parle pas de ça. Il parle de ceux qui restent là pour former un gué dans l’existence. Du moins il me parle de ça. De ces moments vécus gravement avec ceux qui d’une main vous aident à traverser le ruisseau, le fleuve, l’océan. Un temps ou bien longtemps (j’ai cette chance de bénéficier d’un conjoint durable dans mon genre de maladie).
Quand je te lis, le virus, je ne le vois pas. Je le sais quotidien mais je ne le vois. Était-ce un « anniversaire » ?
Pas un anniversaire, juste une envie d’y revenir. Et peut-être de donner à ce premier billet un cadre plus soigné que sur mon premier blogue tout pixelisé.
Bonjour KZ, ton billet fait écho à un souvenir, un tournage à Roscoff, où je tenais le rôle d’un jeune homme très attachant qui perd sa vie en se jetant de l’estacade, . Le rôle de Guenn avait créé chez moi, une confusion troublante; longtemps après ce tournage, j’ai gardé l’empreinte de ce personnage que j’ai aimé passionnément.
Sur le chemin de notre vie nous avons des anges qui veillent, tu le sais bien!
Ce certain jour de printemps l’ange s’appelait Y.
Tu es un battant KZ, en effet tu es bien vivant et tu vis avec talent, à te lire régulièrement j’aime en être témoin.
Voilà, c’est fini, c’est le moment d’abandonner ma guitare, je vais partir quelques temps en Italie pour travailler, j’ai toujours des difficultés avec les ruptures et les enchaînements, comme un sentiment de vide. Je dois faire ma valise, dois-je apporter des skis et ma tuque?
Il parait qu’il neige à Rome.
Prends soin de toi
Sandro