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L’héritage de la perte

desai

Je me relève très lentement des attaques de ce virus qui m’a terrassé pendant plus d’une semaine. J’ai perdu du poids. Je suis épuisé. Je dors en lambeaux. Je fais des rêves coup-de-poing. Dans l’un d’eux, je revisite mon enfance. C’est un stationnement, du béton mur à mur, où je suis totalement seul. J’ai beau me déplacer d’un coin à un autre, je ne vois que du vide. Pas le moindre brin d’herbe. Il n’y a pas âme qui vive.

Au fil des années, le temps a aiguisé ma solitude. Elle m’est devenue refuge. Je l’ai peuplé de mes chimères et je n’y suis jamais seul. Je l’ai connue confortable et rassurante.

C’est toujours un défi pour moi de la quitter pour apprivoiser la présence de l’autre. Un corps étranger me ramène sans cesse à la réalité. Le réel, je le sais, est souvent dur et violent. Je dois prendre sur moi pour composer avec la chaleur électrique d’une autre peau, absorber le choc des phrases et celui des esprits, les sensations qui me secouent sans relâche, sans que je puisse totalement garder le contrôle. Quand il dort, je me recroqueville au bout de son lit et je pense à l’ombre fraîche et calme de mon grand lit.

Ma solitude est fidèle. Elle sera toujours là pour moi. Mais en revenant de chez lui, je la trouve tout à coup altérée. Elle a vieilli. Elle a perdu de ses charmes. Le lit ne m’a jamais paru si dur et si froid. L’espace qui là-bas m’avait manqué me paraît maintenant étriqué et inutile. Ma peau a désormais soif de chaleur et je ne la trouve plus. La voix de l’habitude s’inquiète : « prends garde. Tu vois bien la souffrance qui t’attend désormais. » Mais la peur ne m’arrêtera plus. Seul ou non, je ne ferai qu’un. Et je ne serai rien de moins.

Alité par la fièvre et ne sachant plus comment tuer le temps, je me suis attaqué à un roman en anglais. Ma première tentative s’était soldée par un abandon après quelques chapitres. Celle-ci offre plus de promesses. La poésie des premières pages m’a captivé. Les mots que je n’arrivais pas à saisir donnaient aux scènes décrites une aura de mystère. L’histoire se passe en Chine, dans des montagnes noyées de brouillard. Des vents violents secouent le paysage en lui donnant la transparence, la mouvance et la complexité d’un océan. Dans une vieille maison décrépie, Sai, l’héroïne, attend un instituteur itinérant. Elle réfléchit sur la nature de l’amour.

« … Could fulfillment ever be felt as deeply as loss? Romantically she decided that love must surely reside in the gap between desire and fulfillment, in the lack, not the contentment. Love was the ache, the anticipation, the retreat, everything around it but the emotion itself. … »

Kiran Desai, The Inheritance of Loss, Grove Press, New York, 2006

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3 Commentaires Post a comment
  1. « Elle réfléchit sur la nature de l’amour. »
    Et donc, toi, pendant ce temps, tu réfléchis à la nature de la solitude?
    Biz fraîche d’avril…
    Prends soin de toi.

    14 avril 2012
  2. Kevin Zaak #

    …et à celle de l’amour aussi. Indissociable, peut-être.
    Je suis maintenant sur les antibiotiques et je remonte la pente.
    Bises à toi.

    14 avril 2012
  3. kitty #

    Ça c’est bien vrai que l’amour et la solitude sont deux facettes d’une et même problématique… Je n’arrive jamais à parler de l’un sans l’autre, d’ailleurs.

    Bon rétablissement. Prends soin de toi. Biz.

    17 avril 2012

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