Sur le cœur
J’ai grandi dans un pays où la liberté allait de soi. Un morceau d’Amérique où un amour féroce avait préservé la langue française et où une culture florissait, dans l’adversité. C’était un pays bien plus grand que n’importe quel autre pays. C’était l’hiver, souvent. Les jardins s’y étendaient comme la plaine. Et le fleuve se déployait, si large qu’à partir de Trois-Pistoles on l’appelait la mer. J’étais fier de notre inventivité, de cette créativité qui repoussait sans cesse ses propres limites. J’étais fier, de l’égalité que nous avions établie entre les hommes et les femmes, de notre charte qui interdisait la discrimination en fonction de la race ou de l’orientation sexuelle. Quand je regardais les autres peuples, j’étais fier de notre ouverture sur la différence et de notre pacifisme farouche. J’étais fier de notre solidarité, du soin que nous prenions les un des autres, de notre façon de défendre les plus faibles de la société. De notre couverture médicale qui faisait l’envie des Américains. De notre système d’éducation qui, en quelques générations, a fait d’un peuple d’illettrés des citoyens du monde. J’étais fier de l’attachement que nous avions à ce pays si beau. J’étais fier des efforts que nous mettions à en préserver les joyaux contre les promoteurs. J’étais fier d’être Québécois.
Puis, le 17 mai 2012, après des mois d’inquiétudes où j’ai craint l’application des mesures de guerre, tout a basculé. L’espoir m’a quitté. J’ai perdu définitivement cette fierté. Je suis en deuil. Je n’ai plus qu’un grand trou sanguinolent à la place du cœur.
Dans le pays où je vis, il est désormais interdit de penser librement. Les dernières terres sauvages seront bientôt vendues aux multinationales qui les abandonneront dans moins d’une décennie, éventrées et vidées de toutes vies. Les libertés individuelles ont désormais préséance sur la démocratie, la solidarité et la liberté d’association. Les générations actuelles font comme si elles étaient les dernières. Il n’y a plus d’avenir. Les femmes perdront bientôt le contrôle de leur corps. Elles devront mener à terme leur grossesse, même après un viol. Le seul droit inaliénable sera celui de posséder une arme à feu et de s’en servir. Nous deviendrons des Américains. La culture et la réflexion seront méprisées. Les syndicats, les associations seront persécutés. Le gouvernement sera piloté, comme il l’est en ce moment, par la mafia et le patronat. Et il contrôlera les principaux médias et par le fait même, l’opinion publique. (Depuis le temps que je veux lire 1984, de George Orwell. Précisons que je souhaitais le lire, pas le vivre !)
Je tousse. Je tousse à m’arracher les bronches. Depuis des mois. Je ne peux plus arrêter. Les antibiotiques n’y font rien, mon corps refuse de guérir. Je marche sur un fil de fer. Je le sens qui glisse contre la plante de mes pieds. Je me suis arrêté. Seuls mes bras se balancent, secoués par l’indécision. Je ne sais plus si je veux continuer.
Il faut dire que les déceptions se sont succédé récemment. Ça a commencé par le projet du marathon. La blessure alors que j’atteignais les 35 km lors de mes longues sorties. Le demi-échec du retour chez Zorro & Co. La maladie mentale du directeur, obnubilé par le pouvoir. Le harcèlement psychologique envers les collègues. La tentative de suicide de l’un d’entre eux. Le retour au Jardin comme un refuge. Puis cette ouverture, la job de rêve sur un bateau dans les Caraïbes. « Une job pour toi », disait ma boss au Jardin. J’ai eu 90 % à l’examen écrit. J’ai fait une des meilleures entrevues de ma vie. Ils ont pris quelqu’un d’autre. Ils cherchaient quelqu’un de plus spontané. « Spontané » comme dans « être l’ami personnel d’un des patrons ». Puis, de nouveau le chômage, la recherche d’emploi, les rebuffades en série. Il y a eu ces conflits dans le club de course, qui ont miné l’ambiance et qui m’ont fait regretter de m’être impliqué. Ces amitiés qui s’étiolent et s’effilochent. Le corps qui vieillit devant tout ça et qui se demande si ça en vaut la peine.
Mais je suis un battant et j’ai gardé la tête haute. Il y a eu ce garçon, GR, avec qui j’ai cru que ce serait possible. Je n’ai jamais voulu en parler ici. Je voulais vivre cette histoire avant de la rêver. Je ne voulais pas que mon romantisme échevelé s’interpose entre nous. J’étais prêt à sauter dans le vide, dans la réalité. Pas lui. Il était comme cent mille autres, à la recherche d’un prince charmant. Bien que je puisse être charmant, je n’ai rien d’un prince. Je ne suis pas l’homme idéal. Enfin, j’ai été malade à n’en plus finir. Une bronchite qui s’en va et qui revient. Et qui revient encore.
J’ai plongé dans un nouveau travail. J’y ai trouvé toute la latitude que je désire et un patron sain d’esprit. Les horaires sont parfaits. J’ai réalisé récemment que j’y ferai grosso modo ce que j’aurai fait sur le bateau. Rédaction, coordination de projets et médias sociaux. Au lieu d’être dans un rafiot secoué par la houle dans le port de Bocas del Toro, je travaille dans une vielle maison, amarrée près du parc Lafontaine. Je me rends au boulot à Bixi, la piste cyclable se déroule de ma porte au bureau. Je me dis que je recommencerai à courir, quand la santé reviendra. Je pourrai partir de là en courant jusqu’au Canal Lachine. Mais ce soir, le cœur n’y est pas. Il en a trop sur le dos.
Ariane Moffatt a réécrit sa chanson 17 mai. Pendant que Xavier Dolan porte le carré rouge à Cannes, les rues de Montréal s’enflamment soir après soir. Comme elle, je m’oppose à la loi spéciale.
Photographie : HighWay par Nicolas Loiseau
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Courir c’est génial, pas besoin de faire 35 km, pas besoin de viser un PB (personal best) Juste courir pour respirer, sentir son coeur qui bat, sourir et saluer les autres coureurs au passage. Je ne crois pas aux coups d’éclats, je ne crois pas manifestations. Mais je crois à ça, des petites gestes qui rendent le monde meilleur. Si t’as pas le goût ce soir, planifies une sortie demain matin. Tôt le dimanche, alors que la ville est endormie, c’est vraiment l’idéal pour faire le plein d’énergie. Bonne fin de soirée
Courir ne rend pas le monde meilleur. (Je suis idéaliste, mais pas à ce point-là.) Avec les alertes au smog et la bronchite que je traîne depuis 1 mois, je préfère remettre ça à plus tard.
J’ai l’impression que tout devient de plus en plus dur, pour tout le monde. Ça me fait peur.
J’admire ta force, ton endurance. Reste tel que tu es, courageux et éveillé, même si ce n’est pas facile.
Biz
Peut-être qu’en vieillissant on devient plus vulnérables… Je pensais qu’en France, ça allait un peu mieux avec l’arrivée de Hollande.
Bises
Il vient d’arriver. On verra ce qu’il peut faire… Depuis que le monde et les gens appartiennent aux banques et aux spéculateurs et je n’arrive plus bien à voir quel pouvoir ont encore les hommes politiques…
Enfin, quoi qu’il en soit, c’est tout de même un énorme soulagement que la gauche soit passée et, surtout, de ne plus subir Sarkozy et sa clique d’arrivistes réactionnaires.
Je me suis isolé dans ma sphère, et je ne regarde que très peu les infos. Je ne savais pas qu’il y avait des problèmes de société par chez toi…
Je vous souhaite bon courage…
Comme dit Kitty : c’est de plus en plus dur pour tout le monde…
Je pense que les gens vont prendre conscience à un moment ; mais, il sera sûrement trop tard…
Il est clair qu’il nous faut garder espoir !!!