M. Right here
C’était le dernier jour du symposium. La présentatrice était thérapeute conjugale. Après avoir levé les yeux de ses notes, elle a lancé à l’assistance : « Quelle est la différence entre ce qui vous excite et ce qui vous énerve ? » J’ai levé un sourcil. Elle a poursuivi : « Ce qui vous excite chez un partenaire, c’est probablement ce qui vous va vous énerver quelques années plus tard. » Des rires dans la salle. « On est attiré par la différence, mais la différence, ce n’est pas facile à vivre au quotidien. » Ça m’a frappé, c’est trop vrai. Et même pas besoin d’attendre quelques années.
Ce qui m’attire chez les Anglos me fait toujours grincer des dents après quelques semaines. J’ai été frappé par l’assurance de Scott, au point où je ne voyais plus que lui, dans l’obscurité du Royal. Chaque fois que nos regards se croisaient, ses airs un peu distants me mettaient au défi. Son sourire et son insouciance enfantine quand je l’ai finalement approché m’ont achevé. Il me semble qu’après 43 ans de galère, j’aurais dû deviner la suite. Mais bon, on ne se refait pas.
Comme d’habitude, je redoutais le moment de l’annonce. Je l’avais repoussé plusieurs fois en tentant de préserver des moments que je voyais comme parfaits. Plus le temps passait, plus j’y pensais. On en était à la quatrième date. J’avais vaguement élaboré deux scénarios. Dans le premier, il réagissait mal. Il me disait d’un air contrit ou frustré qu’il ne pouvait pas, qu’il ne voulait pas dealer avec « ça ». Dans mon deuxième scénario, il accusait le coup puis me disait que ce n’était pas ce qui était le plus important, je lui plaisais, il voulait me connaître, ce ne serait pas un obstacle. Les scénarios c’est pour la télé ou le cinéma, la vraie vie ne se scénarise pas.
Il a dit « oh ». Il m’a posé quelques questions. Il était très calme. Puis il m’a dit : « I don’t care, really. » Rien de plus ! Il manquait la partie « je m’intéresse assez à toi, etc. » Plus tard dans la conversation, il a même lancé : « C’est sûr que, sans condom, c’est meilleur. » J’ai ajouté, compréhensif : « Ça simplifie les choses, c’est certain, c’est plus simple. »
— « Pas juste plus simple, meilleur. » (…) Asshole est ce qui m’est passé par la tête, mais je n’ai rien dit.
Le lendemain matin, il s’est envolé pour l’Alberta pour visiter sa famille avec ses deux meilleures amies. Je lui ai envoyé un texto juste avant qu’il ne monte dans l’avion. (Bon voyage, prenez plein de photos, bises, etc.) Il ne m’a pas répondu. Je n’ai pas la moindre indication si je vais le revoir. C’était vendredi et je voyais tout en noir. (La fatigue. C’est toujours comme ça le vendredi.). Avec un peu de repos, le soleil revient dans ma tête. Je reste seul avec ma vie tout croche. J’ai la ville de Montréal et le Royal Phoenix à moi tout seul. (En temps normal, c’est le bar de quartier qu’il fréquente avec des collègues, des amis ou ses étudiants.) Je ne sais plus trop ce que je veux moi-même.
Photographie : Les toits du Plateau, Kevin Zaak
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Et tu gardes la barbe?
Sûr. Il faudrait que je change mon avatar.