Le fix
Pour moi, les hommes sont une drogue dure, héroïne, cocaïne. Quand je pratique l’abstinence pendant plusieurs semaines, j’arrive à atteindre un certain équilibre que l’on pourrait confondre avec le bien-être. Mais il me faut éviter toutes tentations. Marcher les yeux fermés. La libido s’assoupit, graduellement. Je deviens un cerveau sur pieds, trimballé dans un corps d’enfant trop grand. Mais arrive toujours un moment ou l’autre où je croise le regard d’un homme. Suffit que le sort et la malchance se liguent contre moi et je tombe dans le piège de ses yeux, de sa peau, de son sexe.
Je n’ai qu’à entrer pour plus d’une minute dans la chaleur d’un homme pour connaître un high incroyable. Je me sens revivre. Une nuit complète et le monde entier vibre dans les basses. Quand je devine le désir de cet homme, j’ai tout à coup le droit d’exister dans la lumière. Je passe du rien au tout. Même mon reflet dans le miroir est transfiguré. Je prends un sérieux coup de jeune.
Le problème c’est le manque. Dès que l’homme s’éloigne, des souffrances diffuses apparaissent. Elles grandissent avec le temps et deviennent insoutenables. Depuis vendredi, Scott s’est envolé pour l’Ouest. Deux jours sans nouvelles et je m’étiole. Et si je ne le revoyais plus ? Ma vie, qui ne me paraissait pas si mal, prend des airs de catastrophe lamentable. Ma solitude s’installe, définitive. Mon corps oscille entre des soubresauts de panique et de rage. Je sombre, encore une fois. Il y a des jours où je crois comme certains alcooliques que l’abstinence est ma seule issue. Mais à quoi bon vivre une vie sans tendresse ? Existe-t-il d’autres méthodes de sevrage ?
Ce n’est peut-être pas les hommes autant que les rêves qu’ils déclenchent en moi qui sont la source de mon mal. La machine à rêve s’emballe à la première marque de tendresse, dès le deuxième rendez-vous. C’est un plaisir si doux d’imaginer mes rêves les plus anciens se concrétiser enfin. Et je ne m’en prive pas. Je me suis marié mille fois pour crier mon amour au monde entier. J’ai vécu des orgasmes cataclysmiques dans les endroits les plus exotiques. Je suis mort plusieurs fois dans les bras d’un autre. Mais les rêves creusent le vide où je tombe dès que je me retrouve seul. Une solution serait peut-être de juguler les rêves. De rester les pieds plantés dans la réalité. Les yeux attachés à ceux de l’autre, avec sa faiblesse, son côté sombre et sa peur. La réalité comme antidote au rêve. Une cure de réel en traitement de substitution.
J’étais perdu dans ces pensées, en rentrant du travail dans l’autobus du boulevard Saint-Joseph. Je tentais de rester immergé dans le manque, d’en boire chaque instant jusqu’à la lie dans l’espoir d’en voir le fond. Je me disais que c’était complètement ridicule. Je ne connais Scott que depuis dix jours. Aussi bien dire que je ne le connais pas. Sur le banc d’en face un homme jeune cognait des clous. Pendant que sa tête dodelinait au rythme des arrêts et des départs, ses yeux restaient fermés. Quel âge pouvait-il bien avoir ? Je dirais : milieu trentaine. Cheveux raides, châtains. Corps plein et longiligne, trop serré dans une chemise et un pantalon gris. J’imaginais des taches de rousseur sous le coton de la chemise. Une bouche large, des lèvres fines qui s’entrouvrent quand le sommeil tente de prendre le dessus.
Un jeune père est monté dans l’autobus avec deux garçons. Le plus petit, assis dans un pousse-pousse, essayait de se dégager. Le plus grand, environ 4 ans, regardait avec envie le fil de la sonnette. « Pas tout de suite », a dit le père d’un air sérieux. Ils se sont arrêtés de l’autre côté de l’allée. Les enfants étaient pleins de vie. Il avait l’air fatigué. Une barbe noire de quelques jours. Pas de sourire. Je me suis dit qu’il pourrait être magnifique s’il souriait. Son regard se perdait dans le paysage qui défilait dans la vitre derrière moi.
Au moment de sortir, le pousse-pousse se coince dans la porte automatique. Il secoue le pousse-pousse, attrape le plus grand par la main, le tire vers lui.
— « Mon gant, mon gant » dit le petit en regardant derrière lui.
— « i’ est où ton gant ? »
— « Je le sais pas. » Je regarde le banc où le garçon s’était assis, pas de gants en vue.
— « Il est perdu ton gant. Viens ! »
Alors que la porte automatique allait se refermer, le garçon a crié : « Il est là ! » J’ai écarquillé les yeux. Sur le banc, directement devant moi, un gant en laine bleu s’étalait, les doigts ouverts. J’ai sauté sur le gant juste à temps pour le tendre au père qui bloquait la porte avec son bras. Le jeune père m’a décroché un de ces sourires ! (…) je me suis rassis en inspirant, j’ai senti ma vie refluer. Comme un rire qui déboule de l’intérieur. J’avais eu mon fix.
Photographie : July 8th par Jon Wilson
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Les petits plaisirs comme une gorgée de bière… et quoi de plus beau qu’un beau sourire (franc) qui vous est décoché…
Je ne connaissais pas l’expression « cogner des clous »… c’est joli.
Plus la rose est belle, plus les ronces sont meurtrières. Certains trouvent inconsciemment (parfois) la beauté dans les ronces également. Ça leur permet de s’approcher encore plus de la rose…et de souffrir un peu plus que les autres.