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Publié par Kevin Zaak

Le royaume du vide

Jamais deux sans trois, dit-on. J’ai revu le Minotaure. Il n’a eu besoin que de compliments mielleux et d’excuses répétées pour que je passe l’éponge et que j’accepte de le revoir. Il a dormi toute une nuit entre mes draps de flanelle, avant que je les change pour des draps de coton. Sans ses verres de contact, il devient un peu aveugle. J’avais l’impression qu’il était à ma merci.

Le Minotaure porte bien son nom. Il a véritablement quelque chose de bovin. Il me fait penser au bétail qui regarde passer les trains, dans une totale indifférence. Moi je suis dans le train, le nez collé à la vitre qui s’embue, les yeux qui voudraient s’accrocher au paysage. Je ne sais pas vers quoi le train fonce en tremblant. J’espère juste que c’est un pays tempéré où il y a des rires, de la musique et des câlins.

Il a passé la nuit chez moi. Il est bien sûr arrivé plusieurs heures en retard. À minuit, je fulminais. J’avais décidé de couper tous les ponts avec lui. Et c’est à ce moment qu’il m’a téléphoné. Il était en vélo, perdu, et cherchait mon appartement. Puis le lendemain, il s’est sauvé après que l’on ait déjeuné rapidement dans le delicatessen d’à côté. C’est un amant efficace, sensuel, brûlant. Il est drôle et brillant. J’aime discuter avec lui. J’aimerais qu’il soit plus attentionné. Après la nuit chez moi, il est allé rejoindre ses copains et son conjoint, un vieil avocat avec qui il part en Italie dans les prochaines semaines.

En fin d’après-midi le Cow-Boy m’a proposé de l’accompagner, lui et des amis, au 5@7 du Paradisio. Mais je ne crois pas que c’est le meilleur endroit pour panser mon sentiment de vide. Ça pourrait même l’aggraver. J’ai bien connu cet univers de l’intérieur. Je sais qu’il est composé d’êtres humains qui courent et courent en quête de l’amour et du bonheur idéalisé proposé par la société de consommation. Et j’entre facilement dans la course. Ça me vient tout seul. Je deviens à la fois l’une des marchandises offertes aux regards et l’un des clients pointilleux. Aujourd’hui, il a fait un temps magnifique, le soleil s’exhibait, généreux. Le fond de l’air restait frais cependant. Et j’ai pris plaisir à me serrer dans un lainage en marchant dans l’arboretum. Mais je suis certain qu’au Paradisio, les hommes vont célébrer l’été. Ce sera le festival de la peau nue, uniformément bronzée, et du muscle gonflé, comme si l’on vivait une terrible canicule. Mais la chaleur humaine ne sera pas au rendez-vous. Que des solitudes entassées, jusqu’à la promiscuité, un jeu des apparences où la moindre irrégularité ne pardonne pas. Que des rires de façade, des médisances, des vantardises. Parfois, les humains me déçoivent. Ce soir, je ne me sens pas la force d’affronter le royaume du vide.

Plan B

Le bon côté d’un blogue, c’est que l’on peut se dire et se dédire, à volonté. Finalement, le concept de fuckfriend, ce n’est pas pour moi. J’allais revoir le Minotaure pour la deuxième fois. Oh là là, ça devenait presque sérieux ! Il avait insisté pour que ça se fasse chez moi. Il disait vouloir connaître mon univers. J’ai toujours du mal à faire entrer quelqu’un dans mon intimité (dans la réalité, du moins). Mais, je me suis dit que c’était normal que ça arrive un jour. Briser les habitudes et les vieux patterns, ce n’est jamais mauvais.

Le jour J, donc, je m’éveille à l’heure des poules. Au programme, changer les draps, laver les planchers et la salle de bain, époussetage. Non, bien sûr que je ne faisais pas ça que pour lui, mais… Je me suis activé toute la matinée. On ne s’était pas donné d’heures. Il m’avait dit dans un de ses courriels laconiques qu’il était à moi toute la journée. J’imaginais qu’on allait se voir en fin de journée, pour un espèce de 5@7. L’appartement n’avait jamais été aussi propre. Six boréales rousses attendaient patiemment dans le bas de mon frigo. J’avais pensé à la musique, aux bougies. Le temps était doux et j’avais pu ouvrir tout grand les fenêtres.

La journée avançait sans qu’aucun courriel n’atterrisse dans ma boîte de réception. Le téléphone, lui, restait complètement inerte. J’ai pensé qu’il pouvait bien me poser un lapin. L’inconvénient principal du rôle de fuckfriend est de passer le dernier, après tous les aléas de la vie. J’ai un pressentiment : il ne viendra pas. Puis, je me dis que c’est encore mon côté drama-queen qui fait des siennes. Je me suis retenu jusqu’à 17 heures avant de téléphoner. Son cell était fermé. J’ai laissé un message très bref avec un faux sourire dans la voix. Depuis j’attends.

J’envisage un plan B. C’est peut-être un signe du destin. Ce gars-là a tout l’air de se moquer de moi. C’est probablement ce qui m’attire tant chez lui. J’aime les défis, en particulier ceux qui sont impossibles. Faire tomber amoureux un indifférent, c’est comme grimper le Kilimandjaro. Le plan B consiste à sauter dans la douche, m’habiller, étrenner mon plus beau sourire et me diriger au 5@7 du Paradisio. Oublier le Minotaure et m’amuser. Juste au cas, j’ai déposé le combiné du téléphone sans fil, sur le comptoir de la salle de bain, pendant que je prenais ma douche. Je me suis savonner en me répétant des clichés de pop-psycho dans le genre : « Je ME choisis ».

La rousse du Paradisio valait bien celle qui boudait dans mon frigidaire. Un gars m’a souri de l’autre côté du bar. La dégaine de Jim Carrey avec un petit air d’Éric Bernier. L’alcool m’embrumant l’esprit, je lui raconte toute ma soirée. « Ben voilà, qu’il conclut, il fallait que tout ça arrive pour que tu me rencontres. Tu crois pas aux signes, toi ? Moi j’y crois ! » On est allé manger au Wakamono. Il est charmant. Il est drôle. Il est gentil. Il est parfait. Qu’est-ce que c’est ennuyant la perfection !

Trois voix off

Que des couloirs vides, des embranchements, des culs-de-sac. Parfois, la nuit, j’ai peur de ne jamais en sortir. Mais il y a des soirs où je me laisse prendre au jeu. Je trouve même du plaisir à courir dans ce dédale. C’est peut-être l’âge qui m’assagit. Quand El Poblano éclate de son rire d’enfant, je ne peux m’empêcher de sourire avec lui. Des éclats de mon sérieux, tout craquelé, vont même s’écraser à nos pieds, sur le plancher.

Je lui ai raconté qu’à défaut de trouver un amoureux potable, potentiel et disponible, j’avais décidé de faire comme tout le monde et de me dégoter un fuckfriend. Le Minotaure, un garçon drôle, brillant, brûlant ! Mais c’est plus fort que moi, je ne l’avais vu qu’une seule fois et en rentrant chez moi, le sourire aux lèvres, je ne pouvais pas m’empêcher de rêvasser. Je m’imaginais partir en voyage avec lui dans une voiture de location, passer une journée complète sans sortir de la chambre d’hôtel, le présenter à mes amis lors de mon souper d’anniversaire, emballer son cadeau pour Noël. Même si c’était clair avec lui, dès le début. Que du cul ! El Poblano fronce le nez en riant : « Moi je suis pareil, je vois un gars une fois, puis je m’imagine déjà que l’on s’achète un bungalow p’is un caniche royal. »

Je voulais être cool. Un fuckfriend, c’est cool, non ? Quand j’ai su qu’il avait un chum, je n’aurais dû rien ressentir. Mais non ! Ça m’enrage. Ça me ronge de l’intérieur. J’ai envie de savoir c’est qui. J’ai fouillé le Web, à la recherche d’indices. El Poblano appelle ça du Google Stalking. Si je pouvais au moins découvrir que c’est un vieux riche, qu’il est bête et stupide, qu’il pèse 300 livres et que c’est un laideron, ça me rassurerait. Même si je sais bien que je serai toujours, au mieux, le numéro deux. El Poblano a l’air de me trouver vraiment drôle : « Ce qui est sûr c’est que même si le chum est beau, jeune, brillant, tu as quelque chose de plus que lui. Sinon pourquoi il voudrait te revoir ? » Je hausse les épaules : « peut-être que c’est seulement l’attrait de la nouveauté. »

J’ai quand même décidé de jouer le jeu à fond. Comme le fuckfriend me laisse sur ma faim (et que, comme l’a dit Louis, il va me faire souffrir), je me suis trouvé un tendernessfriend (j’ai un copyright sur le néologisme). Mario. Je pense qu’il sort d’une relation difficile ou d’une dépression. Pas de sexe, avec lui. On regarde des blockbusters, collés sur son canapé, on mange de la crème glacée et on dort en cuillères. On se fait du bien, en essayant de ne pas trop se faire de mal. Souvent, j’ai plus envie de le voir que d’espérer les visites aléatoires du Minotaure.

Et comme ça ne me suffisait toujours pas, J’ai même trouvé un possibleboyfriend (copyright itou !), Giacomo. Lui, il est vraiment gentil et intéressant. Je l’ai rencontré dans un bar. Il vient de se séparer et ne se sent pas prêt pour une relation. Mais ça fait trois fois qu’il me rappelle. Il est prof d’anglais et j’ai besoin de pratiquer ma conversation. Ça s’appelle joindre l’utile à l’agréable. On ne sait jamais ce que ça donnera à plus long terme. J’ai archivé un message de chacun sur mon répondeur. Trois voix sexy avec des accents différents : anglo-italien pour Giacomo, anglo de l’ouest pour Mario et l’accent montréalais du Minotaure qui parle à la française pour me faire rigoler. Peut-être que je vais y prendre goût. En tout cas, lorsque je suis de mauvaise humeur, j’écoute les trois messages et je souris.

So 2010

Bien que je sois accro à la technologie, parfois je me dis que ce serait bien de vivre à une autre époque. Celle où l’on écrivait lentement sur du papier, pour n’être lu que par une personne à la fois, à la lumière du soleil ou des bougies. Le temps où l’on buvait l’eau des rivières et celle des puits et où l’on mangeait ce qui avait été produit sur les fermes voisines. Il y a déjà eu une époque où la nuit était noire et où le printemps charriait tant de parfums que les promeneurs s’enivraient. On considérait les épices ou le chocolat noir comme des trésors inaccessibles. À cette époque, on ne connaissait qu’un nombre limité de personne, et notre destin était tracé dès l’enfance. Partir pour un voyage était une aventure incroyable. On croyait à l’amour éternel parce que la majorité des gens mouraient avant trente ans.

Mais ce n’est pas le cas, à 40 ans, je n’ai toujours pas trouvé de direction claire à donner à ma vie. Je pleurniche à coups de 140 caractères pour des centaines de followers, tout seul devant mon écran. La seule odeur que j’ai sous le nez, c’est le parfum de ma crème Vichy soin hydra Mag 24 h. De toute façon, le pollen me donne des allergies. Je me laisse entraîner dans cette course folle aux plaisirs éphémères. Et j’essaie, tant bien que mal, d’y survivre. Chaque matin, je suis secoué avec la foule entassée dans l’autobus. Et, le vendredi, je me saoule la gueule pour oublier. Je lève le volume du iPod jusqu’à ce qu’il m’écorche juste un peu les tympans. Puis je mets Lady Gaga : Stop callin’, stop callin’, I don’t wanna think anymore !

Les fuckbuddies, c’est ça la mode !

Max, c’est une vieille histoire. Quand je l’ai connu, il était danseur (en danse contemporaine ou quelque chose du genre). Aujourd’hui, il est infirmier. On s’est retrouvé un jour dans un colloque. Ignorant que l’on se connaissait, un de mes collègues a voulu nous présenter. Et comme on ne s’était jamais reparlé, il y a eu comme un petit malaise (de ma part en tout cas). Il a souri en lançant : « C’est un Sex and the City moment ! » et moi j’ai viré au cramoisi pendant que mon collègue se tournait vers moi puis s’étouffait de rire.

On est désormais employés par des organismes qui sont partenaires et, de temps à autre, on travaille ensemble. La clinique de dépistage que l’on tenait ce soir-là dans un peep-show n’avait attiré personne. Les heures s’étiraient. On a parlé de cuisine, des bonheurs de la course à pied, des dangers de l’entraînement et, finalement de la quête impossible du couple. Tout autour de nous s’étalaient des centaines de boîtes de films pornos gais avec des garçons dénudés qui nous faisaient de l’oeil.

— Pourtant, disais-je, tous les gars que je rencontre quand je fais de l’intervention dans les saunas me disent que c’est ce qu’ils recherchent une relation stable, l’amour avec un grand A.
— Oui, mais ça, c’est avant qu’ils soient venus
— (…)
— Une fois qu’ils sont venus, ils passent à autre chose. Je te le dis, c’est toujours comme ça.
— Tu penses ?
— Ben oui ! C’est évident.
— C’est vrai que le dernier que j’ai rencontré m’avait dit qu’il était célibataire. Une fois qu’il est venu, il s’est rappelé qu’il avait un chum. (Je me souviens de la situation et je rigole.) Un couple « ouvert ».
— C’est pour ça que moi… jamais, le premier soir ! Ça l’air stif comme ça, mais ça en élimine pas mal. Tu sais, ceux qui veulent juste du cul, ils se rendent jamais à la deuxième fois. On est à l’ère du junk-sex. Non, non, non, tu ris, mais c’est vrai.
— Ben, ce gars-là je l’avais fait attendre la deuxième fois, peut-être qu’il était particulièrement mal pris. En fait, il m’a dit qu’il venait de se séparer, mais qu’il espérait que ça allait s’arranger. Quand ils étaient ensemble, en couple ouvert, ils baisaient à gauche et à droite, mais la règle c’est qu’il n’avait pas le droit de revoir deux fois le même gars, pour pas que ça devienne sérieux. Alors, bien sûr, il ne veut pas qu’on se revoie.
— (…)
— (…)
— C’est pas évident à notre âge. Les gars sont tout’ casés ou bien tout ce qu’ils veulent c’est s’amuser.
— Déprimant !
— Les fuckbuddies, c’est ça la mode !
— Oui, mais je trouve que ceux qui cherchent des fuckbuddies sont moins pathétiques que ceux qui recherchent l’amour désespérément. Souvent, ces gars-là sont bien dans leur peau, ils ont des vies intéressantes, des passions, des amis. Moi, les gars qui ont pas de vie, pas d’amis, p’is qui cherche le gars qui va combler tous leurs besoins, je trouve ça un peu pitoyable. Combler tous les besoins de quelqu’un, c’est un trop gros mandat pour un seul homme… Non, je suis pas mal certain que les amateurs de fuckbuddies sont mieux dans leur peau.
— Ils ont « l’air » bien dans leur peau !
— Ouin, t’as peut-être raison. Peut-être qu’ils sont malheureux aussi. Au fond, tout le monde est malheureux, non ?
— Ils sont malheureux, c’est certain. C’est pour ça qu’ils ont toujours besoin de se prouver qu’ils pognent encore en passant d’un fuckbuddies à un autre…

Les bras ouverts

Ce que je crains le plus dans le fait de vieillir, c’est la solitude. Elle s’étend partout, invisible et collante, comme une toile d’araignée dans laquelle on s’empêtre. Quand je me tourne vers l’intérieur. J’ai devant moi un gouffre. Un vide immense qu’aucune lumière n’arrive à éclairer. Les rayons de soleil font pourtant briller des tourbillons de poussières dorées quelques centaines de mètres plus bas. J’ai le vertige, je ne sais pas voler. Et J’ai peur. Tellement peur. Je me dis que ce serait beaucoup plus facile si je n’étais pas seul pour affronter le vide. J’arrive à apaiser la panique lorsqu’elle se lève, à calmer les plus hautes vagues. Vous me croiseriez dans la vraie vie et vous ne devineriez jamais la frayeur que je porte en moi.

J’ai peur d’être toujours seul. Et je sais pourtant que c’est inévitable, l’on naît seul et l’on meurt seul. On se croise, on se frôle, on vit trop souvent en parallèle. Heureusement aussi, parfois on se touche, on se connecte pour un moment, on se voit vraiment et l’on arrive à s’aimer. Mais la chanson dit que la vie sépare ceux qui s’aiment. Et l’humanité est une denrée si rare chez les êtres humains.

Je sais que la fatigue me rend plus vulnérable à ces moments de peur. Je suis alors désarmé, sans protection. Je n’ai pas l’énergie pour ruser, pour détourner la tête ou pour fuir. Je reste pourtant convaincu que ce sera toujours la meilleure façon d’affronter la peur, dénudé et sans armes. Avec des yeux d’enfants, et sans aucune autre certitude que le présent. Alors chaque jour, sans réfléchir, je me jette à nouveau dans le vide, les bras ouverts.

L’ange et le soleil

Je suis arrivé au pied du monument sir George-Étienne Cartier, essoufflé. Le soleil avait beau s’éclater sur les faces de pierre taillée, il faisait vraiment froid. Au loin, l’or vibrant des forsythias répondait à de grands pans de bleu dans le ciel. Mais je ne pouvais m’empêcher de me demander avec une sorte de colère où était le printemps. Toujours cette impatience, ce besoin impérieux de certitude. J’ai abandonné le groupe en chemin sur la montagne et je suis redescendu par un sentier.

J’ai contourné les larges marches, je suis allé m’asseoir sur le côté sud du monument, dans un angle abrité du vent. Loin au-dessus de moi s’étendait l’aile de l’ange. La pierre était glacée, j’ai serré mes genoux contre moi en attendant que les rayons du soleil arrivent à me réchauffer. Ce n’était pas une bonne course aujourd’hui. Je suis parti trop vite. Au début du parcours, le vent froid était insupportable et j’avais très hâte d’entrer sous le couvert des arbres.

Cette semaine, les soucis du travail et les sursauts de la météo m’ont retenu entre les murs. Je me suis repris vendredi soir, mais j’ai besoin d’être plus régulier. Les genoux m’élancent. Je constate que je n’obtiendrai jamais la reconnaissance que je recherche, au travail. Ce constat d’échec pourrait aussi s’appliquer à ma vie que je n’arrive pas à mener comme je le souhaite. Les problèmes de boulot ont semé des grains de colère que je porte en moi, depuis. Au brunch, plus tard, je regarderai Ceasar embrasser son copain sur le front en l’appelant « sweetie » et je l’envierai.

J’ai cru que de m’asseoir sous un ange de bronze allait tempérer ce sentiment. Mais il est débordé, veillant sur les excès de tout l’est de la ville. J’aime la course, parce qu’on ne peut pas s’y mentir. Aujourd’hui, sur la montagne, je n’avais pas la force. J’avais mal et le courage me fuyait. Je ne pouvais qu’abdiquer. Avec sa main levée, le bras en avant, l’ange semble dire « Patience ! Aie confiance dans la vie. » S’il pouvait parler, il raconterait que les heures les plus noires de la nuit sont souvent celles qui précèdent les premières lueurs de l’aube, qu’un essaim de bonheurs attend peut-être au détour du prochain coin de rue. Le soleil, lui, n’en démord pas. Et sa chaleur commence enfin à me gagner. Je ferme les yeux en frissonnant. Mon corps tiraillé s’abandonne entre la pierre et le soleil.

Mess

Il va falloir que tu te mettes au ménage alors, a dit le Minotaure. Pendant que mes narines s’abreuvaient sur sa gorge. Et je suis là qui procrastine. Suspendu au babil printanier de Twitter. Réécoutant la première saison de Being Erica. Fouillant le Net. Le cou cassé, les yeux rivés à l’écran, les pieds engourdis. Je n’avais pas pu m’empêcher de lancer qu’il faudrait vraiment passer toute une nuit ensemble. Il avait souri en fermant les yeux et en encastrant son avant-bras entre mes omoplates. Le Minotaure est un croqueur d’hommes, je l’ai toujours su. C’est mon côté masochiste qui a dû me jeter dans ses bras. Je ne pouvais pas dormir chez lui, avait-il dit, à cause de son colocataire. Je ne pouvais pas l’inviter chez moi, ai-je répliqué, avant d’avoir fait le ménage.

Le désordre me protège. Il me permet de tenir à distance les beaux ténébreux et les briseurs de cœur. C’est la défaite idéale. Souvent pendant la journée, j’ai cherché des restes de son odeur sur mes mains. Je me suis répété mille fois de ne pas lui écrire, de ne pas lui téléphoner, pas tout de suite. Pourquoi ne pourrais-je me satisfaire d’un friend with benefit ? Je frissonne. Les heures me paraissent interminables depuis que j’ai entrevu cette occasion de quitter mon emploi. Dans ma tête, je suis déjà parti. J’attends un téléphone, un courriel, un signe pour rédiger et remettre ma lettre de démission. Mais rien ne vient. Je n’ai peut-être aperçu qu’un mirage. Peut-être est-ce la fatigue qui m’embrume les idées. Ce printemps est indéniablement trop froid.