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Billet avec le mot-clef ‘amitié’

La tristesse des autres

Les fronts froids, les fronts chauds se succèdent. Et la ville reste là, épuisée de canicule. Il y a la tristesse du monde, ce monde qui pressent qu’il s’en va à sa perte, embrasé, poussé par plus de six milliards d’êtres humains, troupeau aveugle et hystérique. Un monde que la chaleur empêche désormais de dormir et qui ne peut plus revenir en arrière.

Il y a la tristesse du Grand, comme une tristesse d’enfants perdus. Après une séparation d’avec celle qu’il considérait comme une amie, il valse avec sa rancœur, comme un lion en cage, dans le nouveau condo qu’il vient d’acquérir. Et lui revient en mémoire la mort de ses parents alors qu’il était trop jeune. Et il se dit que sa vie n’est pas grand-chose. Une tristesse mouillée comme un matin de pluie, qui donne envie de devenir grand frère.

Il y a la tristesse de Louis, abrité sous un masque de sourire et d’arrogance. Je la devine par les remarques acerbes qu’il me lance quand il commente ce que je lui raconte. À sa façon de déprécier toutes mes idées, à ses conseils sarcastiques. À la colère qu’il brandit constamment comme un avertissement. Une tristesse lourde comme un soir d’orage, qui me pèse sur les épaules même lorsque je m’enfuis sur la piste du parc.

Il y a la tristesse du voisin qui ne m’a plus reparlé. Une tristesse que j’imagine peut-être puisqu’il ne parle pas. Une tristesse hantée par un parfum d’échec, une tristesse encagée dans le silence. Comme un hiver intérieur que même les grandes chaleurs de juillet n’arrivent pas à entamer. Comme un hiver nucléaire. La solitude.

Je cours toujours, malgré la canicule, les orages ou les alertes au smog. Je ne sais pas où je vais, mais j’ai désormais des mollets en acier et je sais que je peux aller loin. Mes histoires sont en dormance jusqu’au retour de l’air frais. Je me prépare pour un mois d’immersion anglaise cet automne. Peut-être commettrai-je quelques billets en anglais pour l’occasion. I hope so. Pour le moment, les pores dilatés par la chaleur accablante, je respire la tristesse des amis en guettant l’arrivée du front froid.

Mojitos

Prise au piège entre les glaçons, la lumière du couchant illuminait les feuilles de menthe. Le Wild Rose Country’s cow-boy qui me paie un verre, c’est un évènement ! Après une tournée de la roseraie, nous sommes allé tester les mojitos du 5@7, au bar du Jardin. Un ancien béguin devenu presque un ami, c’est le signe, pour moi, d’une nouvelle maturité.

Une guitare, une contrebasse et une voix féminine composaient une ambiance feutrée de bossa-nova. Les verres translucides se drapaient dans des parfums de fraîcheur sans laisser deviner leur contenu en alcool délétère. Le soir tombait lentement sur le Jardin et les langues se déliaient. Je lui ai raconté le cas d’un ami qui s’est retrouvé devant un amant qui n’arrivait pas à avoir une érection.

— Le gars lui a dit que c’est parce que mon ami « l’impressionnait ».
— Moi, ce que j’entends là-dedans c’est que cet amant-là n’a pas intégré sa sexualité
— Intégrer sa sexualité ? D’où tu sors ça ?
— Oui, je te le dis, il y a des gars qui sont comme ça. T’as jamais entendu ça, le complexe de la madone et la putain. Il y a des gars qui sont attirés sexuellement par un certain type de femmes : les « putains », et veulent marier un autre type de femmes : les « madones ». Ils recherchent la madone, mais ils ne bandent que pour la putain. Même chez les hommes gais, y a des gars qui fonctionne exactement comme ça. Quand il dit que ton ami l’impressionne, ce qu’il dit c’est qu’il le voit comme une madone. Celui qu’on admire, mais qui est intouchable. C’est la putain qu’on a envie de baiser. Ça expliquerait pourquoi il ne bande pas.

Je lève un sourcil. L’alcool caché du mojito me donne l’impression que mon sourcil se lève au ralenti. Trois moineaux se chamaillent une miette tombée entre les pavés, en accéléré.
— Tu crois ?
Il sourit et trempe sa tortilla dans la salsa de pamplemousse et poivron jaune, sans rien dire. Je reviens à la charge.
— Mais, mon ami, là, a peut-être sa part de responsabilité là-dedans. Peut-être qu’il joue un peu la madone, non ?
Le cow-boy croque dans sa tortilla puis s’essuie les lèvres avec sa serviette, toujours en souriant du coin de l’oeil.
— T’as jamais entendu la théorie qui dit que le sang d’un homme peut pas irriguer deux organes importants en même temps. Si ce gars-là pense trop, il faut que ton ami ramène le sang, en bas de la ceinture…
Son regard entendu rencontre mon regard perplexe. Le soleil grésille en touchant la cime des tilleuls. La chanteuse remonte sa bretelle qui a glissé sur son épaule.
— Tu penses ?… Moins madone, plus putain ? Ça sonne comme un slogan.
— C’est évident.

Les mojitos m’ont rendu un peu idiot. Le contrebassiste range son instrument dans son étui. Une brise fraîche, chargée d’humidité s’est glissée entre les sauges et les échinacées. Pendant que le serveur ramasse nos verres, je me répète intérieurement tout ce que l’on vient de se dire pour être certain de ne rien oublier.

Absolument tout

J’ai 40 ans, je vais bientôt en avoir 41. Je n’ai pas d’auto, pas de condo. Je n’ai pas encore « accédé à la propriété ». Je n’ai pas d’enfants, pas de copain. Je n’ai jamais terminé un diplôme universitaire, même si j’ai cumulé assez de temps sur les bancs d’école pour obtenir un doctorat (ou une maîtrise, au minimum). J’ai fait mille métiers. Je devrais le dire au présent de l’indicatif : je fais mille métiers. Je saute d’un emploi précaire, à un remplacement temporaire. Je suis instable. Je n’arrive pas à faire ce que je veux parce qu’au fond, je ne sais pas trop ce que je veux. Ou peut-être en ai-je terriblement peur. Tous les gens que je côtoie me disent que j’ai d’immenses qualités, que je suis plein de talents, que j’ai absolument tout pour réussir. Mais, voilà, je ne réussis pas. Je commence juste à sortir de ma bulle et à apprendre à développer, pas à pas, des relations interpersonnelles. Et à savoir qui je suis.

Et je suis fatigué.

Orphelin

Je me rappelle quand M est parti. Il s’était assis devant son bureau, le regard dans le vague. Je lui avais dit en souriant : « Va-t’en ! Profites-en, t’es libre, maudit chanceux ! J’ai hâte de partir à mon tour » et il traînait dans la pièce, les yeux tristes parcourant chaque détail. Il s’accrochait au lieu, à notre bordel familier, à son affreuse plante qui voulait tellement vivre. Chaque objet imbibé de souvenir, des souvenirs qui dataient peut-être de bien longtemps avant moi. Le sentiment d’un idéal partagé. Et puis il est parti. « Bon, ben bye. »

J’étais comme lui aujourd’hui. Je ne voulais pas quitter les lieux. J’ai vraiment eu l’impression d’y laisser une partie de moi-même. Une partie belle et vivante. Une partie qui voulait changer le monde. Depuis que j’ai passé la porte, je me sens orphelin. Ils vont me manquer, même ceux qui me tombait sur les nerfs vont me manquer. C’est toujours quand on perd quelque chose que l’on en réalise la valeur. Se sentir à sa place, c’est précieux. Ils m’ont écrit une carte avec chacun un mot. « On ne t’oubliera pas. » Je n’ai rien dit, j’étais gêné.

Je n’ose pas penser à demain. Demain est un jour inconnu et l’inconnu me fait peur. Peut-être que c’était une erreur monumentale de quitter un emploi stable où j’étais apprécié alors que le monde va mal, partout autour de moi. Je ne sais plus. Je me sens perdu, au beau milieu du quai d’une gare. Je ne sais pas où je dois aller. Personne ne m’attend. Personne ne m’appelle. Ce soir, je suis orphelin.

Avril

J’ai un cœur de papier. Heureusement que la vie garde toujours des printemps en réserve. Pour reprendre le fil de l’histoire, je voulais partir sur un nowhere. Tant bien que mal, j’ai bâillonné ma tête et mon ego et je me suis lancé dans le vide. Chasser, même pour un temps, les plans, les attentes, les inquiétudes a parfois la puissance d’un sortilège. Tout cet espace libéré attend désormais pour s’offrir à la vie. Je devrais toujours me souvenir qu’il suffit d’entrouvrir la porte pour que la vie s’y engouffre.

J’ai choisi de décrocher de l’intérieur, quand je suis au travail. J’ai désormais un certain recul et la bêtise du directeur ne m’atteint plus. J’ai semé au vent des mots qui disaient mon envie de changer d’emploi. Mon CV circule entre les Internets. Je l’ai envoyé sans véritablement en espérer quoi que ce soit, puisque je n’arrive pas, en ce moment, à savoir précisément ce que je veux. Je n’attends rien, donc. Mais j’en reçois des échos. Et sur le répondeur, hier soir, clignotait un message inattendu qui pourrait changer bien des choses.

Je n’avais pas plus d’attentes quand j’ai enfin rencontré le Minotaure. C’est l’ancien colocataire du Vénitien et son côté intello bourru m’intriguait. Il m’invitait à prendre un verre, sous-entendu : une rencontre sans lendemains, exclusivement pour que le corps exulte. J’avais eu une grosse journée et, même si l’on se limitait un verre, ça serait ben correct. Mais dès que l’on s’est frôlé, on a senti des étincelles. Je dois dire que ç’a été l’un des moments les plus agréables de la semaine, du mois, peut-être même de l’année. Agréable aussi, la longue discussion sur l’oreiller et la rapidité à laquelle il a fallu se rhabiller parce que le colocataire rentrait. Je devais partir, mais le colocataire a proposé d’improviser une salade avec des restes de poulet et des pommes de terre. Rien de très appétissant. Encore là, ce fut un délice inattendu. Et ce vin du Sud-Ouest, une surprise enthousiasmante. On a parlé de théâtre, du développement de Montréal, de la spécificité du Québec. Je suis finalement parti de là, après minuit, ensommeillé et légèrement ivre de plaisir.

Je me réveille ce matin et je dois me barricader et repousser les milliers d’attentes qui abattent les poings sur ma porte. Oui, c’est certain, je voudrais bien revivre de tels moments. Je n’arrive pas à m’enlever certaines images de la tête. J’ai le sourire étampé dans le visage avec les plis de l’oreiller. Mais je sais bien que chaque instant est unique. Et que s’accrocher à des images pourrait me faire manquer le prochain.