J’ai besoin d’aller au fond des choses, de parfois toucher le fond pour comprendre. J’ouvre les yeux lorsque je bute contre un mur et j’aperçois soudainement ce qui m’entoure. Je regardais l’homme de la lune dormir entre ses draps brun chocolat. La lumière trop blanche du lampadaire glissait sur la courbe de son épaule et sur la pente rebondie de son trapèze. Elle s’estompait sur sa nuque pour s’éteindre à l’orée de ses cheveux noirs. Je m’émouvais de sa beauté d’homme qui dort et de sa respiration, à peine perceptible. Cet instant me ramenait à d’autres instants, plusieurs années auparavant, dans une autre ville, dans une autre vie. C’est Dominic, que je regardais alors dormir.
C’est un des regrets que j’ai exprimés ici, de ne pas avoir su démontrer mon affection par des gestes ou par des mots. Je suis resté coincé à l’intérieur de moi-même. Je l’ai aimé de loin, froidement. Avec l’homme de la lune, j’ai tenté de me rattraper. J’ai fait du chemin depuis quelques années. Et j’y arrive, semble-t-il. Avec lui, je suis un homme différent : tendre, attentionné, affectueux. Je découvre un autre versant de moi-même, en tentant, maladroitement, de réparer le passé. Mais malgré toute la bonne volonté que j’y mets, quelque chose ne colle pas. Je donne. Et je donne. Et je ressens un certain plaisir à donner, à sentir en moi l’élan de cette générosité. Lui, il reçoit en silence et sans un geste. Ce que je donne s’évapore dans l’air entre nous, comme un souffle en hiver.
La situation était peut-être la même avec Dominic. Je ne pourrai jamais en être certain. Nous avons tous les deux notre part de responsabilité dans cette relation qui battait de l’aile. Bien que j’aime croire que j’ai le contrôle sur tous les éléments de ma vie, ce n’est pas le cas. C’est un bout de passé qui se détache, un pan de culpabilité qui s’évanouit. Mais c’est aussi un petit deuil qui se dépose sur le cœur.
Et toutes ces voix qui chuchotent et se superposent au silence : « Dans la vie, on ne reçoit que ce que l’on mérite. Tu devrais t’estimer chanceux, qu’un homme aussi bien t’accueille dans son lit. Toi, le raté sympathique, lui, à qui tout réussit. De toute façon, tu le sais bien, s’il te montrait du respect, tu le mépriserais. S’il osait t’aimer, tu prendrais tes jambes à ton cou ou tu te refermerais comme une huître. Tu n’as jamais su être en relation, c’est pour ça que tu es toujours seul. »
Je me suis levé. Il était quatre heures du matin. Pieds nus sur le plancher froid, je suis allé m’asseoir sur la causeuse au salon. Pour la petite histoire, plus tôt dans la soirée, sur cette même causeuse, je lui ai posé toutes les questions qui me taraudaient. Il les a éludées. « Est-ce qu’on peut parler de quelque chose de plus léger ? » — « Les sentiments, c’est léger, aérien, fugace, non ? » Il ne m’a donné aucune réponse. Il a changé de sujet, s’est tu, a prétexté la fatigue. Pas la moindre aspérité sur laquelle m’accrocher. Hors du lit où il dort, seul dans la nuit, je me sens mieux. Cette fois-ci, j’ai fait mon bout de chemin. Je ne peux pas construire un couple à moi tout seul. Une partie de l’équation sera toujours hors de ma portée. Au milieu de cette nuit, c’est un soulagement. Mais je sais qu’au cours des jours à venir, viendra la peine, la peine et la peur. La peur qu’il n’y ait jamais rien de plus. La peur que mon passé m’ait marqué à jamais du sceau de la solitude. Et que je n’arrive pas à me libérer des murs que j’ai érigés, pendant des années, autour de moi.
