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Billet avec le mot-clef ‘autres’

À l’abri des regards

La vie suit son cours. Souvent interminable, parfois trop court. Toujours imprévisible (note à moi-même). Sans travail, je traverse ce printemps erratique comme s’il s’agissait des limbes. Avec le sentiment qu’il n’y a peut-être pas d’issues, que la grisaille pourrait être éternelle. Que de la solitude et du gris en lambeaux dans la lumière blafarde. J’ai du mal à croire aux possibles. Je lâche prise. L’espoir est, lui aussi, un oiseau rebelle, il reviendra quand son temps sera venu. Si je le laisse venir à moi. Poursuivre la lecture

Les autres

Je vis dans une ville de près de 4 millions d’habitants. Je les côtoie chaque jour. Dans la rue, au travail, dans les transports en commun. On se frôle, chacun dans notre bulle électronique. Cette cohabitation n’est pas toujours facile à vivre. Les frictions font naître des étincelles. Quand le transport en commun connaît des ratés et que le climat se met de la partie, par exemple. Je me faufile comme une ombre au quotidien. J’ai intégré ma timidité, je ne la vois plus, elle n’est plus un handicap. Je dis parfois que j’ai un côté autiste. J’ai très peu de liens avec la plupart des gens que je côtoie quotidiennement. Il me faut des années pour apprivoiser quelqu’un. Dans la plupart des cas, j’y ai renoncé. L’anonymat de la ville couvre les solitaires, les fugueurs et tous ceux qui ont des choses à cacher. Poursuivre la lecture

Épilogue

Irène fait glisser sa longue traîne sur la ville, indifférente aux mots. On l’a rétrogradée d’ouragan à tempête tropicale. Elle encolère la cime des arbres, gorge d’eau la trame des ruelles, inquiète les âmes sensibles. Moi qui espérais des tempêtes, je suis gâté. Le calme plat, très peu pour moi. J’y goûterai le jour de ma mort.

Quand j’ai publié le dernier billet, j’ai ressenti un immense soulagement. Je recevais en présent, des heures de liberté accompagnées d’une cape d’invisibilité. Et au fil des heures et des minutes, des centaines de portes s’ouvraient devant moi. Il s’agissait d’une fin nécessaire. Poursuivre la lecture

God

La lune presque pleine doit me remuer de l’intérieur. Un murmure de rébellion court à travers ces désirs que j’étouffe en choisissant, pour un temps, l’abstinence. Les tailles basses me font saliver. J’ai l’œil qui louche et trébuche sur les nuques dorées, les avant-bras ou les épaules dénudées. Les tatouages deviennent des hameçons qui me blessent. Dieu que les hommes sont beaux à Montréal, en été ! Au milieu de la piste sombre du Clou, je regardais El Poblano danser, sans t-shirt, les bras en l’air. Je me disais d’un air suffisant : franchement, il est exagère, il pourrait se retenir, il me semble que c’est déplacé. Quand au fond, j’étais rongé de jalousie. J’envie la liberté avec laquelle il se dénude, il s’exhibe, il s’amuse en se moquant des regards. Je me plaignais que la foule était trop dense. « C’est ça qui est le fun, a-t-il lancé en riant, tout le monde te touche. » J’ai souri à mon tour, sans rien répliquer. J’aime danser. Mais la plupart du temps, je reste figé pendant des heures sur le bord de la piste de danse, à ne pas oser.

Je me suis lancé quand le mix de chickaboom a fait place à des plages planantes d’électronique. Puis, fier de mon coup, j’ai pris une pause, agrippée à ma bière, une black Label, en l’honneur des années 80. Mon regard était hypnotisé par le dessin des lasers sur les courbes des corps en mouvement. L’alcool aidant, je soliloquais mentalement en franglais. My night started when I joined the cow-boy for the Paradise Happy Hours and we had dinner at Café Saïgon. We ended-up at the Clou, as usual, with El Poblano et deux de mes anciens sexy colleagues de Zorro. Quand je passe de l’anglais au français, c’est comme si je mettais un pied en dehors de mon identité. Je deviens quelqu’un d’autre.

Puis j’ai décidé de tester mon charme sur ce grand mince avec une chemise à carreaux. Il dansait tout seul, en souriant. Je me suis souvenu des conseils d’As, il y a plusieurs années : d’abord foncer. J’avais eu l’impression que nos regards n’arrêtaient pas de s’entrechoquer. Je me suis juste présenté en le touchant sur l’épaule. Je lui donne le bénéfice du doute en me disant que c’est la gêne qui l’a fait répliquer avec autant de froideur. Un pont de brindille emporté par le souffle d’une bombe atomique. Je me suis éclipsé en me répétant de ne pas en faire une montagne. Un de perdu ; dix de retrouvés. Stop the drama ! Et un air bête, ce n’est pas une grosse perte. Éviter les chemises à carreaux.

J’étais appuyé sur la cabine du DJ et je pensais à aller me coucher quand un grand six-pieds s’est planté derrière moi. Si je tourne la tête dans sa direction, il me regarde sans broncher et sourit. Je m’étais à peine présenté qu’il avait déjà son bras autour de ma taille, sûr de lui. Pas un mot en français n’arrive à égaler « gorgeous » pour décrire son allure. Il y a dans « gorgeous » plus de plénitude et de sensualité que dans « splendide » ou « magnifique ». Je n’y peux rien, j’aime les grands blonds. Et son regard d’enfant rieur me donnait envie de sauter dans le vide avec lui. On parle peu. Il me paraît toujours un peu distant, dur à sizer. Son physique m’impressionne, m’intimide. Mais ça ne m’empêche pas de le dévorer des yeux et des mains. On roule l’un sur l’autre, de la piste de danse au minuscule balcon de son appartement sur Plessis, pas de voisins en vue, et de son balcon à son lit, éclairé par un cierge. À côté de son lit, il y a une pile de livres. Le premier : Père manquant, fils manqué de Guy Corneau. Il fronce les sourcils : « Je sens comme une réticence, de ta part. » Je baisse les yeux en murmurant tout bas : « l’angoisse de performance ? La peur de ne pas être à la hauteur ? » Je n’élabore pas, ma bouche s’abreuve à petite gorgée sur sa peau. Il se révèle un amant habile, généreux, attentif et parfaitement à l’aise. (Three G : good, generous and game) Je me trouve d’autant plus gauche. Je ferme les yeux et j’arrête de penser. À un moment, j’ai la sensation, vaguement coupable, de me retrouver dans la scène finale d’un film porno. Une goutte de sperme tombe sur le coin de mes lèvres et me rappelle avec insistance que je suis dans la réalité.

Quelques heures plus tard, je file en bixi sur le bitume du parc Angus. Les rues désertées et le chant des grillons m’appartiennent. Au-dessus des toits, la lune allume chaque filament de nuage. Le ciel est curieusement pâle. Et je réalise que le soleil doit être sur le point de se lever. J’ai abandonné derrière moi ma sempiternelle fatigue, ma pudeur encombrante, mes scrupules. Ma dernière journée de travail de la semaine a beau commencer dans moins de quatre heures. En cet instant, je suis libre.

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Le trou de la serrure

Parfois, j’ai l’impression que tout est possible. Ça dure un court moment, un instant suspendu. Mais je m’y accroche. Je fais tout pour l’étirer avant de replonger dans le noir. Et puis il y a ces gens qui m’aiment, pour rien, gratuitement. Malgré ma sauvagerie, mes grands airs, ma maladresse. Ils sont tout. Ils sont ma vie. Et je me rappelle cette chance que j’ai, celle d’être vivant, avec tous mes morceaux, de courir, de voir et d’entendre. Si on regarde ma vie, par le trou de la serrure, tout va bien. J’ai pour le moment un travail qui m’intéresse, souvent, et qui me laisse assez de temps libre pour écrire et courir. Ma santé semble être sur les rails. Je me convaincs même que je vais réussir à terminer le marathon. J’en suis à 26 km. Pourquoi chercher plus loin ? Rien ne sert de vouloir voir plus loin.

Je sais les embûches qui se dressent devant moi pour les mois à venir. Je les connais déjà, ce pourrait être un avantage. Je sais cette force d’inertie qui me pousse à m’écraser, à ne plus bouger. Mais je me souviens aussi que j’ai déjà vécu pire, bien pire. Et que je suis passé au travers. J’ai connu des succès. J’ai ouvert mes frontières. J’ai fait des pas sur des chemins que j’ai choisis. Un pas à la fois, les yeux rivés sur le trou de la serrure. Tu traverseras le pont une fois que tu seras arrivé à la rivière.

Keyhole

Barrage de glace

Triste. Il n’y a eu entre l’homme de la lune et moi qu’un espoir d’histoire mort né. En surface, je lui en veux, je ne décolère pas. Mais sous la surface, il n’y a que la tristesse. De lourdes eaux noires et glacées. Je lis des livres de pop-psycho qui raconte que nos relations sont le reflet de la relation que l’on entretient avec soi-même. Il faut croire que je n’arrive jamais à m’apprivoiser et à créer de liens solides avec moi-même.

Fatigué. Ces derniers temps, si je fais le décompte, je dors en moyenne 11 à 12 heures par jour. Je dors de longues nuits et je tombe quand même de fatigue en fin d’après-midi. Je me demande si l’anémie ne serait pas de retour. Peut-être que le végétarisme n’est pas pour moi. Je vois avec inquiétude arriver la fin du congé et le retour au travail. S’il y a bien un symptôme avec lequel les médecins ne savent que faire, c’est bien la fatigue. (L’infirmier se veut rassurant, il dit que c’est normal à la fin de l’hiver. Il dit ça aussi au printemps, à la fin de l’été, en automne… N’importe quoi.)

J’avance tout de même à petits pas vers l’avenir. Je fais comme si je croyais au printemps. Mais ma marche est plutôt mécanique, désincarnée. Je me suis remis à la course entre neige, glace et pluie. Il m’a fallu du temps, mais j’ai finalement profité du temps libre pour me remettre à la lecture : Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe, Germinal de Zola, Madame Bovary de Flaubert, Le temps n’existe pas de Niffenegger.

Dam on Ice

Le silence et la colère

Entêtées, les sirènes déchirent par intermittence le silence de la ville. La tactique des camions de déneigement est de s’installer près des voitures garées aux mauvais endroits et d’actionner les sirènes, quitte à ameuter tout le quartier. Et ils attendent jusqu’à ce que le fautif vienne déplacer son véhicule. L’hiver a assez duré, ai-je décrété en glissant sur la glace vive. Trop de neige accumulée. Trop de froid. Février s’avance et je m’approche des limites de ma tolérance.

Je n’ai rien à raconter, pourtant. Cette absence d’histoire m’irrite. Ce vide, tout autour de moi. Est-ce que tout cela est inutile ? Toutes ces luttes, ces remises en question, ces reculs, ces détours et ces pas de géant ?

La sirène s’arrête. Le souffle reprend. Le mien, celui du vent sur les toits. J’aimerais avoir un chat pour l’entendre ronronner à cet instant précis. Je m’inspirerais de son indépendance et de sa capacité à jouir du moindre plaisir qui passe. J’écouterais sa chaleur vibrante. La sirène reprend, puis elle s’éloigne.

Quand on vieillit, les souhaits rétrécissent. Les espoirs sont modestes. Ou bien c’est l’effet de toutes ces idées bouddhistes qui me polluent le crâne. Ce dont je rêve est beaucoup plus simple, mais la colère reste la même quand les mirages les plus humbles s’obstinent à s’enfuir hors de ma portée.

Il faut croire que j’ai du mal à vivre avec les autres. J’ai comme un défaut de fabrication. Le silence assourdissant réveille mes blessures. Je me fais des images. J’imagine la confiance, la complicité, celle qui naît et grandit avec les années. Mais les images grillent et s’éteignent aussi vite que la flamme d’une allumette. Ne reste que la nuit trop froide, la neige trop lourde et la ville entière qui tremble sous la machinerie du déneigement.

Souffleuse rue Bellechasse
Souffleuse rue Bellechasse par danyteto, sur Flick

J’écoute Nadia Gaudet, magnifique découverte !

Rêver

Je suis fatigué d’écrire ma vie. Mais en même temps, j’ai beaucoup de mal à en sortir pour raconter autre chose. C’est comme si le blogue était devenu une habitude, une habitude qui a pris toute la place.

Il y a l’écriture fonctionnelle, pour laquelle je suis payé des peanuts, essentiellement des textes techniques reliés à l’horticulture. Et le blogue. Rien d’autre entre les deux. Et ça me manque un peu, parfois, souvent, en fait. C’est comme une niche que je me suis taillée, qui devient un peu étroite avec le temps, mais dont je suis désormais prisonnier. Une prison complètement intérieure faite de mes propres blocages. Et des jours comme aujourd’hui, où je suis lessivé de fatigue, cette prison m’étouffe. Je m’ennuie du temps où je m’évadais de tout en inventant des histoires que personne ne lirait.

Il y a aussi ma vie qui voudrait respirer. J’aimerais bien apprendre à vivre chaque moment, sans m’imaginer les futurs possibles, sans mettre en scène mentalement chaque événement, sans chercher sans cesse le filon dramatique ou l’angle intéressant. Je revendique le droit d’être inintéressant. Raconter quelqu’un, c’est lui apposer des étiquettes, c’est colorer le ton de la relation, c’est narcissique et non productif pour laisser s’épanouir une relation.

Je traverse un passage à vide. Ces moments où l’on a besoin de parler alors que les mots ne viennent pas et où l’on s’obstine à se taire. Je sais que ces passages sont souvent nécessaires. On a tous besoin de dormir et de rêver.

Par Laurent Pflughaupt
Par Laurent Pflughaupt par Mitternacht, sur Flickr