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Billet avec le mot-clef ‘autres’

La montagne

Le vent se lève. Je le sens qui fait danser mon manteau. Je n’aime pas trop ces moments où le temps s’arrête. Le fond de l’air, encore frisquet, devient mordant avec l’humidité. Je me réfugie dans mes pensées, en attendant le signal du départ. Je n’ose pas regarder devant moi. Ma quarantaine a commencé en catastrophe : un voyage qui a tourné au vinaigre, un projet de blogue qui s’est terminé en queue de poisson, m’obligeant à tout reprendre à zéro. Ma vie des dernières années a été plutôt rock’n roll. Je voulais des histoires à raconter ; j’en ai eu pour mon argent. J’ai fait du chemin, grimpé des montagnes, abattu des murs, sauté des tranchées, encaissé des gifles. Je me suis fait des bras, j’ai mis mon cœur à l’épreuve, et j’ai débroussaillé mes idées. Je vois les coureurs qui avancent sur la première montée encore enneigée. C’est le moment d’y aller.

Après le premier tournant, mes pieds s’enfoncent dans la sloche jusqu’aux chevilles, et glissent dans tous les sens. Aucune prise. Je sacre en continuant de courir tant bien que mal. Et je pense au film Rocky. Je ne sais pas s’il y avait une scène où il courait dans la neige, mais ça « fitterait » tellement. Heureusement que le paysage est magique. Le vol éclair des mésanges entre le vert sombre des conifères. L’eau de la fonte des neiges qui s’écoule entre les rochers. J’ai voulu être utile. Faire un travail qui changerait les choses. Il y a dans le fait de vouloir aider beaucoup de prétention. Mais j’ai pensé que c’était ce que je devais faire. J’ai ramé, j’en ai bavé, j’ai ragé contre le système. Je me suis fait des bleus en me cherchant une place dans ce festival des ego. En bout du compte, on ne donne toujours que des miettes. Et la reconnaissance est une notion qui se perd. La misère et la charité forment un vieux couple qui ne veut pas changer, une institution bien huilée et parfois lucrative, encore plus vieille, j’en suis sûr, que la prostitution.

J’ai perdu quelques plumes. Quelques-uns de mes masques se sont fracassés en tombant par terre. Pour survivre aux guerres de pouvoir et de jalousie, j’ai dû amadouer mes propres démons, mes frustrations et la jalousie que je porte en moi. Mais je me retrouve aujourd’hui, au-dessus de la mêlée dans une sorte de trêve, à me demander quelle sorte de vieux je voudrais bien faire. Le corps qui rayonne de la chaleur de la montée, le coeur qui s’apaise dès la fin de l’effort. Le soleil de fin d’après-midi rebondit sur la balustrade du belvédère. Le gris des nuages qui se bousculent à l’horizon se teinte de rose, pendant que les touristes se font photographier devant les gratte-ciel du quartier des affaires. Savoir clairement ce que l’on veut, c’est bien là l’une des choses les plus difficiles au monde. En lançant mon regard au-dessus de la ville, j’aperçois le vert du fleuve qui emporte les derniers morceaux de glace.

Écheveaux

Mon rapport aux autres a été difficile au cours de la dernière année, comme mon rapport à l’écriture. La ligne d’encre qui tremble et déroule ses arabesques sur le papier est mon unique fil d’Ariane, un lien ténu qui me rattache aux lendemains. Je perds trop souvent le fil.

J’aimerais que ma vie soit comme un train qui traverse la plaine. Un train qui roule en ligne droite vers une destination connue, fonçant sans hésitation, en berçant des passagers qui somnolent. Je rêve d’une vie ferroviaire.

Le travail me rend fou en ce moment, je n’arrive pas à démêler ce qui m’appartient et ce qui ne m’appartient pas. Ce que je peux changer, ce que je ne peux qu’accepter. Je ne sais pas vers quoi canaliser ma colère. Si mes vieux démons se réveillent, je voudrais les affronter en duel. Mais ils se dérobent et s’esquivent. Ils se moquent quand je frappe le vide. Comment départager regrets, jalousie et colère légitime ? Orgueil mal placé ou fierté nécessaire ? C’est un magma dans lequel je m’enfonce, en tentant d’avancer à tâtons.

J’aimerais que la page soit blanche et que la ligne que j’y trace soit claire. Une ligne qui file sans entraves et sans se soucier du passé. Je rêve d’une page vierge pour repartir à zéro. Écrire noir sur blanc, en toute liberté, loin des écheveaux complexes et des nœuds insolubles de ma vie d’aujourd’hui.

Désirs

Depuis au moins 20 minutes, le livre est ouvert sur mes genoux. J’ai les yeux dans le vide. Des restes de fièvre courent dans mon corps en créant de drôles de sensations. La musique dans l’autre pièce captive mon esprit et mon âme est laissée à elle-même. Mon corps baigne dans une torpeur chaude quand il n’est pas secoué par une quinte de toux. Je m’étire comme un chat, dans la flanelle des draps. Je savoure la chaleur du lit et je la partage avec un autre, en imagination. Le livre est toujours là, immobile, devant moi. Poursuivre la lecture

Personne

- Tenir un blogue c’est narcissique, égocentrique. Tu te prends vraiment pour un autre !

Je suis celui à qui on peut se confier, celui sur qui on peut compter. Il paraît que c’est rare, quelqu’un qui sait écouter, de nos jours. Tout le monde autour de moi va mal. Ils font des burn-out, ils installent des crochets aux plafonds de leurs chambres pour se pendre. Ils boivent, ils gueulent, ils crachent sur les autres. Ils sont malheureux en amour. Ils n’ont pas d’amis. Leurs patrons ne reconnaissent pas leurs talents. Leurs voisins sont méchants. Ils sont malades. Leur évier est bouché. Ils en ont plein le cul. Et moi je suis comme une valise que l’on remplit, sans arrêt. Et ils ne se gênent pas pour se moquer : toi le beau Kevin, qui n’a jamais de problèmes, qui aime tout le monde, t’es tellement gentil que t’en es insignifiant.

- En tout cas, au moins j’suis sûr d’avoir un bon karma !

Moi aussi, parfois, ça ne va pas. (Ceux qui me lisent depuis un bout le savent.) Mais dans ces moments-là, je me retourne et il n’y a plus personne. Tout d’un coup. Personne.

Personne pour les câlins, pour les sourires moqueurs ou attendris. Personne pour me dire : allez, ça va aller, en m’obligeant à lever les yeux. Personne pour se taire et écouter mes mots maladroits. Personne pour passer des heures à boire du thé au jasmin à mes côtés. Parce que quand je les dis mes mots sont maladroits. Personne pour se taire en me tenant la main. Parce que je n’ai pas l’habitude de parler. Personne. Alors, j’écris un blogue. Je sais, c’est bancal, mais c’est toujours mieux que rien. Parce que parfois, la valise est pleine et qu’il n’y a personne.