Dans les derniers jours de 2011, j’ai relu tout ce que j’avais écrit ici au cours de l’année qui s’achève. Ce fut une année difficile. Mais ce qui ressort, c’est la solidité avec laquelle j’ai composé avec les obstacles et les grandes déceptions, comme si j’avais gardé le cap, même sans pouvoir dire précisément quel est ce cap.
J’aime les résolutions. Je n’avais pas mis clairement mes résolutions 2012 sur papier que je plongeais déjà dans leur réalisation. Poursuivre la lecture
Irène fait glisser sa longue traîne sur la ville, indifférente aux mots. On l’a rétrogradée d’ouragan à tempête tropicale. Elle encolère la cime des arbres, gorge d’eau la trame des ruelles, inquiète les âmes sensibles. Moi qui espérais des tempêtes, je suis gâté. Le calme plat, très peu pour moi. J’y goûterai le jour de ma mort.
Quand j’ai publié le dernier billet, j’ai ressenti un immense soulagement. Je recevais en présent, des heures de liberté accompagnées d’une cape d’invisibilité. Et au fil des heures et des minutes, des centaines de portes s’ouvraient devant moi. Il s’agissait d’une fin nécessaire. Poursuivre la lecture
Parfois, j’ai l’impression que tout est possible. Ça dure un court moment, un instant suspendu. Mais je m’y accroche. Je fais tout pour l’étirer avant de replonger dans le noir. Et puis il y a ces gens qui m’aiment, pour rien, gratuitement. Malgré ma sauvagerie, mes grands airs, ma maladresse. Ils sont tout. Ils sont ma vie. Et je me rappelle cette chance que j’ai, celle d’être vivant, avec tous mes morceaux, de courir, de voir et d’entendre. Si on regarde ma vie, par le trou de la serrure, tout va bien. J’ai pour le moment un travail qui m’intéresse, souvent, et qui me laisse assez de temps libre pour écrire et courir. Ma santé semble être sur les rails. Je me convaincs même que je vais réussir à terminer le marathon. J’en suis à 26 km. Pourquoi chercher plus loin ? Rien ne sert de vouloir voir plus loin.
Je sais les embûches qui se dressent devant moi pour les mois à venir. Je les connais déjà, ce pourrait être un avantage. Je sais cette force d’inertie qui me pousse à m’écraser, à ne plus bouger. Mais je me souviens aussi que j’ai déjà vécu pire, bien pire. Et que je suis passé au travers. J’ai connu des succès. J’ai ouvert mes frontières. J’ai fait des pas sur des chemins que j’ai choisis. Un pas à la fois, les yeux rivés sur le trou de la serrure. Tu traverseras le pont une fois que tu seras arrivé à la rivière.
J’avais acheté un billet de loto pour le dernier tirage de Loto-Québec, le gros lot de 40 millions. Quelques dollars pour un bout de papier, un amadou pour le rêve. Je fais ça parfois, quand les embûches devant moi me semblent inextricables. Un genre de vacances par l’imaginaire.
C’était un exercice que l’on faisait, dans un groupe d’orientation à l’Université. Ça permet d’imaginer le futur sans contraintes et de mettre le doigt sur ce qui est essentiel. En marchant ces jours-ci, dans l’air brûlant, je savais parfaitement ce que serait ma vie si je devenais riche du jour au lendemain. Je n’ai pas encore vérifié le billet, mais je crois que je n’ai pas gagné. On m’a dit que c’était un gars de l’Ontario qui avait empoché le gros lot. C’est un retour à la réalité. Mais avec des idées derrière la tête, des images et comme un goût de possible sur le bout de la langue.
C’est certain qu’être riche règle bien des problèmes. Mais j’imagine que d’autres difficultés apparaîtraient. Le confort et la facilité sont des tentations qui peuvent nous faire dériver très loin de nos idéaux. Le combat pour venir à bout des difficultés nous rend plus fort, plus adroit, plus débrouillards. Plus sensible aussi à la détresse des autres. Qui serais-je si je n’avais pas eu à affronter tout ce que j’ai dû affronter ? Qui serais-je si je n’avais pas trempé mon caractère, ma compassion, mes idéaux dans la souffrance ? Même les périodes de solitude ont leurs avantages. Elles nous ramènent à nos propres responsabilités et sont l’occasion d’approfondir une relation qui colorera toutes les autres, celle que l’on entretient avec soi-même.
J’en suis donc à faire des plans. D’abord pour trouver un nouveau travail et un nouvel appartement. Les idées ne manquent pas, mais je dois les ordonner et définir des étapes et des échéanciers. Je veux un appartement où je me sentirai mieux, avec du soleil et suffisamment d’espace pour recevoir des amis à souper. J’aimerais avoir un chien, éventuellement. Je veux toujours faire de la rédaction, mais je veux oeuvrer principalement dans le communautaire, aider par la relation, nourrir les motivations, changer le monde à toute petite échelle, un mot ou un geste à la fois. Définir des objectifs, et en planifier l’atteinte, m’oblige à confronter mes limites, mes erreurs du passé et ma peur, surtout celle de l’échec. J’en ai parlé à quelques personnes. Verbaliser ce que je veux m’empêche de me défiler le moment venu. C’est aussi une façon de tendre des perches. On ne sait jamais où une porte s’ouvrira.
« Le bonheur, c’est comme du sucre à la crème. Quand t’en veux, tu t’en fais. » La véracité de cet adage est désormais validée scientifiquement, semble-t-il.
Une présentation de Ted (sous-titres en français offerts dans le bas de l’écran). Ce n’est pas la présentation la plus flamboyante, ni la plus touchante, mais elle soulève des questions très intéressantes, surtout dans une société comme la nôtre où le bonheur a autant d’importance.
Cette beauté qui m’entoure semble inspirer l’immobilisme. Elle donne envie de ralentir, de s’allonger sur l’herbe pour en respirer les parfums, de ne plus bouger. Elle met en exergue cette immense fatigue que je porte sur les épaules, depuis des années. Pourtant, le jardin est tout sauf immobile. Les floraisons se succèdent à un rythme effréné. L’été se resserre. Les premiers signes de l’automne sont déjà bien présents. Ça se clarifie. Il n’y aura pas d’ouverture pour moi, ici. Et, pour être honnête, il y en aurait que je ne voudrais pas y passer ma vie. Mon passage au Jardin est une parenthèse.
Lavande, Jardin « Je n’ai plus soif »
Un verre de sangria sur une terrasse de la Sainte-Catherine devenue piétonnière pour l’été. L’air est doux. Les balles roses se balancent au-dessus de la rue. Tête à tête avec Chris, qui était mon superviseur chez Zorro. (Il a quitté quelques mois après moi.) Il voulait jouer les entremetteurs et me parler d’un de ses amis. Je voulais discuter avec lui de ce que j’allais faire à l’automne, professionnellement parlant. C’est une des réussites de mon passage là-bas. Tous ces liens qui se sont créés avec des gens qui me ressemblent et avec qui je partage un idéal. De bons souvenirs.
Nous avons parlé du milieu communautaire tout petit à Montréal, où tout le monde se connaît, du réseautage, des conjonctures favorables à ne pas laisser passer. Il m’a parlé de Toronto où les ouvertures sont plus nombreuses, mais la compétition plus féroce. Il croit que la dynamique des organismes communautaires y est plus saine. Comme à New York, il y a un mur qui isole les étrangers, des contacts sont essentiels pour le traverser. À la fin de septembre, je pense peut-être profiter de ma semaine de vacances pour faire un détour là-bas. Besoin d’un projet facilement réalisable.
Bientôt les mûres
Je sais plus clairement ce que je veux faire. Je ressens ce qui me manque au Jardin. Les défis auxquels j’ai goûté au cours des dernières années à Zorro m’ont inoculé un goût pour l’adrénaline. J’ai réalisé l’impact concret décisif que je peux avoir sur d’autres. Et c’est clairement ce que je veux faire du temps que je passe au travail. Les trois quarts de ma vie. Cette discussion avec Chris m’a fait réaliser que je connaissais assez bien le chemin pour y parvenir. Reste à secouer l’inertie, penser stratégie et faire taire la peur. Garder le cap dans les passages tourmentés ; avancer d’un pas à la moindre éclaircie.
Je veux obtenir un vrai travail. C’est-à-dire un emploi avec une certaine stabilité où mes compétences sont reconnues et qui me permet de vivre décemment. J’ai besoin de me sentir utile et de sentir que je fais partie d’une équipe. Une équipe qui relève des défis et contribue à faire avancer le monde. Je veux un emploi où je pourrai mettre à profit mon imagination, mon sens de l’organisation, mon instinct comme mon empathie. Et mettre ces habiletés au service d’un idéal. Je veux un travail où je pourrai apprendre sans cesse, utiliser ma mémoire, ma logique et mon esprit critique, inventer.
Je veux fréquenter quelqu’un qui me plaît et qui s’intéresse réellement à moi. Qui n’est ni marié, ni en couple, et qui envisage la possibilité de vivre une vie de couple avec quelqu’un dans mon genre. Je veux sourire, parfois, juste en l’imaginant qui m’attend. Je veux voir la fierté dans ses yeux, partager avec lui le quotidien et savourer avec lui une complicité quand le banal tourne à l’aventure. Je veux aimer son honnêteté, sa naïveté, son enthousiasme. Je veux apprécier chez lui les détails que seul le temps permet de découvrir. Je veux m’émerveiller en le regardant dormir pour ensuite m’abandonner à la nuit en devinant sa chaleur, tout près.
Je veux mener une vie équilibrée, courir sous le ciel, qu’il soit enluminé de soleil ou voilé de pluie ou de neige. Et comme le conseillent les alcooliques anonymes, je veux trouver la force de changer ce que je peux changer, avoir la sagesse d’accepter ce qu’il est impossible de changer et le discernement qu’il faut pour savoir faire la différence. Pour y arriver, je veux vivre dans un bel espace où se croisent lumière et couleur. Je veux des dizaines de plantes qui s’affairent à fabriquer de l’air pur et un chien que j’amènerais courir sur la montagne. Je veux avoir du temps pour me poser sur l’herbe, fermer les yeux et goûter les caresses du soleil. Je veux prendre le temps d’écouter le souffle du vent quand il remue le parfum des grands arbres. Je veux remarquer la saison des crapauds et celles des ouaouarons, connaître le nom des oiseaux et celui des fleurs sauvages. Je veux avoir assez de temps pour passer des heures à me perdre dans un ciel étoilé.
« Shoot for the moon. Even if you miss, you’ll land among the stars. » Parfois attribuée à Oscar Wilde, surtout sur les sites francophones, cette citation serait plutôt d’un auteur américain moins connu : Les Browns.
Quatre jours. Quatre jours avant la course pour laquelle je m’entraîne depuis cinq mois. Dimanche dernier, j’ai eu du mal à compléter la plus petite sortie de la semaine, un six kilomètres. Je n’y arrivais pas, sans trop savoir pourquoi. Le lendemain, je me réveille avec une toux qui venait des fonds des bronches, la tête dans le vague, la fièvre. Panique. Colère. Découragement quand je jette un oeil au bout de papier où je consigne mes entraînements depuis janvier.
Il fallait trancher. Si je n’allais pas mieux, je ne ferais pas le demi d’Ottawa. J’ai pris l’après-midi de congé. (Cette année au Jardin, j’ai droit à 3 heures de congé de maladie payées, youhou !) Je me suis étendu en espérant que mes 450 CD4 allaient se botter le cul pour venir à bout du nouveau virus qui assiège mon système. J’ai fait tout ce qu’il fallait, c’est à dire : rien. M’arrêter. Boire beaucoup de liquide. Le plus dur a été d’accepter que je n’allais peut-être pas courir. C’est toujours ce que je trouve le plus difficile, renoncer.
Mais renoncer, c’est aussi jeter du lest quand la montgolfière perd de l’altitude. J’ai abandonné. Je me suis répété que des courses, il y en aurait plein d’autres. Que c’est peut-être ce que ce virus doit m’apprendre. Et la montgolfière s’est mise lentement à remonter. Après une nuit de sommeil, la toux avait quitté les bronches pour se muer en mal de gorge. Dès que le mal s’éloigne des poumons, je suis rassuré. J’ai arrêter de m’en faire. Je suis retourné au travail pour une dernière journée. J’ai essayé d’y trouver du plaisir. J’y suis parvenu.
Mais le lendemain, rechute. La toux revient en force. Mes voisins n’ont pas dormi de la nuit, cette nuit-là. Je me suis mis à avoir peur, au matin, quand j’ai vu du sang dans le mouchoir où je toussais. Pas de place à ma clinique habituelle avant lundi. Info-Santé m’a recommandé une clinique louche. J’ai attendu 4 heures dans la salle d’attente exiguë pour me faire dire que c’était un petit virus et que le sang c’était quelque chose qui pouvait arriver quand la toux est forte. Du repos. Je suis assommé par le mal de tête. J’ai donné ma place au demi-marathon à quelqu’un qui n’avait pu en avoir une. Il va courir en mon nom. Ma première idée était d’aller quand même à Ottawa. Mais mal en point, comme je le suis, je préfère rester à Montréal.
Et je suis en colère contre la vie. Tout ce que j’ai entrepris depuis janvier s’est révélé un échec. Échec professionnel chez Zorro. Échec amoureux avec l’homme de la lune. Cette course était le seul projet encore devant moi, à portée de main. Cinq mois d’entraînement qui se soldent aussi par un échec. Je suis fatigué. Je ne sais plus si j’ai envie de courir. Je prends une pause. De ce blogue, entre autres. J’y investis énormément de temps et d’énergie et je n’en retire presque rien.
Je suis abonné au « word of the day » du dictionnaire Merriam-Webster. Le mot du jour : resign (verb) : to give up (a job or position) in a formal or official way. Examples: « The senator was forced to resign his position. » [no object] « The newspaper’s editor resigned after the scandal. » « He resigned from his job as principal of the school. »
Il m’a d’abord demandé les noms des trois médicaments que je prends. J’ai cherché. Il m’arrive souvent de chercher mes mots, comme s’ils se tenaient juste à la limite de ma conscience, hors d’atteinte. La preuve que ces mots sont remisés, loin. En commençant au jardin, je me disais que c’était le fait d’avoir abandonné le domaine pendant cinq mois. Une fois, j’ai cherché le mot « prêle » pendant dix minutes. Je suis rouillé. Je n’avais que leur image en tête. La goutte bleue, la capsule blanche, l’ovale doré avec une fente au milieu. Viread, Viramune et Ziagen. Je me souviens ! J’ai peur des pertes cognitives. Ça reste ma plus grande peur. Je sais que le jour où je perds ma tête, je n’ai plus rien.
Il m’annonce qu’aujourd’hui un nouveau test s’ajoute aux sept tubes de sang habituels, un échantillon d’urine. Le Viread pourrait avoir un effet secondaire que l’on ne connaissait pas auparavant. Pourtant, c’est un médicament que l’on utilise depuis longtemps et que l’on connaît bien. Il s’embrouille dans ses explications. Je n’écoute plus tout à fait. Il raconte quelque chose par rapport à une dysfonction des reins, des tubes qui se bloquent, des protéines qui sont rejetées au lieu d’être réabsorbées. C’est à ça que sert le test d’urine, déceler ces protéines inhabituelles dans l’urine.
Je ne cherche pas à comprendre. Je ne pose pas de questions. Je ne suis pas assez en forme pour affronter l’angoisse de l’inconnu. Et puis, j’ai bien assez de questions à lui poser. Je fais comme si je faisais confiance. Après tout, c’est lui le médecin. Il doit savoir ce qu’il fait. Une petite voix me répète que quand je perdrai un rein, ce n’est pas lui qui me donnera un des siens. Mais je ne vais pas vérifier l’information en ligne, je prends le Viread depuis au moins trois ans, il n’y a pas d’urgence. Je sais que distinguer le vrai du faux est un combat dans lequel je devrai m’engager. Affronter la peur me mènera inévitablement devant l’inconnu, tout au bout des questions. Et je ne suis pas d’humeur à lui voir la face, à lui. Pas aujourd’hui.
J’ai oublié d’utiliser le désinfectant avant de prendre l’échantillon. Une espèce de bonne femme hystérique frappait dans la porte pour avoir la salle de bain. Je ne lui ai pas dit qu’il y en avait une autre à côté. Je n’ai rien dit. Je suis parti un peu absent. Un peu troublé. Je n’ai pas pu dormir cette nuit-là. Toujours cette perspective de la fin, avant le temps. Je ne peux imaginer qu’est-ce que ça fait d’avoir les reins dysfonctionnels, mais j’imagine très bien la vie misérable que j’aurai avec une mémoire percée. J’ai trop chaud puis j’ai froid. Il faudrait que je parle. Je me répète qu’il faudrait que j’en parle. Mais depuis que l’homme de la lune ne m’appelle plus chaque semaine, mon téléphone s’est assoupi. Il était souvent en orbite, mais sa trajectoire demeurait stable, immuable, rassurante. Je ne vois personne à qui je pourrais en parler. La capacité d’écoute, liée à celle d’entendre, se fait rare. Je n’ai pas les moyens de payer un thérapeute. Pas pour le moment.
Du 5 au 11 février 2012, c'est la 22ème Semaine nationale de prévention du suicide. Au Québec, trois personnes s'enlèvent la vie chaque jour. Le suicide n'est pas une option ! 1 866 APPELLE (1 866 277-3553)
L'éducation et la sensibilisation face au suicide, c'est le rôle de tous. En prenant position, nous avons le pouvoir de changer les choses.
Brèves
Il faut renoncer à tout savoir, à tout vouloir, à tout embrasser; il faut s'enfermer quelque part, se contenter de quelque chose, se plaire à quelque œuvre, oser être ce qu'on est, résigner de bonne grâce tout ce qu'on n'a pas, s'attacher à sa peau, croire en son individualité. — Henri Frédéric Amiel