D’abord, toute cette fatigue laissée par l’hiver. Ensuite une kyrielle de petits deuils. Même si j’ai pris la meilleure décision en quittant Zorro & co, choisir comporte toujours une part de renoncement. La neige qui continue de tomber même si l’hiver est officiellement terminé. Le directeur de Zorro, frustré, qui a décidé de me faire payer mon départ. Et alors que j’étais passablement à bout de nerfs, ce blogue disparaît…
21 mars 20 h : Depuis des années, j’ai réappris à marcher, à petits pas, comme un vieillard. J’ai repris de l’assurance : avec ma canne, je pouvais aller partout. Jusqu’à ce que des truands me bousculent et m’arrachent ma canne. J’ai senti le vide tout autour. Tout s’est mis à tourner au ralenti, à s’enfuir. Et j’en ai eu la nausée. C’était comme si l’on m’arrachait une partie de moi-même, une trouée dans le ventre. Cette canne qui m’aide à marcher depuis des années, c’était le blogue.
Des hackers ont piraté le site. Ils ont détruit les données en ne laissant que leurs signatures. Deux jeunes Turcs, début vingtaine, des débutants. Faruk, Ronia, quelque chose comme ça. On les appelle « Script kiddies » dans la communauté Underground, le milieu des hackers. Ils signent leurs méfaits et s’en vantent sur des forums de la communauté. Ils font ça pour le défi. Ils laissent parfois des images de mitraillette, de la musique rap en turc ou des maximes dans le genre : « les nobles hackers vaincront. » (selon Google Translate, du turc au français). J’ai toujours trouvé cool les pirates qui s’attaquaient aux multinationales, aux grandes puissances. Mais mon blogue n’est rien. Il n’a aucune valeur, ni aucun pouvoir.
Je l’ai jardiné comme on soigne un nouveau-né. C’est comme si tout ce que j’avais vécu avait disparu, d’un seul coup. Comme si tout le chemin parcouru m’avait glissé sous les pieds. Comme si on m’avait volé mon espace vital, l’air que je respire, comme si j’étais soudain muet, quand j’aurais envie de hurler.
J’étais en réunion, cet après-midi au bureau. J’avais envoyé un message à l’assistance technique de mon hébergeur vers 13 heures. Je n’avais qu’une envie, que cette réunion se termine. Ces bouts de pixels représentent tout ce que j’ai de stable, de continu. C’est le fil qui me démontre que j’avance. Ils auraient pu dévaliser mon appartement, ce n’est que des objets et, bien franchement, mes possessions matérielles ne valent pas grand-chose.
Puis, je mes suis secoué. Si j’ai perdu ces mots que j’ai engrangés, cette histoire que je me suis construite, ces échos que vous m’avez offerts, il me reste le principal : ce que j’ai appris, les avancées et les reculs, les combats que j’ai mené. Ils sont tous en moi. Ils m’ont fait. Le chemin parcouru m’a construit, tel que je suis. Et je peux toujours écrire. Ils ont volé mes mots, ils ne m’ont pas volé les mots. Je suis épuisé en ce moment. Tout devient une montagne. Je ne suis pas muet. Je peux toujours écrire. Et je fais quelques pas, sans canne. J’ai peur et je me sens comme si j’avais cent ans. Mais j’avance un pied, puis un autre. Demain, ça ira mieux. J’ai juste besoin de dormir.
22 mars 17 h : L’hébergeur a restauré tout le site, y compris les derniers commentaires qui y avaient été laissés. Je dois mettre à jour tous les logiciels et plug-ins installés et changer de mot de passe. (Celui que j’ai choisi est tellement complexe qu’il est impossible à mémoriser pour un être humain.)
26 mars 14 h : Le blogue n’a pas subi de nouvelles attaques. Je suis passé à travers mon avant-dernière semaine à Zorro. (Il ne me reste plus que 34 heures à travailler là.) Le soleil brille, mais le vent est glacé. J’ai passé la nuit chez l’homme de la lune. Son lit est nettement plus confortable que le mien.

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