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Billet avec le mot-clef ‘bonheur’

Les plans

J’avais acheté un billet de loto pour le dernier tirage de Loto-Québec, le gros lot de 40 millions. Quelques dollars pour un bout de papier, un amadou pour le rêve. Je fais ça parfois, quand les embûches devant moi me semblent inextricables. Un genre de vacances par l’imaginaire.

C’était un exercice que l’on faisait, dans un groupe d’orientation à l’Université. Ça permet d’imaginer le futur sans contraintes et de mettre le doigt sur ce qui est essentiel. En marchant ces jours-ci, dans l’air brûlant, je savais parfaitement ce que serait ma vie si je devenais riche du jour au lendemain. Je n’ai pas encore vérifié le billet, mais je crois que je n’ai pas gagné. On m’a dit que c’était un gars de l’Ontario qui avait empoché le gros lot. C’est un retour à la réalité. Mais avec des idées derrière la tête, des images et comme un goût de possible sur le bout de la langue.

C’est certain qu’être riche règle bien des problèmes. Mais j’imagine que d’autres difficultés apparaîtraient. Le confort et la facilité sont des tentations qui peuvent nous faire dériver très loin de nos idéaux. Le combat pour venir à bout des difficultés nous rend plus fort, plus adroit, plus débrouillards. Plus sensible aussi à la détresse des autres. Qui serais-je si je n’avais pas eu à affronter tout ce que j’ai dû affronter ? Qui serais-je si je n’avais pas trempé mon caractère, ma compassion, mes idéaux dans la souffrance ? Même les périodes de solitude ont leurs avantages. Elles nous ramènent à nos propres responsabilités et sont l’occasion d’approfondir une relation qui colorera toutes les autres, celle que l’on entretient avec soi-même.

J’en suis donc à faire des plans. D’abord pour trouver un nouveau travail et un nouvel appartement. Les idées ne manquent pas, mais je dois les ordonner et définir des étapes et des échéanciers. Je veux un appartement où je me sentirai mieux, avec du soleil et suffisamment d’espace pour recevoir des amis à souper. J’aimerais avoir un chien, éventuellement. Je veux toujours faire de la rédaction, mais je veux oeuvrer principalement dans le communautaire, aider par la relation, nourrir les motivations, changer le monde à toute petite échelle, un mot ou un geste à la fois. Définir des objectifs, et en planifier l’atteinte, m’oblige à confronter mes limites, mes erreurs du passé et ma peur, surtout celle de l’échec. J’en ai parlé à quelques personnes. Verbaliser ce que je veux m’empêche de me défiler le moment venu. C’est aussi une façon de tendre des perches. On ne sait jamais où une porte s’ouvrira.

« Le bonheur, c’est comme du sucre à la crème. Quand t’en veux, tu t’en fais. » La véracité de cet adage est désormais validée scientifiquement, semble-t-il.

Une présentation de Ted (sous-titres en français offerts dans le bas de l’écran). Ce n’est pas la présentation la plus flamboyante, ni la plus touchante, mais elle soulève des questions très intéressantes, surtout dans une société comme la nôtre où le bonheur a autant d’importance.

Deux par deux

Les jours se suivent sans se ressembler. Heureusement, sans doute. On se détache et on pleure, mais au bout du compte on y gagne (à cause de la couleur du blé, dirait Saint-Exupéry). Il y a des jours où les menus bonheurs s’accumulent. Ils s’additionnent jusqu’à peser trop lourd. Le balancier tremble et s’engage dans l’autre direction. Suffit de s’accrocher, car il revient toujours.

J’avais peur du lundi. Le retour au travail. Mais la journée fut productive. J’ai pu faire ce que je préfère et ce que je fais le mieux. Je suis parti tôt, assez pour profiter de la clarté et courir dans le jardin avant la fermeture des grilles. La neige est damée, les sapins complètement recouverts de lourdes chapes blanches et le ciel passe très lentement du rose clair au bleu royal. Ce paysage scintillant est tellement magnifique que j’en oublie complètement la fatigue. Le gardien m’a chicané. J’ai joué l’imbécile qui ne savait pas. Je suis rentré au chaud, chargé d’endorphine. Alors que j’avais fait le deuil de l’homme de la lune, c’est lui qui m’appelle comme si de rien n’était. Il me propose d’aller au cinéma à la fin de la semaine. Et je dis oui. Je sais que si son ambivalence m’irrite royalement, c’est qu’elle est à l’image de la mienne. Je ne peux pas lui en vouloir. Journée trop pleine. Je me suis senti trop bien. Je n’arrive pas à trouver le sommeil, rien n’y fait. J’ai peur du mardi.

J’ai parfois des réflexions en anglais. L’animatrice du podcast The Signal a une théorie sur les bad days. Je n’y ai rien compris. Mais j’ai cherché longtemps comment on pourrait traduire cette expression en français, sans en perdre tout le sens. Mardi fatigué, je m’éparpille et je n’arrive à rien de bon. Tout va de travers. Le directeur est à peine rentré de Paris qu’il nous envoie déjà des courriels pour nous mettre des bâtons dans les roues. Il n’aime pas le traiteur que l’on a choisi pour le prochain vendredi-causerie. Il préfère le Saint-Hubert, mais il nous laisse le choix… Personne ne dira un mot et on mangera du Saint-Hubert, bien entendu. Enfin eux, mon végétarisme a tendance à s’endurcir récemment. Et le poulet industriel Saint-Hubert, une fois par année, ça me suffit. El Poblano s’en va passer la semaine au Mexique. Je l’appelle « Patron » et ça le fait rire. Et le faire rire me fait sourire. Quand je me croise dans le miroir, je me jette un oeil mauvais. Je pars encore plus tôt ce jour-là. Et ce soleil de printemps qui dore cette neige d’hiver me donne envie de m’arrêter et de prendre une grande respiration.

The world in white

J’aime le trouble

Le bonheur me fait peur. Quand tout va bien, je me méfie. Je me demande ce qui va me tomber sur la tête. Je cherche la bête noire, le jupon qui dépasse, n’importe quoi qui cloche.

J’ai besoin de me mesurer à quelque chose pour me sentir vivant, pour être certain que je suis assez grand. Je me suis construit à travers mes luttes. J’en ai bavé, j’en ai été fier. Quand j’arrive au-dessus de la mêlée, dans un endroit plus calme, l’endroit dont j’ai toujours rêvé, je vacille. Je ne sais pas comment réagir. Mes ruades et mes coups de poing fouettent l’air et je manque de tomber.

Ces jours-ci, ma vie bien huilée glisse sur la ligne du temps sans heurts. J’ai l’impression d’avoir atteint un certain équilibre. Je peux regarder devant et derrière avec lucidité. Je dors. Je mange. Je travaille. Je cours. Et j’essaie de ne pas trop y penser parce que tout ce vide autour de moi me fait paniquer. Je me répète à moi-même que l’équilibre est toujours précaire. Que l’homéostasie, le réel équilibre, est un mouvement, une danse, un déséquilibre constant.

La dernière nuit que j’ai passé avec le Minotaure, je lui ai dit : « C’est pas ça que je veux. Dans la vie, moi je ne veux pas un amant, un fuckfriend, je veux un chum ! » Il n’a rien dit, mais il ne l’a pas oublié. Après le jour de l’an, il m’a invité pour un souper chez lui avec trois de ses amis célibataires. Chaque ami devait amener un autre ami, aussi célibataire. Tous ces garçons trop bien, trop jolis, qui parlaient de théâtre et d’opéra m’intimidaient. Je me suis caché derrière mon verre de vin. C’est lui, le seul inaccessible, que je trouvais trognon d’avoir organisé tout ça. Et en plus, il cuisine bien.

Restroom Graffiti
Restroom Graffiti par Matt Niemi, sur Flickr

Endorphine

Je suis en manque d’endorphine. Ce plaisir si particulier, cette chaleur qui court dans le corps longtemps après l’entraînement. Depuis Noël, et pour toutes sortes de raisons, j’ai cessé de m’entraîner.

Je réalise que c’est vraiment ce qui a l’impact le plus important sur mon humeur. Depuis que je ne fréquente plus le centre sportif, j’ai un fond de stress qui ne me quitte pas. Je n’ai pas envie d’aller dormir le soir et je me réveille la plupart du temps tendu et fatigué. La méditation, les relaxations guidées, la luminothérapie ne suffisent pas.

Lorsque je m’entraîne, rien que le fait de m’allonger devient un moment de pur bonheur. Le soir, je m’endors comme un bébé. Au matin, je me sens tellement détendu que je dois m’arracher du lit. Le plaisir de manger grandit également. Je ressens physiquement la faim et la satiété. En fait, c’est tout le corps qui s’éveille et devient plus vivant. La détente qui persiste aiguise tous les sens. Et après quelque temps, une espèce de confiance ou de sentiment de force s’installe. Une assurance qui balaie les idées noires, les peurs et la tristesse. Bien sûr, il y a les courbatures du début, mais même celle-ci se transforme rapidement de plaisirs vaguement masochistes en bien-être durable. J’ai toujours tendance à tomber dans l’excès. Survient alors le danger des blessures. Mais j’apprends la modération.

Bref, je retourne au Centre Sportif cet après-midi.

Full of sun
Full of sun par escribium, sur Flickr

Les hormones du bonheur en 500 mots : Ces hormones qui procurent du bonheur, Métro Montréal

Les heures précieuses

Ces jours-ci, je rêve. Je sais, tout le monde rêve à chaque phase de sommeil paradoxal, mais, depuis des mois, je me réveillais sans en garder aucun souvenir. Pourtant je voudrais bien lever le voile sur les tempêtes intérieures qui me secouent. Mon voisin a commencé une nouvelle formation en cuisine et il se lève à 5 heures tous les matins. Comme les murs sont en carton, ses pas dans le couloir me réveillent. Dans l’obscurité de la chambre, les rêves flottent encore. Dans ce temps suspendu entre la nuit et le jour, j’essaie d’en capturer des lambeaux. Et même si je ne comprends pas tous, j’en devine la sagesse et je sens que ces images me transforment, de l’intérieur.

J’ai fait des rêves où j’emménage dans un nouvel espace avec l’impression que c’est pour de bon. Je m’implique, je décide, je choisis les meubles afin que le lieu me ressemble. Et j’ai le sentiment très clair que cette fois, je suis arrivé, que je suis chez moi. Juste avant de m’éveiller, j’ai rêvé d’une journée ensoleillée. J’apprenais que mon ex était mort. Je devais revoir ses parents, sa famille, son conjoint actuel. Ça me mettait très mal à l’aise. Mon voisin est sorti et a refermé sa porte. Je l’ai entendu dévaler l’escalier. Je me suis rendormi.

Dans l’avant-midi, je me suis mis à écrire une lettre à l’ex. Les mots sont mon armure et ma prison. Les années que j’ai passées avec lui représentent quand même le quart de ma vie ! Il n’est pas simple de résumer plusieurs années de silence en quinze lignes. Le travail, les amours, les amis. Comment évoquer que je comprends le malaise qui peut subsister quand une histoire se termine en catastrophe ? Comment demander des nouvelles sans quémander ? Cette longue journée de vendredi s’est achevée, enfin. J’ai trouvé la force ou l’hébétude de débouler jusqu’au gym.

365/274  Finally a real fall day
Finally a real fall day par justmakeit, sur Flickr

En rentrant le soir, j’avais manqué un appel du Grand qui soupait avec GP et qui aurait voulu que je les rejoigne. J’ai mangé un plat froid dans le frigo. J’ai mis de la musique. J’ai regardé sur Facebook si mon voisin était chez lui. On n’aurait pu prendre une bière. Il est gentil, mon voisin. Il n’y était pas. L’avantage principal du gym est ce bien-être intense qui nous envahit dans les heures qui suivent. Je me suis étendu le lit et j’ai regardé le vide au-dessus de moi où flottaient les rêves. J’ai décidé de ne pas terminer la lettre. Je suis contre l’acharnement thérapeutique. L’ex n’est pas un ami, c’est tout. J’ai choisi d’être seul, et c’était la bonne décision, puisque c’était la mienne. Même si parfois c’est incroyablement difficile, même si ça me fait peur, même si parfois c’est douloureux, c’est ce qui est ma vie. Les moments de solitude recèlent parfois des filons d’or pur. Et si un jour il veut donner des nouvelles, il me trouvera bien. Je dois laisser aller le passé. Je commence juste à comprendre ce que je veux de la vie. Suffit de garder le cap. Et je dois arrêter de me servir de mon voisin comme d’une bouée, ce n’est pas vraiment chic pour lui.

Les Heures précieuses est un film québécois réalisé en 1989 par Marie Laberge et Mireille Goulet

Infinitif

Traverser la rue en diagonale. Suivre du regard un vol de pigeons qui monte soudainement, en planant vers les toits. Sourire à trois passants puis baisser les yeux. Regarder les gens entrechoquer leurs verres sur les terrasses, bières blondes ou rousses, cocktails translucides, trop heureux de l’été. Au feu rouge, monter sur la pointe des pieds pour apercevoir le ciel, magnifique après l’orage, et si haut… Se demander quoi raconter.

Puis, penser qu’il faudrait écrire sur le bonheur. Consigner le chemin parcouru, les prérequis, les méthodes. Imaginer le recueil de clichés, déjà cent fois écrits, prétentieux, peut-être comiques. Vivre ailleurs que dans les mots ! Se sentir ragaillardi et réaliser que le sommeil est revenu, depuis quelques mois, combler chaque nuit. Les horaires stables, le travail de jour, le lâcher-prise ? Réaliser que la fatigue ou son absence font toute la différence. Réaliser aussi qu’avec la quarantaine, une foule d’illusions ont décidé de plier bagages. Les imaginer qui s’éloignent la tête basse. Des rêves trop grands. Des idéaux maladroitement plaqués aux mauvais endroits. S’être si longtemps persuadé que ces séparations seraient déchirantes et définitives. Découvrir le contraire. Devenir un espace ouvert à tous les vents, pour les fêtes impromptues, les plaisirs minuscules, qui surviennent au hasard des rues et de l’effervescence des regards. Sourire.

Jé ou le bonheur trop grand

Il n’y a pas de justice sur cette terre et les histoires ne se comparent pas. Le plaisir, la beauté et l’amour sont distribués sans équité. Je pense à cette fille que j’ai croisée hier soir au Playhouse. Je suis certain qu’elle n’a pas 20 ans. Dans mon souvenir, avoir 20 ans est plutôt ingrat. Je n’ai échangé avec elle que quelques phrases. Pourtant, son aplomb, son appétit de vivre, sa vivacité d’esprit m’ont sauté au visage. Aucun doute à y avoir, cette fille-là est gâtée par la vie.

Ce n’était pas le cas de Jé. Après sa naissance, un médecin a annoncé à ses parents qu’il souffrait de graves malformations cardiaques. Son système digestif n’était pas fonctionnel et il ne devait survivre que quelques mois. Mais le petit s’est accroché à la vie au point de faire mentir la science. Il a traversé ses premières années dans une aile de l’hôpital Sainte-Justine. On le nourrissait par gavage. Pour des raisons que j’ignore, la famille a choisi de déménager à Vancouver en Colombie-Britannique. Et cette aile de l’hôpital est devenue sa vie. Une grand-mère le visitait chaque semaine. Dans son grand lit de fer, il amassait toutes les babioles et les peluches que les infirmières et les concierges lui donnaient. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il s’endormait chaque soir dans un amas de petites choses.

J’ai connu Jé alors qu’il avait sept ans, dans l’école spécialisée où je faisais mon dernier stage. Tous les enfants de sa classe étaient en fauteuils roulants et il était le seul qui clopinait d’un bout à l’autre des couloirs. En tant que seul représentant du genre masculin dans l’équipe, on m’a donné le mandat d’emmener régulièrement Jé au gymnase pour qu’il y dépense son trop plein d’énergie. Nous y avons passé des heures à jouer au hockey cosom. J’ai découvert un petit bonhomme très éveillé, énergique, exubérant et taquin. Rien ne l’arrêtait. Et s’il ne pouvait parler clairement, il trouvait toujours le moyen de se faire comprendre.

Mon stage se terminait en décembre une période de l’année particulièrement fébrile dans notre classe. Le père Noël devait visiter l’école un mardi matin. Ce jour-là, tous les élèves se sont entassés dans la cafétéria. Quand il est passé devant la fenêtre et qu’il est entré par la porte vitrée, Jé est resté pétrifié, les yeux écarquillés. Je le portais sur mes épaules pour qu’il puisse mieux voir et je pouvais sentir son cœur qui trépignait. Une fois le père Noël bien installé, les enfants se sont mis en ligne pour aller s’asseoir sur ses genoux. Quand une éducatrice a posé Jé sur le père Noël, il s’est fait tout petit. Il se frottait la tête dans la fausse barbe argentée en babillant des choses incompréhensibles et en souriant. J’en ai profité pour sortir prendre l’air.

Quand je suis rentré, il y avait des hurlements au bout du couloir, les hurlements de Jé. Le visage complètement rouge et inondé de larmes, il hurlait en se débattant dans les bras de son professeur. L’infirmière de l’école était venue tout près. Il parvenait de moins en moins à respirer entre ses sanglots. Les pleurs se transformaient en crise d’asthme. Pour Jé, le départ du père Noël était insupportable. Pendant un temps qui m’a paru interminable, nous nous sommes relayés à le bercer et à tenter de le consoler, sans qu’il ne cesse de hurler. Il n’était plus qu’un cri secoué de douleur. Ce matin-là, Jé a quitté l’école plus tôt, épuisé. Il est rentré à l’hôpital en ambulance. Le bonheur de voir le père Noël était trop grand pour lui.

Pendant quelques semaines, il n’est pas revenu à l’école. Puis un matin, il est descendu de l’autobus jaune avec son sourire habituel. Nous sommes retournés au gymnase reprendre nos parties de hockey cosom. Je suis allé le voir, un soir, à l’hôpital. Il siégeait dans son grand lit de fer au milieu des peluches. À la fin des heures de visites, il s’est accroché solidement à ma main, ses yeux vissés dans les miens. J’ai détaché ma main lentement et je l’ai embrassé sur le front. Il s’est pelotonné en ramenant vers lui tous les jouets que ses bras pouvait contenir. J’aimerais croire que j’ai emporté un peu de sa douleur avec moi dans l’ascenseur, mais je sais qu’il n’en est rien. Il n’y a pas de justice sur cette terre et les histoires ne se comparent pas. Je ne sais pas ce que Jé est devenu. Mais quand la vie me semble une montagne, je repense à ses cris de joie et je me souviens des fous rires qui le faisaient se rouler sur le plancher du gymnase.

Quelques pas sur la neige

Quelques pas furtifs, sur la neige nouvelle. Se glisser dans la nuit en entrant dans la ruelle. Une faille de silence dans l’agitation de la ville. Marcher doucement vers ce hangar de tôle qui n’a l’air de rien. Apercevoir une étoile entre les branches. Parfois, je m’inquiète de cette envie que j’ai d’y retourner. Il y a là-dedans quelque chose de religieux. Je n’ai pas rejeté le catholicisme de mes ancêtres pour retomber sous le joug d’un autre aveuglement. La porte craque. À l’intérieur des voix qui chuchotent et des rires étouffés. La soie d’un silence que l’on froisse.

La méditation m’avait toujours attiré. J’ai lu beaucoup sur le sujet, sans jamais oser aller plus loin. Puis, il y a environ un an, j’avais un besoin criant des bienfaits qu’on lui prêtait. Une recherche rapide sur le Web m’a fait tomber sur la Maison de Pleine Conscience. Pas de positions compliquées. Pas de dogme, de certitudes ou de vérités. Simplement l’affirmation que chaque instant est important. Francine, la femme qui accueillait les nouveaux méditants était sympathique. Mais ce qui m’a frappé, c’est le sourire calme dans ses yeux et une sorte de tendresse dans chacun de ses gestes. J’ai tout de suite eu envie d’être un peu comme elle, ou du moins de la côtoyer. J’y suis retourné depuis, sporadiquement, peut-être un peu plus régulièrement ces derniers temps.

On ne fait absolument rien, on essaie de ne s’accrocher à aucune pensée. L’esprit tente tant bien que mal de se rattacher à la respiration. On le ramène chaque fois qu’il s’égare et il s’égare constamment. Ça me rappelle certains moments de mon enfance, quand je regardais la pluie ruisseler sur la vitre d’une fenêtre ou lorsqu’étendu sur le gazon, je regardais passer les nuages d’un après-midi d’été. Quelque chose qui ressemblait vaguement au bonheur.

Ne rien faire est une transgression dans une société tout entière axée sur la croissance et la productivité. Sourire à son esprit qui s’égare paraît carrément fou alors que la violence et les jeux de pouvoir sont la norme. Je suis un perfectionniste compulsif, un hyperactif anxieux. Me donner le droit de m’arrêter a été une révélation. La première fois que j’y suis allé, je suis rentré en métro. Et en attendant sur le quai, j’ai découvert un plaisir nouveau, celui de respirer. Une fois chaque semaine, je peux arrêter ma course et me poser sur un coussin pour ne rien faire, avec d’autres fous. C’est comme un soulagement. J’ai trouvé un sentier qui mène à un refuge, quelque part en moi. Et je sais désormais comment y retourner.

La méditation sur Passeport Santé