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Billet avec le mot-clef ‘chanson’

Laissez-moi danser

Les images du passé me fascinent. Elles tournent en boucle dans mon crâne. Je les magnifie. Et je m’y empêtre comme dans une toile d’araignée. Difficile d’y échapper ; le présent me fait trop peur. Je préfère me jeter vers un avenir hypothétique, une réédition améliorée du passé. À force de les ressasser, ces images se fixent en attentes. Déceptions annoncées. On s’était dit, El poblano et moi, que l’on retournerait au C’est Extra. Dancing Frenchy Jazzy Swing. Des mélodies qui me font rire, des souvenirs d’enfance, et puis c’est bien, parfois, de danser en écoutant les mots.

Montréal est un gros village post-moderne. Et la foule entassée au La Tulipe était constellée de visages connus et de souvenirs. Y avait le beau Karim, un straight Marocain sur lequel j’ai fantasmé pendant plusieurs années (en me disant que c’était sûrement un gai dans le placard). Et dès que je me suis enfoncé dans la foule, je suis tombé sur l’homme de la lune et son ami le Minotaure. J’ai même aperçu pour la première fois le chum de ce dernier que je n’avais jamais vu qu’en photos. Un bel homme dans la soixantaine. Après les avoir salués. Je suis allé rejoindre trois anciens collègues de Zorro et un coureur du club de courses. El Poblano est venu nous retrouver un peu plus tard avec deux amies. Nous avons dansé sur l’un des plateaux de la salle parce que la piste de danse était tellement bondée que c’était presque impossible d’y remuer.
 
Avec un air de reproche, El poblano m’a lancé « T’arrêtes pas de regarder dans sa direction » − « Oui, mais… il est tout seul. » − « Il n’y a rien qui l’oblige à rester tout seul. S’il le voulait, il n’aurait qu’à venir nous rejoindre. » C’était vrai. J’avais fait les présentations entre lui et l’homme de la lune. Ce dernier restait délibérément de l’autre côté de la salle. Pourquoi mon regard était-il toujours attiré dans sa direction ? Peut-être pour tempérer mon imagination. Cette soirée rose bonbon serait le cadre idéal pour des « retrouvailles ». Dès que je détournais le regard, je sentais poindre des espérances. En le regardant, planté de l’autre côté de la salle, indifférent, je gardais à l’œil la réalité.
 
Comme le demi-marathon approche, j’ai décidé de ne plus toucher à l’alcool. J’ai remarqué que l’alcool m’épuise. Je mets trop de temps à m’en remettre. Ces jours-ci, les allergies me maganent suffisamment (habituellement, je n’ai des allergies qu’en fin de saison). Et lors d’une soirée comme celle-ci, chargée de souvenirs et de possibilité, l’alcool attise mes blessures et transforme la moindre éraflure en plaie béante caricaturale. L’avantage d’être à jeun est de pouvoir m’observer plus objectivement. Je constate que j’ai du mal à apprécier ce qui est là devant moi. Un groupe d’amis qui sautillent avec énergie, le sourire collé au visage. Mon esprit demeure obnubilé par ce que je n’ai pas. Ces beaux garçons inaccessibles. Ce couple qui s’embrasse près de la rambarde. Mes dernières histoires de cœur ont été relativement catastrophiques et aucun progrès notable de l’une à l’autre. Il y a quelque chose que je n’ai pas compris.

Nous avons dansé, comme des défoncés. Jusqu’à ce que nos vêtements soient complètement trempés. Nous avons ri. C’était une belle soirée. Je suis rentré vers deux heures du matin en prenant un bixi. Sur le trottoir, j’ai vu le Minotaure et son chum qui cherchait un taxi. Une averse était passée. Le ciel se dégageait. Les rues mouillées étaient désertes. Je chantonnais « le monde entier est un cactus, il est impossible de s’asseoir ». L’air frais m’a fait du bien.
 
 No Ordinary Monkey | !!! After Party
 
The use of travelling is to regulate imagination by reality, and instead of thinking how things may be, to see them as they are. Samuel Johnson

Alexandre

Ce matin, après la longue montée, j’ai fait la dernière boucle au sommet de la montagne. J’ai eu la récompense de courir avec un groupe de pompiers, des pétards (sûrement ceux qui ont participé au calendrier sexy). Le programme d’entraînement porte fruit. Je sens que mes genoux (ma faiblesse) sont plus solides. J’ai terminé la course (10,7 km tout en montée et en descente) sans courbature, ni douleur. Et j’aurai pu courir encore. J’ai l’impression qu’à travers l’entraînement, je développe une relation de confiance avec mon propre corps. Comme si j’apprivoisais un animal, peut-être un peu paresseux, qui a souvent été malmené. Avec lui de mon côté, je sens que je peux aller loin.

Le printemps s’est bel et bien installé. La neige n’en a plus pour très longtemps. Le soleil était resplendissant sur la Main. Et une foule souriante secouait la poussière des trottoirs à l’est de la rue. Ne manquait que de la musique pour que ces instants soient parfaits. Une violoniste et un joueur de banjo s’étaient installés sur la place devant le métro Mont-Royal pour célébrer le temps doux, pendant qu’Amir Khadir prononçait un discours pro-palestinien devant un petit attroupement avec des drapeaux blancs, verts et rouges. Dès que j’ai pris place dans l’autobus qui me ramène chez moi, j’ai remis mes écouteurs pour me replonger dans l’univers d’Alexandre Désilets. Je suis totalement amoureux de sa musique. Le magnifique clip que voici est sorti il y a quelques semaines, il met parfaitement en valeur, les arrangements étoffés et la poésie aérienne de cette chanson. Et c’est la première fois qu’il est lui-même aussi bien filmé. La garde est la pièce titre de son deuxième album. J’avais beaucoup aimé son premier opus. Le second m’a dérouté. Et j’ai mis plus de temps à l’apprécier. Mais depuis quelques semaines, je n’écoute que lui, pendant des heures. J’aime sa voix si particulière, sa poésie et l’univers unique qu’il fait naître par sa musique. Et j’ai vraiment hâte de pouvoir voir la bête sur une scène.

Se taire

Je n’ai pas vu ce clip quand il est sorti en décembre. C’est Brutus qui l’a publié sur Facebook. Additionnez les talents de Richard Desjardins pour le texte, Pierre Lapointe pour la musique, Elisapie Isaac pour l’interprétation et Francis Leclerc pour la réalisation, et ça donne un si bel objet que l’on a juste envie de se taire et d’écouter…

Moi, Elsie – Elisapie Isaac from Vega Musique on Vimeo.

Ses yeux/his eyes

Sa voix d’homme enfant m’enivre. Il joue et déjoue la langue en la couchant sur ses musiques aux couleurs chatoyantes. Plus je connais ce garçon, plus je l’aime. Pendant qu’il chante, je danse en lavant la vaisselle. C’était une excellente idée d’acheter le dernier album d’Alexandre Désilets, La garde.

« So glad to know that there is someone « nice and kind » making a place in your life: you deserve it! » Jaime wrote me on Facebook. Why did he say I deserve it? We just run together in the same group, sometimes on Saturday morning. He doesn’t even know me.

De son côté, le Minotaure m’écrit qu’il voudrait qu’on aille prendre un verre. Pour une fois, j’ai l’impression qu’il n’a aucune arrière-pensée. Je voyais en lui quelqu’un de passionnant. Je le trouve brillant, sensible et drôle. Je l’aime bien. Son chum est un homme chanceux. Je crois vraiment que c’est mieux pour moi de ne pas le revoir. Peut-être que mon regard lui manque. Peut-être est-il seul.

« Tes yeux parlent. » He always says that. I don’t really want to talk about him, here. He’s the « nice and kind » one. Sometimes, he tells me he just has to look in my eyes to see happiness, anger or lack of sleep, when I tell him what happens in my day. But when I tried to leap in his, I only saw the night.

Look, eye!
Look, eye! by millicent_bystander, on Flickr

Une caresse intangible

La musique est un baume. On dit qu’elle adoucit les mœurs. Elle tapisse le vide, en colore subtilement le gris. J’y pose ma tête et je ferme les yeux.

J’ai retrouvé le travail et j’ai renoué avec la fatigue, celle du vendredi. J’adore ce que je fais. Les défis qui se dressent devant moi me stimulent. J’aime les gens que je côtoie là-bas. C’était ma première semaine dans un emploi rémunéré après des mois où j’ai vécu comme un roi, sans travailler. Un changement de rythme un peu brutal. Pour faciliter la transition, j’ai laissé tomber plein de choses. J’ai décidé de prendre congé du gym. Je n’ai pas couru depuis Noël. Après quelques jours, j’ai cessé la méditation. Je n’ai plus ouvert mes livres d’anglais. J’ai même arrêté de faire mon lit. Je tombe facilement dans l’excès. Au fil de la semaine, le boulot avait envahi mon esprit et mes nuits. J’y pensais en marchant sur les trottoirs enneigés, en mangeant le matin, le midi et le soir. Je crois même que j’en ai rêvé.

Il faut que j’arrive à m’engager dans le travail avec mesure. C’est une question de santé. Je dois décrocher à la fin du quart, m’obliger à prendre mes pauses et défendre jalousement les autres parties de ma vie.

Le vendredi soir m’a pris par surprise. Je me souviens que ça m’arrivait souvent, avant. Sur l’adrénaline pendant toute la semaine, je me retrouve lessivé devant un grand vide quand arrive la fin de la dernière journée. Quelques appels qui aboutissent sur des répondeurs. De l’errance compulsive sur la Toile à la recherche de miettes d’autrui. Je sais que c’est la fatigue qui allonge les ombres. C’est elle qui me rend fébrile, qui me fait voir tout en noir, qui attire l’eau dans mes yeux pour un rien.

Je dois me reposer, tout simplement. Mais rien n’est plus compliqué un vendredi soir, lessivé, face au vide. Heureusement, il y a la musique, celle qui appelle les mots, celle qui assouplit les angles et captive mes sens, une caresse intangible.

En ce moment, j’écoute Patrick Watson. La musique de leur dernier album Woodens Arms bat dans mes oreilles comme un battement de coeur. Des mots qui ont la fragilité de l’enfance et qui marchent en funambule sur des musiques somptueuses. Je ne les connaissais pas. C’est l’excellent Podcast The Signal qui m’a fait découvrir ces Montréalais géniaux. (Patrick Watson est un quatuor qui porte le nom de son chanteur et parolier.)

Ma langue au chat

Dès mon premier contact avec ses chansons, j’ai aimé Léonard Cohen. Il représente l’autre versant de ma culture. Celui que la loyauté à la langue maternelle m’interdisait d’explorer. L’anglais. Rien que ce mot évoquait la haine et le mal pour l’enfant que j’étais. Les angles, le sale argent, la froideur et l’indifférence. Mais surtout la réussite, inaccessible, et la frustration qui s’y collait.

Depuis que j’explore ce versant, je réalise qu’une langue est beaucoup plus complexe que son vocabulaire et sa grammaire. Je suis souvent découragé devant l’ampleur de la tâche. J’y travaille tous les jours. J’avance si lentement. Mais je pressens que ce qui m’attend de l’autre côté, presque à portée de main, est trop grand pour laisser tomber. Je le sens quand je me perds entre les mots, ceux de Léonard Cohen, par exemple.

Même avant de connaître le vocabulaire, avant de m’aventurer dans la syntaxe, j’étais pétri de culture anglaise. Mon français a des tournures, des envies, des mauvais plis de l’anglais. Ma pensée s’y glisse comme dans un complet sur mesure ou un jeans déjà usé. Et ce n’est qu’en apprenant les mots que j’en prends conscience. La langue n’est qu’une partie de ma culture, son véhicule. Je suis citoyen du monde et Nord-Américain, avant d’être francophone.

Comment se positionner dans la mouvance des mots et de la course du monde ? Que deviendra ma langue, celle que je parle tous les jours, dans les prochaines décennies ? S’éteindra-t-elle sans faire de bruit comme elle l’a fait en Louisiane ? Dénatalité, mondialisation, libéralisme et économie de marché se liguent pour la reléguer à l’ombre. Quand je vois l’étroitesse d’esprit de certains de mes compatriotes, quand je vois leur mépris et leur indifférence vis-à-vis de la culture et de leur propre langue, je me dis qu’il ne peut en être autrement. Il y a aussi les puristes, les bien-pensants qui rêvent du français de leur enfance et qui l’enferment dans une identité raciale et historique, en refusant de regarder vers le présent ou le futur. Je me suis souvent fourvoyé en marchant dans leurs pas. Une chose est sûre, ce n’est pas en se repliant sur soi que l’on garde sa langue vivante. Ce n’est pas en érigeant des barrières, en fermant des portes, et en posant des barbelés. Une langue ne peut vivre sans amour et elle ne peut survivre sans fierté.

L’avenir du français est peut-être ailleurs, quelque part aux confins de l’Afrique, le jour où ces pays dévastés se libéreront vraiment des blessures du colonialisme.

Homme idéal

On m’a déjà demandé : C’est quoi ton type d’homme ? Quel genre de mec te fait craquer ? J’ai du mal à répondre, j’ai vraiment des goûts très diversifiés. J’aime les rouquins bohèmes, les blonds austères, les Méditerranéens flamboyants. Les audacieux, les maladroit, les prétentieux. Je fantasme autant sur les cow-boys et les rockeurs que sur les hommes d’affaires.

Mais si je devais faire un seul choix, s’il ne devait y avoir qu’un seul d’homme, ce serait celui que vous pouvez voir dans ce clip. Vers la fin de mon adolescence, c’est sa voix qui m’a d’abord séduit. Les voix graves, profondes, tout en étant vulnérable, me font vibrer. Je suis un auditif, les hommes silencieux me laissent de glace. Les voix réveillent quelque chose d’animal en moi. Par la suite, c’est son physique de crooner d’une autre époque qui m’a plu. Je ne sais pas d’où ça vient, mais j’ai un faible pour les grands bruns aux yeux tendres. Affublez-les d’une cravate, de lunettes ou de cheveux gominés et on tombe pile sur mon fantasme numéro un.

J’aime sa simplicité, le mystère dont il s’entoure et sa musique. J’aime sa timidité presque gauche, sa pomme d’Adam, et son côté aguicheur. J’aime fréquenter son univers poétique, parfois sombre, parfois rose bonbon. Malgré les années qui passent, il reste celui qui s’approche le plus de mon idéal masculin. Plus il vieillit, plus il est séduisant et il s’appelle Étienne, même le prénom est joli. Étienne Daho, Comme un igloo, de l’album Paris Ailleurs (1991)

Etienne Daho
Le clip sur Youtube.