La lucidité glisse sur ma peau comme une lame. Un faux mouvement, un geste de trop, et elle tranche ma chair. Quand on réclame la vérité, il faut être assez fort pour l’entendre, quelle qu’elle soit. Absorber le choc. Et encore plus difficile : vivre avec, pour les jours et les mois qui suivront. Et marcher sans perdre pied, malgré le vide qui s’ouvre soudain tout autour, malgré la solitude et sa marque indélébile.
Toute ma vie, j’ai fermé les yeux en serrant les paupières de toutes mes forces. J’ai rêvé, oublié. J’ai pensé à autre chose. J’ai fui en empruntant toutes les issues mentales. Je me suis muré dans le déni. Survivre à défaut de vivre. Je n’ai affronté la réalité que lorsqu’elle s’est abattue sur moi. Mais la confrontation m’a rendu plus fort. J’ai grandi, il était temps. Je ne veux plus perdre le fil du réel.
Il ne m’aime pas. J’ai entendu les mots. J’ai réagi avec une maturité qui m’étonne, sans espoirs déplacés, sans reproches et sans éclats. Et je me suis dit que cette histoire à peine esquissée était désormais terminée. Mais tous ces rêves dont je l’avais auréolé continuent de me narguer, chaque nuit. Et depuis mes gestes sont en plomb et le printemps est devenu inutile. Mais je garde les yeux grand ouverts, encoléré, frondeur.
Je dois me faire violence, m’arracher du lit où je sombre, m’éloigner de l’écran scintillant. Sortir, de force s’il le faut, pour respirer les impressions, les saveurs et les chaleurs portées par le vent. Apercevoir la Terre qui poursuit sa ronde. Faire taire la panique. Ne pas me projeter dans un futur lointain idéalisé ou dans les soubresauts d’une tragédie inéluctable et ridicule. Me ramener patiemment au présent. Réaliser où je suis. Les pieds plantés dans ce printemps timide. À m’accrocher à ce que j’ai gagné au fil des ans : une vie qui me ressemble un peu plus, quelques amis précieux.

Anémone pulsatille au jardin alpin du Jardin botanique de Montréal.