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Billet avec le mot-clef ‘décision’

Magellan

Je blanchis. Une première mèche blanche est apparue au-dessus de mon front quand j’étais à New York. Depuis que je suis rentré, je porte toujours une barbe de quelques jours. Mais je ne peux pas la laisser pousser plus parce qu’elle aussi blanchit de plus en plus distinctement. Je règle le clipper à 2. Chaque décision que l’on prend, chaque pas que l’on fait a des conséquences. Elles courent devant nous comme des ronds dans l’eau, pour aller rebondir jusque dans notre avenir. Je le sais. Je le sais un peu trop, peut-être.

Je marche d’un pas mal assuré, secoué par la tempête. Je pense avoir pris la bonne décision en choisissant de quitter Zorro, mais je suis quand même inquiet. Je pense au Jardin comme à un havre. Mais pour l’atteindre, il me reste six semaines à traverser. Ces jours-ci sont particulièrement difficiles. La simple présence du directeur de Zorro & co. me donne de l’eczéma. J’en fais des cauchemars presque toutes les nuits. Tant bien que mal, j’essaie de mettre en oeuvre tout ce que j’ai de patience, de compassion et de détachement, pour dompter cette colère monstrueuse qu’il réveille en moi. Cette colère m’use. Je me dis qu’une réaction aussi forte a sûrement des choses à m’apprendre. Mais je ne comprends pas ce que j’ai à comprendre. Et ça me prend tout mon petit change juste pour rester la tête hors de l’eau, pour trouver l’énergie qu’il faut pour continuer, un jour après l’autre.

Magellanic Penguin
Magellanic Penguin by Tobrouk, on Flickr

Un oiseau

Le cœur est un oiseau, dit la chanson. J’ai souvent relu vos commentaires. « … Follow your heart Kevin Zaak… » « … trouver le plus de bonheur possible dans l’horizon prévisible… » j’avais le cœur déboussolé. Puis j’ai reçu un appel du Jardin. Le poste est disponible. Il serait pour moi, si je le veux. Même le cœur déboussolé, je ne pouvais pas m’empêcher de sourire.

Le même jour, je regarde la tête du directeur de Zorro et cie dans son bureau quand il me dit d’un air entendu : « c’était pas mangeable ! ». J’ai souri faiblement. C’était bon. En tout cas ce que j’ai pu goûter. Parce qu’il est arrivé quand tout le travail était fini et qu’il s’est jeté sur les entrées comme s’il était sous-alimenté. Tout le monde m’a fait des commentaires positifs. Mes bénévoles sont des anges. J’ai même un bénévole qui m’a bricolé une carte pour me remercier et me dire que la soirée était parfaite. Tout le monde était content. On a fait des miracles, dans un temps record, avec peu de budget. Lui, le directeur, n’a absolument rien fait. Mais il trouve le moyen de critiquer : c’était pas mangeable, l’espace était mal organisé, le service, c’était un peu garroché. Ce jour là, on devait se rencontrer à 10 h 30. Il est arrivé à 11 h 15. Il n’a rien dit, ne s’est pas excusé. Je le regarde. Et je respire. Je sens la colère qui est là. Mais elle passera. Tout passe.

Et je me revois aller travailler à pied. Faire de la photo en sortant du travail quand le soleil allonge les ombres de fin d’après-midi. Me concentrer sur la course et écrire. Nourrir les mésanges. Réfléchir sous la pinède du Jardin japonais. Je n’ai même pas à décider. Mon cœur vole déjà vers le Jardin en gazouillant.

Parce qu’en plus de la beauté des lieux, j’y trouve le respect des gens, l’amour du travail bien fait, la complicité. Si je me sens un peu coupable, c’est d’abandonner El poblano chez Zorro et cie. Il faut que je lui dise à quel point je trouve qu’il est quelqu’un d’exceptionnel. C’est en travaillant avec lui que je l’ai découvert. Devant les difficultés, dans ce milieu malsain, il brille de sincérité, de ruse et de courage. C’est d’ailleurs à lui que je vais demander conseil. Mon cœur vole vers le jardin, mais ma tête n’arrive pas à entériner la décision.

IR Jardin Japonais Montreal
IR Jardin Japonais Montreal par Cocoabiscuit, sur Flickr

Le cœur est un oiseau, paroles : Michel X. Côté. Musique: Richard Desjardins, 1988

Dilemme

J’suis pas bon pour dealer avec le stress. J’aime pas trop les montagnes russes. Pourquoi il faut que ce soit toujours tout ou rien ? Dead-end job. That might be my fate.

D’un côté, ma job actuelle. Zorro & cie. Une job avec des défis, des responsabilités, des aspects passionnants, une équipe que j’aime. Le stress, les nuits échevelées où je dors à moitié. Les frustrations. La rage. Encore le stress. Le travail qui prend toute la place et la vie qui fout le camp. Le poste va probablement être coupé au printemps. Ce n’est plus la priorité de l’organisme subventionneur. La réponse viendra en juin. Si j’attends en juin, je me retrouve le bec à l’eau. Mais en même temps, je crois que c’est le genre de travail que j’aimerais faire dans la vie, quand je serai grand, si je suis grand un jour, on sait jamais, mais avec juste un peu moins de stress.

De l’autre, le Jardin. Une job à cinq coins de rue de ma porte. Je peux manger à la maison le midi. Avec un bon salaire, dans une atmosphère hyper relax, une équipe que j’aime aussi. Je peux même courir dans les sentiers, après le travail. Zéro stress pour 7 mois, les nuits de sommeils pleines. Je vais devoir boire du café pour me tenir éveillé parce que parfois, les journées sont un peu ennuyantes. La vague impression d’être inutile. Et au bout, ben, rien du tout. L’assurance chômage et on repart à zéro. Niet. Pas d’avenir, là. Juste une sorte de vacances. Mais l’été, c’est bien les vacances, non ?

Je ne sais plus quoi penser. J’ai le mal de mer. Et même quand j’arrive à pencher d’un côté, ça ne sert à rien, car les deux avenues sont aussi incertaines l’une que l’autre. Et puis je dois jouer la game, parce qu’eux la jouent chacun de leur côté. Le Jardin me dit que j’ai presque une place assurée, mais qu’ils ne peuvent rien me garantir pour l’instant. Zorro me dit qu’ils ne savent pas quelles sont les chances que la subvention soit renouvelée, qu’ils ne peuvent rien me promettre. Moi je souris des deux côtés. Je vais peut-être devoir trancher. Trust my instincts, close my eyes and leap, on one side or another. Je souris. Jaune. Et je pense : Take the money and go, Johny go. Et j’ai la tête qui tourne.


J’écoute en boucle, le dernier album d’Alexandre Désilets. Il est unique.