Ma recherche d’emploi n’aura pas duré. L’entrevue s’est bien déroulée. Le directeur a su répondre à mes inquiétudes et il a été capable d’entendre mes critiques et mes commentaires. Nous avons bien sûr discuté des raisons de mon départ et des motifs qui me poussent à vouloir revenir. Les défis sont immenses. J’aime. Il m’a offert le poste à la fin de l’entrevue. Je commence la première semaine de janvier. J’aurai plus de responsabilités et de meilleures conditions, mais sans diplôme universitaire, mon salaire plafonne.
On m’a présenté celui qui m’a remplacé et qui occupe désormais mon ancien bureau. On ne s’était jamais rencontré. Je l’avais vu en photo sur Facebook. Il a dit qu’il avait vu mes traces, un peu partout dans le bureau et sur le site Web. Traces. J’ai trouvé le choix de mot curieux. Et pendant qu’on me présentait les nouveaux employés, je laissais traîner mon regard sur les murs, sur les meubles. Il y avait effectivement des traces, partout. Des objets oubliés. Des reliques. Des traces de moi, des traces de ceux qui ont travaillé là en y laissant un peu d’eux-mêmes. On se serait cru dans un musée.
J’étais comme sous le choc. Bien sûr, j’étais surpris de me retrouver aussi vite avec un emploi. Mais c’est surtout de reprendre contact d’un seul coup avec tous ces souvenirs et ce vécu d’une telle intensité. Je me souviens quand le ton montait entre moi et Chris et que je voyais que je le poussais jusqu’à ces dernières limites. Je me souviens que ces accrochages n’entamaient jamais le respect et même la confiance que nous avions l’un pour l’autre. Il va me manquer. Je me souviens des fous rires, de la complicité et de toutes les conneries qu’on a pu dire ou faire sous l’effet de la fatigue. Je me souviens quand Maxime m’a raconté qu’il avait essayé de se pendre. Je me souviens de ses yeux égarés et de mon sentiment d’impuissance pendant les semaines qui ont suivi. Un peu sonné, je me suis promené de sourire en poignée de main. Tout le monde avait l’air sincèrement content de me retrouver. J’ai passé l’été avec une équipe de femmes, toutes plus âgées que moi. Ma nouvelle équipe sera constitué exclusivement d’hommes et j’y serai l’un des plus vieux. Et il y a dans mes nouveaux collègues quelques pétards hallucinants.
Le lendemain, je suis allé courir dans la neige folle du Mont-Royal. À -6 °C, il ne faisait pas assez froid pour que le chemin ait durci. De la nouvelle neige tombait sans interruption depuis plusieurs jours. Mes pieds glissaient dans toutes les directions. Excellent exercice pour les muscles stabilisateurs. En montant la dernière pente, près du lac des castors, j’ai eu l’impression que je n’avançais pratiquement pas. Au brunch, j’avais mal partout. Je me suis retrouvé à une table où la conversation se déroulait en anglais. Et c’est comme si mon voyage à New York n’avait pas laissé de traces. Avec le bruit, je perdais sans cesse le fil de la conversation et quand je voulais parler, je m’arrêtais la bouche béante, à court de mots.
Jeux de lumière dans le Parc du Mont-Royal sous la neige par Nicolas Grevet, sur Flickr