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Billet avec le mot-clef ‘fatigue’

Jours perdus

Un samedi perdu. Je suis tellement brûlé que j’ai renoncé à aller courir sur la montagne fraîchement enneigée. J’ai dormi. J’ai lu, enroulé dans une couverture. J’ai dormi encore. Je savais qu’il ne servait à rien de lutter. Ces derniers temps, j’ai travaillé comme un fou pour me rendre indispensable. Mon poste peut être coupé d’une semaine à l’autre. Le matin, avant le travail, j’ai commencé à aller m’entraîner au stade. J’y suis peut-être allé un peu fort. Poursuivre la lecture

Bourrasques

Mon humeur vire du gris au noir. Fatigué d’être fatigué. Plein le cul de courir. Je mets une semaine à me remettre de chacune de mes longues courses. Je n’arrive pas à me reposer. Ces nouveaux comprimés me restent coincés dans la gorge. J’en ai assez de cet été caniculaire où tout est beau, égal, tout le temps. Et en même temps, je n’ai pas envie que l’automne s’installe en roi et maître. Je pressens la grisaille. Je déteste l’incertitude qui plane sur ma vie des prochains mois. Je n’ai pas de plans solides, pas de désirs, plus d’envies, pas de sol sous les pieds. On dirait que rien n’a de sens. Désorienté.

weather report (aglagla)

Noir

J’ai souvent dit que je n’ai pas peur de la mort. C’est probablement faux. Et c’est la présence de la mort que je pressens, quand je m’approche des limites de l’épuisement.

Je rêve beaucoup en ce moment. Une soif d’évasion. Les rêves de fin de nuit me transportent hors de ma vie. J’y expérimente des combinaisons de sentiments complètement inédites. Je me réveille face à de nouvelles perspectives. Depuis quelque temps, je traverse une période noire malgré l’été éblouissant. L’entraînement est difficile, je compte les jours qu’il me reste à traverser. 49. Et j’appréhende le crash d’après course. Le soleil est implacable, jour après jour. Les douleurs physiques s’accumulent. Mais le pire ce sont ces voix qui me répètent que ce n’est jamais assez et ma peur de l’échec et ces blessures ouvertes aux quatre vents. Seulement ne pas arrêter, les yeux rivés au bout de la route.

J’ai choisi de ne pas postuler pour ce poste aux conditions avantageuses à la ville, où je me serais ennuyé à mourir. J’ai fait une excellente entrevue pour un petit contrat pas du tout payant pour lequel j’étais le candidat idéal. Ils ont choisi de prendre quelqu’un d’autre. Chaque soir quand je rentre, les problèmes avec les voisins et l’appartement me minent le moral. La sœur d’une ancienne collègue de Zorro est décédée la semaine dernière. Nous avions exactement le même âge. Une tumeur au cerveau à l’évolution fulgurante. J’imagine la stupeur, le vide soudain sous les pieds de ceux qui restent. Ce vide qui est toujours là, pourtant. Mais devant lequel nous fermons les yeux. J’imagine la douleur de tout ce qui n’a pas été dit, de tout ce qui aurait pu être réalisé, et qui ne le sera jamais. Elle dit qu’elle se surprend à imaginer encore que sa petite sœur en est voyage, qu’elle est très occupée et que tout cela est temporaire. Les départs abrupts nous laissent démunis.

Mille fois, j’ai eu envie de tout abandonner pour le marathon. J’ai couru jusqu’au lac Saint-Louis, depuis le Vieux-Port. La vue sur le large m’a donné le vertige et m’a serré le cœur. Le retour a été particulièrement pénible. Sur des kilomètres, le canal longe une autoroute. L’air avait la couleur du soufre. L’orage s’avançait sur la ville industrieuse. Rien n’avait plus de sens.

Pont Champlain en rénovation

Entre les lignes

J’écris souvent des textes que je ne publie pas. Parce que je les trouve trop sombres. Mon histoire familiale est lourde et entachée de honte. Et je ne veux pas qu’on me reproche de ressasser le passé et de me complaire dans le malheur (ou de justifier mes échecs). Alors je les garde pour moi. J’ai pensé les publier en fermant les commentaires. Mais ce serait pire, je les imaginerais. Il faut pourtant que je casse ces souvenirs en mots. La noirceur monte en moi par vague, ces jours-ci. L’actualité, la politique, toute la société qui m’entoure me met en furie. J’évite les bulletins de nouvelles, les journaux en ligne. Ma colère n’a pas de fin.

Je suis fatigué d’être fatigué. Parfois, je vois le virus comme un chat qui joue avec une souris. Il me secoue, me relâche. Il attend que je détale pour m’aplatir d’une patte. Je ne connais personne de mieux informé et de plus obsédé par sa santé que moi. Je suis fidèle aux traitements, malgré les cauchemars des assurances médicaments. Je compte les protéines, le fer, la vitamine B12. Rien n’y fait. Le contrôle m’échappe. La fatigue me rattrape. Les maux de ventre m’empoisonnent la vie et me rendent irritable. Rien de ce que j’avale ne passe bien. Le seul moyen d’arrêter les maux de ventre est de cesser de manger. Quand je ne cours pas, je mange peu. J’ai besoin d’un break.

J’imagine le marathon. Quelle immense pression je me mets en projetant cette épreuve en septembre. Ce midi sur la terrasse, Stéphane a dit que j’étais malade de vouloir faire ça. Si je le réussis, j’aurai au moins réussi une chose dans ma vie. Je voudrais courir un marathon avant de mourir. Qui sait combien de temps il me reste ? Je vois bien que je n’ai aucun contrôle sur l’avenir. Il n’y a pas de certitudes sur les années à venir. C’est maintenant qu’il faut courir. Le programme va bien, je crois. La course me fait du bien, comme les gens que je côtoie à travers cette activité. En m’entraînant, j’apprends à gérer mon stress, mes attentes et mes exigences. Le corps ne ment pas et ne tolère pas la tricherie. Et quand je cours, je suis libre.

Renoncer

Quatre jours. Quatre jours avant la course pour laquelle je m’entraîne depuis cinq mois. Dimanche dernier, j’ai eu du mal à compléter la plus petite sortie de la semaine, un six kilomètres. Je n’y arrivais pas, sans trop savoir pourquoi. Le lendemain, je me réveille avec une toux qui venait des fonds des bronches, la tête dans le vague, la fièvre. Panique. Colère. Découragement quand je jette un oeil au bout de papier où je consigne mes entraînements depuis janvier.

Il fallait trancher. Si je n’allais pas mieux, je ne ferais pas le demi d’Ottawa. J’ai pris l’après-midi de congé. (Cette année au Jardin, j’ai droit à 3 heures de congé de maladie payées, youhou !) Je me suis étendu en espérant que mes 450 CD4 allaient se botter le cul pour venir à bout du nouveau virus qui assiège mon système. J’ai fait tout ce qu’il fallait, c’est à dire : rien. M’arrêter. Boire beaucoup de liquide. Le plus dur a été d’accepter que je n’allais peut-être pas courir. C’est toujours ce que je trouve le plus difficile, renoncer.

Mais renoncer, c’est aussi jeter du lest quand la montgolfière perd de l’altitude. J’ai abandonné. Je me suis répété que des courses, il y en aurait plein d’autres. Que c’est peut-être ce que ce virus doit m’apprendre. Et la montgolfière s’est mise lentement à remonter. Après une nuit de sommeil, la toux avait quitté les bronches pour se muer en mal de gorge. Dès que le mal s’éloigne des poumons, je suis rassuré. J’ai arrêter de m’en faire. Je suis retourné au travail pour une dernière journée. J’ai essayé d’y trouver du plaisir. J’y suis parvenu.

Mais le lendemain, rechute. La toux revient en force. Mes voisins n’ont pas dormi de la nuit, cette nuit-là. Je me suis mis à avoir peur, au matin, quand j’ai vu du sang dans le mouchoir où je toussais. Pas de place à ma clinique habituelle avant lundi. Info-Santé m’a recommandé une clinique louche. J’ai attendu 4 heures dans la salle d’attente exiguë pour me faire dire que c’était un petit virus et que le sang c’était quelque chose qui pouvait arriver quand la toux est forte. Du repos. Je suis assommé par le mal de tête. J’ai donné ma place au demi-marathon à quelqu’un qui n’avait pu en avoir une. Il va courir en mon nom. Ma première idée était d’aller quand même à Ottawa. Mais mal en point, comme je le suis, je préfère rester à Montréal.

Et je suis en colère contre la vie. Tout ce que j’ai entrepris depuis janvier s’est révélé un échec. Échec professionnel chez Zorro. Échec amoureux avec l’homme de la lune. Cette course était le seul projet encore devant moi, à portée de main. Cinq mois d’entraînement qui se soldent aussi par un échec. Je suis fatigué. Je ne sais plus si j’ai envie de courir. Je prends une pause. De ce blogue, entre autres. J’y investis énormément de temps et d’énergie et je n’en retire presque rien.

Je suis abonné au « word of the day » du dictionnaire Merriam-Webster. Le mot du jour : resign (verb) : to give up (a job or position) in a formal or official way. Examples: « The senator was forced to resign his position. » [no object] « The newspaper’s editor resigned after the scandal. » « He resigned from his job as principal of the school. »

the gift of the moose

La vie dehors

Voir petit, diminuer mes exigences, c’est un peu le contraire de l’éducation que j’ai reçu. Mais c’est une façon de faire que je dois apprivoiser. C’est le seul moyen de composer avec ces vagues de fatigue tout en menant de front le travail et le programme d’entraînement. Le printemps, s’il peut bien finir par s’installer, me donnera peut-être un coup de pouce. Je commence à en avoir assez des sorties dans le vent glacial. Après quelques semaines au Jardin, j’ai revu El poblano. Il est désormais le dernier de mon ancienne équipe à travailler pour Zorro & co. On s’est donné rendez-vous avec un autre ex-collègue pour le lancement d’un nouveau projet de prévention dans un bar de la rue Sainte-Catherine.

Je me suis retrouvé dans ce bar sombre, le Lagon noir. J’ai plongé dans ce brouillard de signes non verbaux, de regards entrecroisés et de souvenirs, parfois intense. La bouteille de bière comme une bouée pour surnager dans la foule trop serrée. C’était bon de les revoir, de constater que certaines choses ne changent pas et que la plupart d’entre eux sont plus qu’une définition de tâche. C’était un plaisir juste d’être ensemble pour cette soirée d’un printemps tardif, être ensemble dans un lieu sombre qui se voudrait rebelle et mal famé. La musique, le parfum du houblon, la testostérone dans l’air.

Mais je suis devenu vraiment pépère. Il était à peine dix heures et je réprimais un bâillement en pensant à mon lit. Pourtant, observer le ballet des bars glauque m’amuse et je goûte les vieilles complicités. Je suis rentré vers 10 h 30. Après ces dernières semaines de grisailles, de grésil et de pluie froide, la douceur de l’air étonnait. Tout près de chez moi, il y avait du monde sur les trottoirs, j’étais certain que les rues du quartier seraient désertes, un jeudi soir. Et je me suis mis à penser à toutes ces occasions que je laissais passer en m’enfermant chez nous. Toutes ces soirées où je reste coincé dans ma routine alors que le présent s’offre chaque fois, multiple et généreux. J’ai maudit cette fatigue. Mais peut-être que je lui cède trop facilement, ou que je lui accorde trop d’importance.

J’ai voulu me protéger. Je me suis fait une bulle, un quotidien de vieux garçon, en glissant sur la pente du moindre effort. Je m’isole et toutes mes interactions finissent par se cantonner au virtuel. Ce n’est pas par envie de m’isoler puisque je papillonne compulsivement d’un site à l’autre dans l’espoir d’une réponse, un signe de vie, un message.

Je veux des échanges, des discussions, de la chaleur. Les jeux de séduction purement sexuels ou les guerres d’ego ne m’intéressent plus. Même si la plupart du temps, je ne suis pas 100 % confortable dans les chassés-croisés relationnels. Tant de fois, j’ai répété au Cow-boy : « life begins at the end of your comfort zone. » Il n’a pas pu s’empêcher de me la remettre sous le nez, l’autre jour. Au Lagon noir, j’ai rencontré Hugo, le plus jeune des amis du Minotaure. Il m’a parlé de la prochaine soirée C’est Extra pour le dimanche de Pâques. El Poblano viendra avec moi. Je n’ai pas dansé depuis… je ne sais pas depuis combien de temps je n’ai pas dansé. Au moins deux ans, peut-être plus.

CHROMA

Fatigue

Je dors de longues nuits. Et les jours où je ne travaille pas, je ne peux m’empêcher de m’étendre pour quelques heures supplémentaires, sans venir à bout de cette fatigue qui entrave mes mouvements et mes élans. Elle m’inquiète et j’échafaude des hypothèses sur ses causes : infections cachées, dérèglement hormonal. C’est peut-être un signe de vieillissement (peut-être pas le vieillissement chronologique, mais celui qui s’accélère par les dégâts du VIH). Je ne peux m’empêcher de penser au temps qui file et à la fragilité de la vie.

Ce pourrait être un effet secondaire de la médication (Viramune, Viread, Ziagen), difficilement métabolisée par les reins et le foie. C’est peut-être aussi de la fatigue accumulée ces derniers mois à Zorro. J’ai senti à quelques reprises que je dépassais mes propres limites et j’en ai payé le prix : nuits d’insomnie, brûlements d’estomac, reflux gastriques, migraines. Je suis certain que mes cheveux ont blanchi depuis que je suis retourné travaillé là-bas. Peut-être que ma tolérance au stress diminue avec le temps.

J’ai beau me révolter, avaler des vitamines, prendre du soleil, respecter des horaires stricts, rien n’y fait. La seule chose que je peux faire, c’est lâcher prise, accepter et dormir quand le sommeil m’attire. Je me console en réalisant que la fatigue chronique semble être un problème assez répandue. Plusieurs personnes doivent composer avec un épuisement chronique. Le seul point positif que je peux trouver à cette fatigue, c’est qu’elle me pousse tout doucement dans mes derniers retranchements, là où j’ai souvent glissé la poussière sous le tapis. La fatigue m’accule à tous ces problèmes non réglés, que je traîne depuis trop longtemps, et qui me tirent vers le passé. Elle m’oblige à les liquider, si je veux m’en dépêtrer. D’une certaine façon, elle me fait avancer.

Man Asleep on Bench

Rêver

Je suis fatigué d’écrire ma vie. Mais en même temps, j’ai beaucoup de mal à en sortir pour raconter autre chose. C’est comme si le blogue était devenu une habitude, une habitude qui a pris toute la place.

Il y a l’écriture fonctionnelle, pour laquelle je suis payé des peanuts, essentiellement des textes techniques reliés à l’horticulture. Et le blogue. Rien d’autre entre les deux. Et ça me manque un peu, parfois, souvent, en fait. C’est comme une niche que je me suis taillée, qui devient un peu étroite avec le temps, mais dont je suis désormais prisonnier. Une prison complètement intérieure faite de mes propres blocages. Et des jours comme aujourd’hui, où je suis lessivé de fatigue, cette prison m’étouffe. Je m’ennuie du temps où je m’évadais de tout en inventant des histoires que personne ne lirait.

Il y a aussi ma vie qui voudrait respirer. J’aimerais bien apprendre à vivre chaque moment, sans m’imaginer les futurs possibles, sans mettre en scène mentalement chaque événement, sans chercher sans cesse le filon dramatique ou l’angle intéressant. Je revendique le droit d’être inintéressant. Raconter quelqu’un, c’est lui apposer des étiquettes, c’est colorer le ton de la relation, c’est narcissique et non productif pour laisser s’épanouir une relation.

Je traverse un passage à vide. Ces moments où l’on a besoin de parler alors que les mots ne viennent pas et où l’on s’obstine à se taire. Je sais que ces passages sont souvent nécessaires. On a tous besoin de dormir et de rêver.

Par Laurent Pflughaupt
Par Laurent Pflughaupt par Mitternacht, sur Flickr