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Billet avec le mot-clef ‘fatigue’

Fatigue

Je dors de longues nuits. Et les jours où je ne travaille pas, je ne peux m’empêcher de m’étendre pour quelques heures supplémentaires, sans venir à bout de cette fatigue qui entrave mes mouvements et mes élans. Elle m’inquiète et j’échafaude des hypothèses sur ses causes : infections cachées, dérèglement hormonal. C’est peut-être un signe de vieillissement (peut-être pas le vieillissement chronologique, mais celui qui s’accélère par les dégâts du VIH). Je ne peux m’empêcher de penser au temps qui file et à la fragilité de la vie.

Ce pourrait être un effet secondaire de la médication (Viramune, Viread, Ziagen), difficilement métabolisée par les reins et le foie. C’est peut-être aussi de la fatigue accumulée ces derniers mois à Zorro. J’ai senti à quelques reprises que je dépassais mes propres limites et j’en ai payé le prix : nuits d’insomnie, brûlements d’estomac, reflux gastriques, migraines. Je suis certain que mes cheveux ont blanchi depuis que je suis retourné travaillé là-bas. Peut-être que ma tolérance au stress diminue avec le temps.

J’ai beau me révolter, avaler des vitamines, prendre du soleil, respecter des horaires stricts, rien n’y fait. La seule chose que je peux faire, c’est lâcher prise, accepter et dormir quand le sommeil m’attire. Je me console en réalisant que la fatigue chronique semble être un problème assez répandue. Plusieurs personnes doivent composer avec un épuisement chronique. Le seul point positif que je peux trouver à cette fatigue, c’est qu’elle me pousse tout doucement dans mes derniers retranchements, là où j’ai souvent glissé la poussière sous le tapis. La fatigue m’accule à tous ces problèmes non réglés, que je traîne depuis trop longtemps, et qui me tirent vers le passé. Elle m’oblige à les liquider, si je veux m’en dépêtrer. D’une certaine façon, elle me fait avancer.

Man Asleep on Bench

Rêver

Je suis fatigué d’écrire ma vie. Mais en même temps, j’ai beaucoup de mal à en sortir pour raconter autre chose. C’est comme si le blogue était devenu une habitude, une habitude qui a pris toute la place.

Il y a l’écriture fonctionnelle, pour laquelle je suis payé des peanuts, essentiellement des textes techniques reliés à l’horticulture. Et le blogue. Rien d’autre entre les deux. Et ça me manque un peu, parfois, souvent, en fait. C’est comme une niche que je me suis taillée, qui devient un peu étroite avec le temps, mais dont je suis désormais prisonnier. Une prison complètement intérieure faite de mes propres blocages. Et des jours comme aujourd’hui, où je suis lessivé de fatigue, cette prison m’étouffe. Je m’ennuie du temps où je m’évadais de tout en inventant des histoires que personne ne lirait.

Il y a aussi ma vie qui voudrait respirer. J’aimerais bien apprendre à vivre chaque moment, sans m’imaginer les futurs possibles, sans mettre en scène mentalement chaque événement, sans chercher sans cesse le filon dramatique ou l’angle intéressant. Je revendique le droit d’être inintéressant. Raconter quelqu’un, c’est lui apposer des étiquettes, c’est colorer le ton de la relation, c’est narcissique et non productif pour laisser s’épanouir une relation.

Je traverse un passage à vide. Ces moments où l’on a besoin de parler alors que les mots ne viennent pas et où l’on s’obstine à se taire. Je sais que ces passages sont souvent nécessaires. On a tous besoin de dormir et de rêver.

Par Laurent Pflughaupt
Par Laurent Pflughaupt par Mitternacht, sur Flickr

Remontée

Le samedi soir, je suis à court de mots, ma gorge est sèche, mon souffle, court. J’aurais envie de silence. Ma peau cherche désespérément une trace de chaleur. La nuit reste glacée. Je me répète. Parfois, j’en ai assez de dire ces douleurs, de leur laisser le devant de la scène.

J’ai toujours du mal à trouver un équilibre. Toute la semaine, je me démène pour les autres. J’écoute. Je pense à tous les détails. Je donne le meilleur de moi-même. J’arrive chez moi et je n’ai plus d’énergie pour dormir, pour manger, pour entretenir les lieux. Chaque pas me semble démesuré. On dit : « Tu traverseras le pont, quand tu arriveras à la rivière. » Même quand je ne vois pas la rivière, je ne peux m’empêcher de penser au pont, à ses matériaux, à sa structure. L’hiver devient un tunnel dont je ne vois pas la fin. Un pas, un autre pas. Jusqu’où pourrais-je continuer ?

Je rêve d’un appui. D’un être humain qui saurait entendre, quelqu’un qui aurait le temps et de la paix à partager. Je suis entouré de voix qui exigent d’être entendues, de mains tendues, de regard qui demandent. Dans la solitude et le silence, je suis autosuffisant. Je vivrais bien seul en forêt ou sur le bord d’un lac. Mais coincé dans la foule, la solitude devient lourde à porter

Je me demande si j’ai fait les bons choix. Ma vie serait-elle plus douce si j’avais agi autrement ? J’essaie de ne pas trop y penser. L’irrémédiable me fait peur. Et imaginer un bonheur manqué me fait mal. J’ai fait les choix que j’ai faits au meilleur de mes capacités. La page blanche se remplit pendant que mon esprit se déleste. Je respire plus librement. Mes fins de semaine ressemblent à de longues remontées à la surface. Les images remplacent les mots. Et je sens le sommeil qui engourdit mes doigts.

Iceland - Barðaströnd - Arctic Tern
Iceland – Barðaströnd – Arctic Tern par dibaer, sur Flickr

Une caresse intangible

La musique est un baume. On dit qu’elle adoucit les mœurs. Elle tapisse le vide, en colore subtilement le gris. J’y pose ma tête et je ferme les yeux.

J’ai retrouvé le travail et j’ai renoué avec la fatigue, celle du vendredi. J’adore ce que je fais. Les défis qui se dressent devant moi me stimulent. J’aime les gens que je côtoie là-bas. C’était ma première semaine dans un emploi rémunéré après des mois où j’ai vécu comme un roi, sans travailler. Un changement de rythme un peu brutal. Pour faciliter la transition, j’ai laissé tomber plein de choses. J’ai décidé de prendre congé du gym. Je n’ai pas couru depuis Noël. Après quelques jours, j’ai cessé la méditation. Je n’ai plus ouvert mes livres d’anglais. J’ai même arrêté de faire mon lit. Je tombe facilement dans l’excès. Au fil de la semaine, le boulot avait envahi mon esprit et mes nuits. J’y pensais en marchant sur les trottoirs enneigés, en mangeant le matin, le midi et le soir. Je crois même que j’en ai rêvé.

Il faut que j’arrive à m’engager dans le travail avec mesure. C’est une question de santé. Je dois décrocher à la fin du quart, m’obliger à prendre mes pauses et défendre jalousement les autres parties de ma vie.

Le vendredi soir m’a pris par surprise. Je me souviens que ça m’arrivait souvent, avant. Sur l’adrénaline pendant toute la semaine, je me retrouve lessivé devant un grand vide quand arrive la fin de la dernière journée. Quelques appels qui aboutissent sur des répondeurs. De l’errance compulsive sur la Toile à la recherche de miettes d’autrui. Je sais que c’est la fatigue qui allonge les ombres. C’est elle qui me rend fébrile, qui me fait voir tout en noir, qui attire l’eau dans mes yeux pour un rien.

Je dois me reposer, tout simplement. Mais rien n’est plus compliqué un vendredi soir, lessivé, face au vide. Heureusement, il y a la musique, celle qui appelle les mots, celle qui assouplit les angles et captive mes sens, une caresse intangible.

En ce moment, j’écoute Patrick Watson. La musique de leur dernier album Woodens Arms bat dans mes oreilles comme un battement de coeur. Des mots qui ont la fragilité de l’enfance et qui marchent en funambule sur des musiques somptueuses. Je ne les connaissais pas. C’est l’excellent Podcast The Signal qui m’a fait découvrir ces Montréalais géniaux. (Patrick Watson est un quatuor qui porte le nom de son chanteur et parolier.)

Solide

Desfois, je me demande si je serai assez solide. Ça fait déjà un bout que c’est pas la grande forme. Je me dis que c’est une mauvaise passe. J’attends, j’attends le mieux qui ne vient pas. Et je me demande sérieusement s’il viendra un jour. Maux de tête. Fatigue. Et ces résultats de labo qui ne veulent rien dire, mais qui sont quand même drôlement bas.

Peut-être que je n’ai pas la force qu’il faut. Peut-être que je suis trop fragile pour affronter les fous, les agressifs, les salauds qui pullulent dans le monde. Peut-être que je n’ai pas la couenne assez dure pour jouer, moi aussi, aux jeux de pouvoir, au roi de la montagne. Il me manque des bases. Je clopine. Je me mesure à des coureurs, moi qui suis en béquille. Handicapé du coeur et de la confiance. Il y a un poste qui s’ouvre à Zorro, un poste super intéressant. El Poblano m’en parle, des étoiles dans les yeux. Des collègues, à nouveau ? Retournerai-je dans l’arène avec le patron fou ? Est-ce que ça pourrait me tuer ? Sinon, c’est le grand vide au retour de New York en décembre, encore une fois.

Black Bear
Black Bear par gainesp2003, sur Flickr

Peut-être devrais-je arrêter d’avoir des ambitions, de vouloir faire quelque chose de ma vie qui aurait du sens. Peut-être que je devrais juste prendre mon trou, trouver une jobine pas trop demandante et faire ma petite affaire jusqu’à ce que je m’éteigne, à la fin de ma vie. Laisser libre cours à l’ermite asocial qui sommeille en moi. En ce moment, j’ai des gènes d’ours qui se réveillent. Je dormirais tout le temps. Je voudrais juste me caler au fond de ma tanière avec un écriteau qui dirait : « Ne me réveillez qu’en cas de printemps. »

Long jour

La perspective d’avoir bientôt plus d’heures de liberté me motive à courir davantage. J’ai augmenté les temps, je fais des sorties de huit kilomètres plus régulièrement, en tentant de varier les parcours et les surfaces. Je suis assez fidèlement le programme qui devrait me mener au demi-marathon, à la fin de l’été. Aujourd’hui, j’ai pris le nouveau sentier de gravier qui traverse désormais le centre du parc Maisonneuve. Le ciel changeant et les arbres en fleur capturent et retiennent mon attention. Mon corps court tout seul comme un cheval sûr et fidèle, pendant que mon esprit plane au-dessus du parc.

Mais lorsque les longues sorties sont suivies d’une journée de travail, la fatigue m’attend dans le détour. Depuis plusieurs jours, je suis secoué par des extrasystoles, une fantaisie du cœur causée par une défaillance électrique de la quincaillerie cardiaque. Les oreillettes ou les ventricules sautent un battement, de temps à autre. Le médecin me dit que c’est un problème bénin et commun et il m’interdit le café. Mais j’ai l’impression que chaque sursaut du cœur est une brèche par laquelle s’échappe mon énergie.

Curieusement, quand je suis presque au bout de la fatigue, je n’ai pas envie d’aller dormir. Je me sens plus fragile. Je cherche à me rassurer. Des fringales se réveillent. J’ai soudainement l’idée de tout ranger. Je colle à la lumière de l’écran du MacBook, comme un papillon de nuit. Il me faut un livre, du papier ou de la musique pour capturer mon esprit et l’occuper le temps que mon corps s’apprivoise à la nuit, retrouve sa propre chaleur entre les draps et manifeste en s’étirant son désir de s’abandonner.

Débordé

Je n’ai pas pu t’écrire, j’étais débordé. J’entends déjà les voix dans ma tête qui diront que ça ne me prend pas grand-chose pour déborder. C’est peut-être vrai, mais ça n’y change rien. Le blogue est là pour recevoir les débordements d’une vie trop remplie. Mais son auteur passe alors pour un plaignard, une victime, un triste sire, comme dirait l’autre. À quoi sert un blogue si c’est pour se taire ? C’est aussi frustrant que de tomber sur une boîte vocale. C’est aussi triste que de renter et de trouver sa boîte vocale vide. Je jongle constamment avec le secret, la vérité, le public et le privé. Qu’est-ce que je dois dire, qu’est-ce que je dois taire. Et dans le doute, je m’abstiens. Lorsque la vie déborde, je ne sais pas quoi en faire.

Dure semaine. Si j’en ai trop sur les épaules, je suis le seul responsable. Mon insécurité me fouette constamment. Je suis un tyran avec moi-même, un bourreau aveugle et sourd. Les problèmes et les factures prennent un malin plaisir à s’accumuler. Mon frigo est en train de rendre l’âme alors qu’il est le dernier des électroménagers qui fonctionnent encore dans l’appartement où la plomberie fait déjà des siennes. Mes 22 résolutions me pèsent. L’année avance à grands pas. Les mois tombent comme des couperets. J’ai eu littéralement une journée de cul, une journée où je ne me suis pas amusé beaucoup parce que je ne sais pas m’amuser. Je n’ai jamais appris. D’ici, rien ne se voit, mais ce blogue est assiégé. Je reçois en moyenne une trentaine de commentaires de robots. Ils annoncent des sites pornographiques ou du viagra à des prix imbattables. Je te jure ! Chaque soir, je les supprime un par un. Je fermerai peut-être les commentaires, le temps qu’il trouve un autre os à ronger.

J’avais pensé écrire des billets sur mes pérégrinations sur les sites de rencontres. Résolution numéro deux sur vingt deux : trouver un chum. Pourquoi pas un site de rencontre ? Le snobisme, c’est assez ! Ça peut donner des récits croustillants, surprenants et peut-être même comiques. Mais après quelques semaines, ça me paraît plus pathétique que sympathique. Tout ce que j’y vois, c’est une suite de rejets, données et reçus. C’est un jeu auquel j’ai voulu prendre part, avec une sorte de défiance et de fierté, mais je suis bien trop mauvais perdant pour m’y amuser. J’en sors vaguement déprimé. J’ai mis sur mon bureau la carte de Saint-Valentin que j’ai reçue de la part de Google AdSense.

Je rêve d’inonder ce blogue de choses légères, de sourires, de rose, de laine et de duvet ou bien de chair, de sueurs, de feux et de souffle. Mais dehors, février s’est installé et il assomme les rues de neiges mouillées. Tout ce que j’arrive à t’écrire c’est que demain, ça ira mieux.

Écheveaux

Mon rapport aux autres a été difficile au cours de la dernière année, comme mon rapport à l’écriture. La ligne d’encre qui tremble et déroule ses arabesques sur le papier est mon unique fil d’Ariane, un lien ténu qui me rattache aux lendemains. Je perds trop souvent le fil.

J’aimerais que ma vie soit comme un train qui traverse la plaine. Un train qui roule en ligne droite vers une destination connue, fonçant sans hésitation, en berçant des passagers qui somnolent. Je rêve d’une vie ferroviaire.

Le travail me rend fou en ce moment, je n’arrive pas à démêler ce qui m’appartient et ce qui ne m’appartient pas. Ce que je peux changer, ce que je ne peux qu’accepter. Je ne sais pas vers quoi canaliser ma colère. Si mes vieux démons se réveillent, je voudrais les affronter en duel. Mais ils se dérobent et s’esquivent. Ils se moquent quand je frappe le vide. Comment départager regrets, jalousie et colère légitime ? Orgueil mal placé ou fierté nécessaire ? C’est un magma dans lequel je m’enfonce, en tentant d’avancer à tâtons.

J’aimerais que la page soit blanche et que la ligne que j’y trace soit claire. Une ligne qui file sans entraves et sans se soucier du passé. Je rêve d’une page vierge pour repartir à zéro. Écrire noir sur blanc, en toute liberté, loin des écheveaux complexes et des nœuds insolubles de ma vie d’aujourd’hui.