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Billet avec le mot-clef ‘filiation’

Remonter le temps

Avoir l’occasion de revisiter le passé éclaire le présent d’un jour nouveau. Quand G. est venu avec moi au Grand Splash, il m’a proposé d’aller prendre un café. On s’était retrouvé par des amis communs sur Facebook. On ne s’était pratiquement pas parlé depuis quinze ans. La mémoire est sélective et ses questions ont fait ressurgir des images, des souvenirs. 1996. Le Network Café, un des premiers cafés internet du Quartier Latin où je faisais les meilleurs cappuccinos. La voix entêtante de la chanteuse des Cranberries. Les messages codés que nous nous laissions, G et moi, sur l’ardoise de la salle de bain. C’était quelques mois avant ma séroconversion. G. a été vraiment important dans ma vie, même s’il est passé comme une étoile filante. Après la sortie de l’adolescence et celle du placard, il a été la première personne devant qui je me suis montré vulnérable et avec qui je me suis senti bien. Il étudiait en cinéma, il parlait de jazz et de philosophie, ça me faisait rêver. En marchant vers le métro, il me demande si je me souviens de la lettre que je lui avais écrite quelques semaines après notre rupture. J’ai un vague souvenir d’une lettre que je lui avais fait parvenir par le biais d’un ami commun. Je ne me rappelle pas ce qu’il y avait dedans. Me connaissant, j’imagine très bien le genre de lettre que j’ai dû écrire. Elle devait être touchante, peut-être un peu larmoyante. Je devais m’y ouvrir le cœur une dernière fois pour finir la relation en beauté. Il se sentait mal de ne pas y avoir donné suite. J’ai réalisé que c’est une des rares histoires de cœur où je ne regrette rien. Je l’ai vécu exactement comme je l’ai voulu, dans les moments les plus lumineux comme dans les plus douloureux. J’en retire une espèce de fierté.
 
Le lendemain, je revoyais une flamme plus récente. Même si trois ans se sont écoulés, le parfum de M. Right m’a transporté immédiatement en 2008. C’est fou la puissance de la mémoire olfactive. Sa bibliothèque. Ses tableaux monochromes. Les mémoires d’Hadrien qu’il m’avait offert. Il y a très peu de personnes avec qui j’ai senti un lien aussi fort, aussi entier. Je me suis retrouvé incroyablement gêné quand il s’est assis devant moi. J’étais persuadé que je serais parfaitement à l’aise. Il était cent fois plus beau que dans mes souvenirs. Aussi attentif, curieux, toujours bienveillant. Est-ce que je serais capable d’être ami avec un gars comme lui ? Est-ce que je ne vais pas continuellement fantasmer sur la possibilité d’un retour en arrière et souffrir des désillusions qui suivront ? Je me sens un peu coupable et responsable de notre rupture. Si j’avais montré plus de patience, moins d’intransigeance, peut-être que les choses se seraient passées autrement. Mais peut-être qu’on en serait arrivé au même point, par d’autres chemins. Je lui ai rappelé qu’il était très fâché contre moi. Il avait effacé cette partie de l’histoire de sa mémoire. Il ne se souvenait plus pourquoi il était fâché. Je lui ai parlé de ma vie, du Cow-boy et d’El Poblano. Il m’a parlé du gars parfait avec qui il était au Mec Plus Ultra, son ex-chum et actuel meilleur ami. En un clin d’œil et une poignée de main, j’étais sous son charme. Comment il a pu sortir avec un gars parfait comme ça et me fréquenter moi ? Il m’a demandé comment j’avais eu l’idée de le relancer. Je lui ai dit que ça me ferait vraiment suer de le croiser par hasard dans des soirées et de ressentir toujours ce malaise. Nous avions plein de points en commun et des discussions vraiment intéressantes et que tout ça m’avait manqué. Il m’a remercié d’avoir pris cette initiative. Je l’ai remercié d’avoir accepté. J’ai l’impression que rien qu’à le côtoyer je deviens meilleur. En rentrant, je me trouvais plus beau dans le miroir. On s’est serré dans les bras l’un de l’autre en se quittant et je souris sans arrêt, depuis. Il y a maintenant un couloir entre nos deux vies. Compter quelqu’un comme lui dans mes amis proches, me rendrait vraiment fier.

Time

Le père

Ce court-métrage qu’un ami a publié sur Facebook m’a marqué plus que je ne l’aurais cru.

What is that? (Τι ε?ναι αυτ?;) 2007 par MovieTeller sur Vimeo.

(Le film peut aussi être visionné ici : What is that? (Τι ε?ναι αυτ?;). Il est sous-titré en anglais. Si vous avez du mal à comprendre, dites-le moi dans les commentaires, je ferai une traduction maison.)

Hier soir, j’ai animé pour la première fois un atelier sur l’érotisme. Cet atelier s’adressait aux hommes gais et bisexuels qui veulent réduire leurs risques en matière de sexualité. J’étais très emballé par l’atelier et aussi un peu nerveux.

La nuit passée, j’ai rêvé d’un père qui m’appelait au bureau. Il voulait avoir mon aide pour retrouver son fils et reprendre contact avec lui. Je lui demandais pourquoi. « Parce que je sens qu’il a besoin de moi. » m’a-t-il répondu, comme si c’était une évidence. Son fils était un adulte, majeur et vacciné. J’ai trouvé sa demande un peu bizarre, un homme adulte n’a pas besoin de son père.

Puis, quelques jours plus tard, je suis tombé sur son fils, un bel homme brillant. Un personnage rebelle, peut-être un peu blessé et qui affirmait n’avoir besoin de personne. Quand il parlait de son quotidien, il y avait dans son récit comme un sentiment de dérive. Il était particulièrement insatisfait de sa vie amoureuse et de sa vie sexuelle. Il n’arrivait pas vraiment à faire confiance et à se laisser aller. Et on le lui reprochait souvent. En l’écoutant, je me suis dit que le père avait peut-être raison et qu’il était urgent de les remettre en contact. (Dans un rêve, les raisonnements prennent parfois de curieux raccourcis.)

Je me suis éveillé, avec ce sentiment d’urgence. Il était près de 5 heures du matin. Je me réveille souvent comme ça, à des heures inhabituelles dans les périodes de stress. Je sais que la lumière du matin dissipe parfois les souvenirs d’un rêve. Alors j’ai allumé une lampe pour mettre tout ça sur papier. (J’ai une espèce de malaise, de pudeur à poursuivre…) J’avais le sentiment que je devais renouer avec mon père, malgré les blessures, la distance et le ressentiment. Parce qu’il vieillit et qu’il n’est pas éternel. Depuis des années, je garde les contacts que j’ai avec lui au minimum. C’est comme une corvée dont je me débarrasse pour ne pas me sentir coupable de l’abandonner complètement. Mais peut-être est-ce pour moi que je devrais le faire. Peut-être en ai-je besoin. Je n’avais jamais vu la question sous cet angle…