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Billet avec le mot-clef ‘garçons’

God

La lune presque pleine doit me remuer de l’intérieur. Un murmure de rébellion court à travers ces désirs que j’étouffe en choisissant, pour un temps, l’abstinence. Les tailles basses me font saliver. J’ai l’œil qui louche et trébuche sur les nuques dorées, les avant-bras ou les épaules dénudées. Les tatouages deviennent des hameçons qui me blessent. Dieu que les hommes sont beaux à Montréal, en été ! Au milieu de la piste sombre du Clou, je regardais El Poblano danser, sans t-shirt, les bras en l’air. Je me disais d’un air suffisant : franchement, il est exagère, il pourrait se retenir, il me semble que c’est déplacé. Quand au fond, j’étais rongé de jalousie. J’envie la liberté avec laquelle il se dénude, il s’exhibe, il s’amuse en se moquant des regards. Je me plaignais que la foule était trop dense. « C’est ça qui est le fun, a-t-il lancé en riant, tout le monde te touche. » J’ai souri à mon tour, sans rien répliquer. J’aime danser. Mais la plupart du temps, je reste figé pendant des heures sur le bord de la piste de danse, à ne pas oser.

Je me suis lancé quand le mix de chickaboom a fait place à des plages planantes d’électronique. Puis, fier de mon coup, j’ai pris une pause, agrippée à ma bière, une black Label, en l’honneur des années 80. Mon regard était hypnotisé par le dessin des lasers sur les courbes des corps en mouvement. L’alcool aidant, je soliloquais mentalement en franglais. My night started when I joined the cow-boy for the Paradise Happy Hours and we had dinner at Café Saïgon. We ended-up at the Clou, as usual, with El Poblano et deux de mes anciens sexy colleagues de Zorro. Quand je passe de l’anglais au français, c’est comme si je mettais un pied en dehors de mon identité. Je deviens quelqu’un d’autre.

Puis j’ai décidé de tester mon charme sur ce grand mince avec une chemise à carreaux. Il dansait tout seul, en souriant. Je me suis souvenu des conseils d’As, il y a plusieurs années : d’abord foncer. J’avais eu l’impression que nos regards n’arrêtaient pas de s’entrechoquer. Je me suis juste présenté en le touchant sur l’épaule. Je lui donne le bénéfice du doute en me disant que c’est la gêne qui l’a fait répliquer avec autant de froideur. Un pont de brindille emporté par le souffle d’une bombe atomique. Je me suis éclipsé en me répétant de ne pas en faire une montagne. Un de perdu ; dix de retrouvés. Stop the drama ! Et un air bête, ce n’est pas une grosse perte. Éviter les chemises à carreaux.

J’étais appuyé sur la cabine du DJ et je pensais à aller me coucher quand un grand six-pieds s’est planté derrière moi. Si je tourne la tête dans sa direction, il me regarde sans broncher et sourit. Je m’étais à peine présenté qu’il avait déjà son bras autour de ma taille, sûr de lui. Pas un mot en français n’arrive à égaler « gorgeous » pour décrire son allure. Il y a dans « gorgeous » plus de plénitude et de sensualité que dans « splendide » ou « magnifique ». Je n’y peux rien, j’aime les grands blonds. Et son regard d’enfant rieur me donnait envie de sauter dans le vide avec lui. On parle peu. Il me paraît toujours un peu distant, dur à sizer. Son physique m’impressionne, m’intimide. Mais ça ne m’empêche pas de le dévorer des yeux et des mains. On roule l’un sur l’autre, de la piste de danse au minuscule balcon de son appartement sur Plessis, pas de voisins en vue, et de son balcon à son lit, éclairé par un cierge. À côté de son lit, il y a une pile de livres. Le premier : Père manquant, fils manqué de Guy Corneau. Il fronce les sourcils : « Je sens comme une réticence, de ta part. » Je baisse les yeux en murmurant tout bas : « l’angoisse de performance ? La peur de ne pas être à la hauteur ? » Je n’élabore pas, ma bouche s’abreuve à petite gorgée sur sa peau. Il se révèle un amant habile, généreux, attentif et parfaitement à l’aise. (Three G : good, generous and game) Je me trouve d’autant plus gauche. Je ferme les yeux et j’arrête de penser. À un moment, j’ai la sensation, vaguement coupable, de me retrouver dans la scène finale d’un film porno. Une goutte de sperme tombe sur le coin de mes lèvres et me rappelle avec insistance que je suis dans la réalité.

Quelques heures plus tard, je file en bixi sur le bitume du parc Angus. Les rues désertées et le chant des grillons m’appartiennent. Au-dessus des toits, la lune allume chaque filament de nuage. Le ciel est curieusement pâle. Et je réalise que le soleil doit être sur le point de se lever. J’ai abandonné derrière moi ma sempiternelle fatigue, ma pudeur encombrante, mes scrupules. Ma dernière journée de travail de la semaine a beau commencer dans moins de quatre heures. En cet instant, je suis libre.

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Le vide

Le vide. Je fais des pieds et des mains pour le combler, le masquer, l’oublier, même momentanément. Peut-être devrais-je simplement l’embrasser. Peut-être retrouverais-je ainsi l’énergie pour m’attaquer à tous ces obstacles qui s’accumulent devant moi. Qui sait ? Immédiatement après avoir relancé M. Right, je l’ai regretté. Je me suis mis à compter les heures en attendant frénétiquement une réponse et en me répétant qu’il n’y en aurait probablement pas. Je nageais alors en eaux connues. Je suis à l’aise, confortable, dans le rôle de celui qui attend.

Pour me distraire, je ne choisis que des histoires impossibles : David à New York (8 heures de train) ou le Minotaure (et son chum fantôme). J’imagine que j’ai pressenti l’inaccessibilité de l’homme de la lune. Sinon je n’aurais jamais laissé cette histoire perdurer. Je meuble le vide qui me fait peur, sans mettre en péril mon fragile équilibre. Tous les obstacles sont bons. Pourvu que les chances d’avoir à me dévoiler demeurent les plus minces possible. Qui ne risque rien n’a rien. No risk, no reward. Alors je reste les mains vides. Me limiter au rêve, c’est la stratégie que j’ai adoptée. Les rêveurs sont toujours sympathiques.

Du coin de l’œil, je regarde en rêvant la dérive de ma vie. L’été qui glisse vers sa fin à une vitesse lente et vertigineuse. J’accumule les kilomètres, au fil des semaines. Je découvre de nouveaux muscles à travers de nouvelles douleurs. Mais la course demeure le domaine où je goûte à la réussite. J’épuise méthodiquement mes recours contre mes voisins. Je me bats avec les puces dans l’appartement. Il en reste toujours quelques-unes qui réapparaissent à chaque fois où je pense en être venu à bout. Ma vie n’a rien de reluisant et je n’ai pas très envie que qui que ce soit y mette le nez. Je m’entoure d’un brouillard de mystère. Je fais ça depuis l’enfance, une carapace de brume. C’est toujours plus facile de briller au milieu de la brume.

Peut-être devrais-je simplement embrasser le vide. C’est ce que je me disais quand M. Right a levé la main en disant : « présent ». J’avoue que je suis un peu désarçonné. Il va falloir que je balaie un peu la brume devant moi. Je sens un fond d’inquiétude qui bourdonne. Et si… on n’avait plus rien à se dire ? J’essaie de me convaincre qu’il aura sûrement un empêchement de dernière minute. Mais ça ne tient pas la route. Il a vraiment l’air de vouloir que la rencontre ait lieu, et on dirait que c’est justement ce qui m’inquiète. Dans quoi est-ce que je me suis embarqué ? Parfois, j’agis sans réfléchir, et c’est toujours à ce moment-là que je fais les meilleurs moves.

Tôt le matin

Glimpse

Dans la vie, je m’attends toujours au pire.

El Poblano et moi, nous n’étions jamais allés au Mec Plus Ultra. Erreur enfin réparée ! C’était l’endroit où il fallait être en ce soir d’orage. Les garçons étaient déments de beauté, la musique, irrésistible. La moyenne d’âge était un peu basse. Et l’on s’est demandé à quelques reprises si le petit, là-bas, était vraiment majeur. Lunettes à grosse monture, nuque rasée, chemise à carreaux et nœud papillon, même. Il y avait dans cette crowd hipster des dizaines de sosies de Xavier Dolan. L’un d’eux, le plus beau, est passé devant nous deux fois. Et il me disait quelque chose, jusqu’à ce qu’il se plante devant moi. C’était celui que j’avais baptisé Mister Right dans mon premier blogue. Ceux qui me suivent depuis plusieurs années s’en souviendront peut-être. Un grand blond aux allures d’homme idéal. Un génie qui a tout réussi. Une histoire de 20 jours qui m’a fait frôler tour à tour le paradis et les abîmes. « Est-ce que tu écris toujours un blogue ? » — « Oui », ai-je répondu, un peu honteux, sans trop savoir pourquoi.

J’ai l’impression que le blogue s’est interposé entre nous. En entretenant ma propension au drame, entre autres. Mais peut-être que cette histoire n’aurait pas eu de suite de toute façon. Avec le recul, je vois mieux ce qui se cachait derrière les mots, les pans de l’histoire sur lesquels j’ai fermé les yeux, pour faire des textes forts, cohérents. Imaginer les étoiles, même sous le ciel couvert.

Sa peau parfumée, c’est un morceau de ciel d’automne dans lequel je voudrais m’enrouler pour toujours. Je ne connais personne qui m’écoute comme lui. Chaque matin, je me réveille en étant persuadé qu’il aura disparu, au cours de la nuit. Je m’étire sans ouvrir les yeux. Je me bute contre sa chaleur. Et je réalise qu’il est là, tout près de moi, comme si ça allait de soi ! Il dit qu’avec moi, il veut apprendre l’abandon. Parce qu’il sait qu’il peut me faire confiance. Parce que les sentiments ne me font plus peur. Parce qu’il me voit chaque jour, traverser mes journées sans filets. Lui, il aimerait m’apprendre l’optimisme et la confiance. Il voudrait que je laisse tomber mes tempêtes. C’est un ambitieux.
Devant ses hésitations, j’avais lâché des mots de trop : j’ai peur de ne jamais avoir de place dans ta vie, de n’être pour toi qu’un jeu… Après quelques semaines de silence, il m’a lancé : je vais être honnête avec toi… Je pense pas qu’on peut être heureux ensemble à long terme.

But now there’s nowhere to hide,
Since you pushed my love aside
I’m out of my head,
Hopelessly devoted to you

On sortait de la Tohue dans la foule. Pas de taxis en vue. Une petite pluie fine tombait sur ce quartier désert.
— Habituellement, j’ai toujours mon parapluie.
— On sait ben, un pessimiste comme toi !
— J’ai toujours de la crème solaire aussi. Ombrelle indice 30, si tu veux savoir. C’est ça que tu comprends pas de moi. Puis en plus, j’aime ça la pluie, bon.
Il se moque : « J’aime ça la pluie, bon. »

Je pense qu’il embellit en vieillissant. Et ça m’a fait un velours de le revoir. Il y a de la tristesse dans mes souvenirs, mais aussi beaucoup de lumière. Et cette lumière me nourrit ce matin de lendemain de veille.

Short notes

Musique : Love is a Shade (2009) par joshschroeder (environ 30 minutes de bonheur)

Je sors de ma première entrevue d’embauche en anglais et en français. Je m’étais préparé mentalement à une entrevue rien qu’en anglais. J’ai passé la soirée d’hier avec le Cow-boy. And we spoke English only. Finalement, la consigne était de parler la langue où l’on se sentait le plus à l’aise. La fille qui m’interviewait commençait en français, puis finissait toujours en anglais. Je bredouillais un peu en anglais puis je passais au français. It was so Montreal. J’ai fait une excellente entrevue. Je ne suis pas sûr que cet emploi m’intéresse, mais ce n’est jamais perdu. Je suis content de moi. J’en avais bien besoin. C’est l’hiver dans mon crâne, malgré le soleil.

La dernière fois que j’ai couru avec le club. Je suis redescendu de la montagne aux côtés d’un garçon éblouissant. Ce n’est pas un régulier, mais il se joint au groupe de temps en temps. Je l’ai toujours trouvé craquant, dans le genre inaccessible. Physiquement, il pourrait évoquer l’homme de la lune… avec une dizaine d’années de moins, en plus démonstratif et en plus détendu. Nouveau célibataire selon Hugh. (Il a dit « nouveau simple » pour new single. Cute !) C’est lui qui est venu vers moi, à trois reprises : à cheval sur nos bixis au coin de Saint-Laurent, au point de départ, au sommet. (Et Dieu sait que je peux avoir l’air inabordable et glacial, quand je suis gêné.) Il m’a dragué de façon assez directe et m’a demandé au milieu de la pente si j’avais un copain. Mon ego a esquissé un sourire en coin, du fond du troisième sous-sol. Depuis, je trouve toutes les raisons du monde pour me convaincre que c’est impossible. The cow-boy played my therapist. J’ai peur du rejet. J’ai peur de la souffrance. C’est normal, non ? No risks, no rewards, qu’il m’a dit. Là-dessus, il est pareil comme moi. Pendant l’entrevue, ils m’ont demandé : how do you define an harm reduction approach ? Quelque chose de personnel et d’individuel. Chaque être humain doit élaborer ses propres stratégies en fonction du niveau de risques qu’il est prêt à assumer. Éliminer les risques est impossible. Mais il y a toujours moyen de les réduire. Je suis fragile en ce moment.

J’ai des voisins fous qui vivent barricadés dans un appartement bordélique, au rez-de-chaussée. Ils n’ont pas tondu le gazon depuis deux ans. Quand je sors de chez moi, je dois passer à travers des herbes qui m’arrivent aux hanches. Ils nourrissent les chats errants. Alors il y en a des centaines qui rôdent autour. Je vous laisse deviner l’odeur. (J’ai l’impression de vivre dans une litière.) Ils les nourrissent, mais ne vont pas jusqu’à leur payer une stérilisation ou des soins vétérinaires. Résultats : ils sont infestés de puces. Chaque fois que je traverse le champ, j’ai des puces qui me sautent sur les jambes. J’en ai maintenant dans certaines pièces de mon appartement. Je me bats avec ça depuis des semaines. J’ai fait tout ce qui est possible (aspirateur, vapeur, savon, pyrèthrinoïdes de synthèse, pyriproxyfène). J’ai lu tout ce qui s’est écrit sur les puces. J’en fais des cauchemars. J’ai craqué quelques fois et je me suis aspergé le corps de pesticides. Je m’inspecte pendant une heure chaque soir. Il n’y en a pas dans ma chambre, ni dans mon lit. Avec de la persévérance, j’en viendrai bien à bout. One day !



L’orage silencieux du 21 juillet, sur Montréal.The Demon Storm par operatique sur Vimeo.


Comme Josh Schroeder (un garçon vraiment charmant) ne vit pas que d’amour et d’eau fraîche, voici un lien pour télécharger son album sur iTunes :Love Is a Shade. Un 6.93 $ bien investi.

Neuf

Je pense que la colère peut devenir un moteur. Elle nous transforme, nous pousse à avancer. Elle génère sa propre chaleur quand les nuits d’hiver sont implacables. La semaine a été difficile. La colère vibre encore. Elle a fait craquer ma carcasse. Ma carapace se détache en lourdes plaques, qui tombent au sol, inutiles. Je frissonne à la sensation nouvelle du vent sur la peau. J’ai peur. Parce que je suis libre. Poursuivre la lecture

J’aime le trouble

Le bonheur me fait peur. Quand tout va bien, je me méfie. Je me demande ce qui va me tomber sur la tête. Je cherche la bête noire, le jupon qui dépasse, n’importe quoi qui cloche.

J’ai besoin de me mesurer à quelque chose pour me sentir vivant, pour être certain que je suis assez grand. Je me suis construit à travers mes luttes. J’en ai bavé, j’en ai été fier. Quand j’arrive au-dessus de la mêlée, dans un endroit plus calme, l’endroit dont j’ai toujours rêvé, je vacille. Je ne sais pas comment réagir. Mes ruades et mes coups de poing fouettent l’air et je manque de tomber.

Ces jours-ci, ma vie bien huilée glisse sur la ligne du temps sans heurts. J’ai l’impression d’avoir atteint un certain équilibre. Je peux regarder devant et derrière avec lucidité. Je dors. Je mange. Je travaille. Je cours. Et j’essaie de ne pas trop y penser parce que tout ce vide autour de moi me fait paniquer. Je me répète à moi-même que l’équilibre est toujours précaire. Que l’homéostasie, le réel équilibre, est un mouvement, une danse, un déséquilibre constant.

La dernière nuit que j’ai passé avec le Minotaure, je lui ai dit : « C’est pas ça que je veux. Dans la vie, moi je ne veux pas un amant, un fuckfriend, je veux un chum ! » Il n’a rien dit, mais il ne l’a pas oublié. Après le jour de l’an, il m’a invité pour un souper chez lui avec trois de ses amis célibataires. Chaque ami devait amener un autre ami, aussi célibataire. Tous ces garçons trop bien, trop jolis, qui parlaient de théâtre et d’opéra m’intimidaient. Je me suis caché derrière mon verre de vin. C’est lui, le seul inaccessible, que je trouvais trognon d’avoir organisé tout ça. Et en plus, il cuisine bien.

Restroom Graffiti
Restroom Graffiti par Matt Niemi, sur Flickr

Souffle

Jour de repos. Retour au français maternel. Une respiration avant de plonger en immersion pour une dernière semaine. Ici, le temps est à la fois trop court et sournoisement long. Prisonnier de mon isolement, coincé dans la foule affairée, je tourne en rond comme un fauve en cage, obstiné, obsédé, excédé. Et pendant que je tourne, les dates, les heures et les minutes s’égrènent à une vitesse folle. Le corps, encore une fois, m’oblige à m’arrêter. Je ne suis pas fait fort, faut croire. Et comme toujours, je veux trop en faire. Une toux de 18e siècle, accompagné de fièvre. Du coin de l’oeil, j’ai envisagé d’acheter un billet de retour pour Montréal, courir retrouver le silence et l’espace et tout ce qui me manque. Je dors mal dans cette tour qui tremble sous le cri incessant des ambulances. (J’entends constamment des ambulances, on dirait une fin du monde perpétuelle.)

Mais j’ai baissé les yeux et j’ai laissé passer la nuit. J’ai même manqué l’école le lendemain. Après un courriel d’excuse à Hanna, mon principal professeur, j’ai rattrapé quelques heures de sommeil qui m’avaient échappé. Sur l’heure du lunch, je suis allé voir le Manhattan String Quartet dans une salle de concert de Midtown avec Peter. C’est à cause de sa cravate que j’ai remarqué ce garçon. (Un de mes fantasmes tordus.) « I like your tie », ai-je lancé. Il s’est révélé extraordinairement intéressant. À 29 ans, il a terminé une maîtrise en ingénierie, mais c’est dans le milieu de l’édition qu’il a choisi de travailler, une maison d’édition dans la Cité, spécialisée dans les romans de genre : policiers, suspense, science-fiction.

J’ai fait mes premières armes en anglais en m’attachant à une série télévisée où le personnage principal, Erica Strange devenait « Junior Editor ». C’est exactement cet emploi qu’il occupe. Il travaille en ce moment à tenter de rescaper un roman bancal. L’auteur est sous contrat pour trois ou quatre livres. Celui-ci est son deuxième. L’idée de départ semblait intéressante. Un polar sur le pouvoir des amis d’enfance, les dérives et les dangers du Web. Mais le suspense ne tient pas la route. On devine clairement la fin dès les premiers chapitres. Le personnage est coincé entre deux vérités et reste passif. Deux éditeurs ont parcouru le roman pour en arriver à la même conclusion. Ils essaient de trouver un moyen de sauver le roman sans avoir à demander à l’auteur de tout reprendre à zéro, ce qui représenterait une année de travail.

Nous avons entendu le quatuor à corde No 1 op. 7 d’Arnold Schoenberg et l’Adagio et fugue en ut mineur de Mozart. J’ai trouvé le concert un peu cérébral, pas inintéressant, mais je n’ai pas été complètement happé par la musique. Je suis resté sagement sur mon fauteuil. Et c’était agréable de passer une heure avec Peter dans cette salle toute de bois blond. La salle était à demi remplie, principalement de retraités. Le concept de concert à l’heure du lunch ne semble pas rejoindre les travailleurs. À un moment je me suis tourné et j’ai vu Peter sourire. Un vieux monsieur derrière nous ronflait doucement. J’aime collectionner les coïncidences, j’aime me faire croire qu’elles ont un sens et qu’elles m’indiquent quelque chose. Que ce soit vrai ou pas, je m’en fous. L’important c’est ce qu’elles allument en moi. Un air entendu dans le métro, une citation qui tombe à point nommé, un coyote qui apparaît dans un champ alors que le train s’engage dans un virage. Je cherche à débusquer la magie, je cherche le vent. Je cherche le vent qui emportera mon âme.

Mise à jour

Réfugié à l’intérieur, je regarde le soleil qui éclabousse les rues. La chaleur est accablante pour un mois de mai. Le climatiseur est une belle invention. J’en profite pour faire une petite mise à jour. Ça fait un bout que je n’ai pas écrit ici. L’envie n’y était pas. Peut-être me suis-je cogné le nez sur des limites nouvelles. Peut-être que la vie m’a pris tout mon temps.

J’ai terminé ma première semaine au Jardin. Une courte escale au paradis. Je suis encore frustré de l’offre que l’on m’avait faite, qui n’a pas tenu. Je suis le « bouche-trou » de service. Et tous les petits défauts de ce milieu municipal me sautent au visage. Malgré tout, je vis au rythme de la respiration ample du jardin. je travaille peut-être ici pour la dernière fois. Souvent, le midi, je vais m’asseoir sur une pierre sous les metasequoia du jardin alpin. Je ferme les yeux et mon âme se baigne dans le bruit du vent dans les cimes, dans les milliards de chants d’oiseaux ou les sons du ruisseau qui bondit entre les galets. Mes yeux s’abreuvent de vert tendre, de rose et de blanc. Je suis certain qu’apercevoir chaque jour autant de ciel a un effet bénéfique pour la santé. Les horaires réguliers vont me permettre de refaire mes forces. Je me rends au travail à pied. Les métros bondés ne sont plus pour moi qu’un mauvais souvenir.

Du côté des garçons c’est un peu la même chose. Je m’étais décidé à flusher définitivement le Minotaure. Pas disponible, arrogant, à la limite grossier. Le bon sexe c’est overrated, il paraît. (Il y a encore des moments où je l’ai dans la peau, mais ça passera.) J’ai revu Giacomo. Intéressant, attentionné, c’était le meilleur parti selon des amis. On s’est rejoint un après-midi devant le Archambault. Nous avons pris le traversier jusqu’à l’île Sainte-Hélène. On a respiré l’odeur du large qui flotte au-dessus du fleuve puis on est débarqué sur l’île qui vibrait au rythme du Pik-Nik électronique. Tout l’après-midi, il m’a parlé de son ex, un dénommé Nelson. À un certain moment, il s’est excusé. « J’veux pas t’emmerder avec mes histoires. » — « That was my job for a year when I worked for Zorro & Co. It’s okay, ça ne me dérange pas. » Finalement, je l’ai référé à un psychologue que je connaissais. Et je le reverrai, pour pratiquer mon anglais, mais je suis mieux d’oublier ça.

Vague impression d’un retour à la case départ. La vie n’est-elle pas qu’un éternel recommencement ? Les pieds sur la ligne, le regard fixé devant. Tout peut être possible. Les sauts dans le vide, je connais. Et cultiver les rêves est devenu ma spécialité. Et je cours toujours. Sous la pluie ou le soleil, dans l’ombre verte du mont Royal. Mon endurance physique et ma confiance se construisent, de jour en jour. Sans savoir où mes pas me mèneront, je cours.