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Billet avec le mot-clef ‘Homme’

Miroir Miroir

This above all: to thine own self be true — William Shakespeare

Traduction libre : Sois d’abord honnête avec toi-même. Ça a l’air si simple ! Et pourtant rien n’est plus difficile. Trouver sa propre vérité et ne pas en dévier est peut-être un idéal inatteignable.

Ce blogue est un miroir. Certains diront un miroir aux alouettes. Je ne raconte pas La vérité. Je raconte ma vision de la réalité, toujours subjective, forcément. Il est impossible de décrire exhaustivement la vie réelle. On peut simplement tenter de s’en rapprocher en utilisant des effets de réalité. Je dois faire des choix, des ellipses et des raccords. L’avantage du miroir est de permettre un regard extérieur. En figeant les billets dans le temps, le blogue me donne un recul supplémentaire.

Avec le recul les dissonances, les incohérences me sautent au visage. Le miroir me renvoie l’image de quelqu’un qui n’est pas toujours honnête avec lui-même. C’est d’ailleurs le cas de tout ce que j’ai raconté au sujet de David (nom fictif, comme tous les noms sur ce blogue). Démêler tout ce que je me suis fait croire à moi-même n’est pas simple

Je suis parti à New York pour faire une parenthèse dans ma vie, pour aller voir hors des carcans comment j’étais. Déjà là, je n’étais pas tout à fait honnête. Je jouais un jeu, celui de l’étranger. Je me disais que personne ne me connaissait et que les gens que j’allais croiser ne me reverraient jamais. Et ça faisait mon affaire de jouer l’étranger en préservant parfaitement ma bulle et ma face cachée.

J’ai rencontré David, abrité derrière mon masque d’étranger. J’ai eu besoin de ses yeux et de son désir pour sentir que j’existais pleinement. J’avais besoin de son intensité pour me secouer, me réveiller, me raviver. Baigné dans sa chaleur, je pouvais tout oublier. Mais j’avais besoin qu’il reste inaccessible, d’abord pour protéger ma bulle et ensuite pour le rêver à fond. Il est toujours plus facile de rêver ce qui est impossible. Je n’étais pas impliqué d’aucune façon. Je ne prenais aucun risque. C’était purement égoïste, il n’y avait aucune place pour lui dans cette histoire.

J’ai pleurniché que David ne donnait pas de nouvelles. Jusqu’à ce qu’il donne des nouvelles (hier sur Skype) et que je commence à m’inquiéter qu’il puisse mettre un pied dans ma vraie vie. Et là, je me suis senti un peu mal à l’aise face au reflet que j’apercevais dans le miroir.

Bien sûr, la vérité est trop vaste pour se plier et se ranger dans des phrases. Elle n’a que l’espace entre les lignes pour respirer. J’ai rêvé d’être plus proche de David, de dormir toutes les nuits dans ses bras, mais j’ai posé toutes les barrières possibles entre lui et moi. S’il m’annonçait qu’il déménage à Montréal, ce serait la panique totale. Mais en même temps, je joue la déception. J’ai raconté que j’allais là-bas pour être libre, que je voulais plus que du cul avec lui. En vérité, j’ai tout fait pour qu’il n’y ait rien d’autre. Je gardais certaines portes soigneusement closes. Je me plaignais constamment de la barrière de la langue qui faisait, au fond, bien mon affaire. Trois fois dans un bar on nous a demandé « Are you boyfriends ? » Je m’empressais de répondre : « No, no, we just met. » Il n’avait pas le temps de placer un mot. De quoi avais-je peur ?

Je n’aime pas ce que je vois dans le miroir. Le gars devant moi n’est pas tout à fait honnête avec lui-même. Je me perds entre ses niveaux de mensonges qui s’imbriquent comme des poupées russes. Mais je crois que regarder le miroir en face peut être le premier pas vers l’honnêteté.

Jeux de miroir @Bordeaux
Jeux de miroir à Bordeaux par Bérenger ZYLA, sur Flickr

Le Minotaure

La vie m’amène à croire que chaque geste que nous posons se répercute à l’infini dans nos vies. Comme dans une machine à boule. Chaque pas nous ouvre et referme de nouvelles perspectives. La bille rebondit, les lumières clignotent, les pièges sont nombreux. La vie est un dédale, mais le temps est compté. Rien n’est innocent.

Theseus Minotaur Ramey Tuileries

Je choisis finalement de ne pas revoir le Minotaure, sans trop savoir comment je parviendrai à couper les ponts avec lui de façon définitive. Peut-être suis-je parfaitement stupide. Je trace peut-être une croix sur ce qui aurait été La baise de ma vie. Mais bon, La baise de ma vie ne pèsera pas bien lourd à l’heure de ma mort. La réalité nous réserve souvent des surprises quand elle se décide à dépasser la fiction. There are plenty of fish in the sea. Les bons amants ne courent pas les rues, mais je suis certain que j’arriverai à en dénicher en cas de besoin, en fouillant un peu.

Je vais probablement passer bien des soirées, seul à me morfondre. Je vais broyer du noir, peut-être me maudire. J’écris un peu ce billet pour prendre les passants à témoin et devoir m’en tenir à ma première idée. Les paroles s’envolent, les écrits restent. Je dis adieu à ses yeux de braise qui m’allumaient comme de l’amadou. Je dis adieu à son long corps qui finissait par trembler sous mes doigts. Adieu à cette chaleur, à cette complicité bourrue, à cette belle voix grave que je regrette déjà. Je m’en détourne pour regarder ailleurs. Ça pourra paraître follement arrogant. C’est peut-être un moment d’égarement. J’ai la prétention de mériter d’être aimé, pour de vrai.

Je ne suis pas plus sérieux ni meilleur qu’un autre. C’est juste que j’ai envie de prendre soin de ce désir d’autre chose qui me suit, partout où je vais. J’ai peur de l’oublier si je ne m’en occupe pas. Je vais respirer, m’arrêter juste un peu. Ce n’est que dans le silence et la solitude que naissent les possibles. Il faut leur laisser de l’espace et faire preuve de patience.

L’automne s’est imposé. Je porte la tristesse d’une équipe qui sera bientôt séparée. Chaque soir, des voiliers d’outardes fendent les nuages, chargés de pluie et de parfums, pour disparaître vers le Sud. Bientôt, je partirai moi aussi vers le Sud. D’ici là, je resterai seul, les yeux levés vers le ciel. Je finirai bien par entrevoir une direction dans les étoile. Chaque pas que nous faisons ouvre et referme de nouvelles perspectives. Chaque geste que nous posons se répercute à l’infini dans nos vies.

La tentation

Céder, ou ne pas céder. Ça, c’est une vraie question. Une question de mesure, sans doute. Et la mesure ne fait pas partie de mes qualités.

Le Minotaure revient me tourner autour depuis quelque temps. Quelques courriels, un message sur le répondeur. Il dit que l’on s’entendait si bien, à la ville comme au lit. (Ce sont ces mots à lui.) J’avoue que l’on a des atomes crochus, une chimie assez explosive. Mais l’existence de son conjoint, même s’ils forment un couple ouvert, me refroidit un peu. Et puis, il n’est jamais disponible. Toujours entre deux rendez-vous, il arrive souvent en retard. Il est arrogant, très sûr de lui. Mais il réussit toujours à me faire rire et je finis par tout lui pardonner.

Je sais. C’est clair qu’il se sert de moi. Il ne s’en cache pas. Et moi, je fais de même. Un homme utilitaire, c’est quand même pratique, non ? Et puis, être un objet, ce n’est pas si désagréable. C’est comme être en vacances de la vie. Je me souviens que quand je ressors de chez lui, je suis sur un nuage pour quelques jours. C’est écrit dans la bible : il n’est pas bon que l’homme soit seul. J’ai soif de chaleur humaine.

Après l’aspirant qui était tendre comme un iceberg, ce serait bénéfique pour mon ego amoché. Le Minotaure me regarde comme si j’étais un demi-dieu. Quand il pose les yeux sur moi, je deviens extraordinaire. Son désir me fait exister, pour un instant. Je n’ai pas d’attentes et je n’ai pas peur d’être blessé. Les règles du jeu sont claires. Il est honnête. Mais résister à la tentation me permettrait peut-être plus disponible pour autre chose de plus consistant. Je rêve d’une vraie relation, tendre, enflammée, solide. Je crains de manquer quelque chose si je me laisse aller à des distractions vides de sens, de vérité. C’est la raison pour laquelle je ne l’ai pas revu depuis quelques mois. D’un autre côté, la vie est un jeu et j’ai tendance à me prendre trop au sérieux. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais coupé les ponts complètement avec lui.

L'homme
L’homme par Alecska, sur Flickr

Je calcule. Je mesure les pour et les contres. Céder ou ne pas céder. J’avance d’un pas, je recule de deux. J’imagine ce qui pourrait arriver dans l’un ou l’autre cas. C’est un questionnement qui n’est pas désagréable. L’attente et le fantasme sont souvent les meilleurs moments.

Seuil

J’ai dormi seul. Un sommeil secoué de cauchemars. Tu me dis que tu te sens amoureux. Tu me dis que j’ai tout pour être aimé. Moi j’ai peur que tu comprennes un jour ou l’autre, que je suis inintéressant. J’ai peur que tu t’entoures d’une kyrielle d’amis et de connaissance pour faire continuellement la fête et oublier l’ennui profond que je t’inspire.

Et j’ai peur de me tromper. Et si tu n’étais pas celui qu’il me faut. Celui qui sera l’homme de ma vie demeure peut-être à deux rues de chez moi. Peut-être est-ce celui que je croiserai demain matin sur le boulevard. Cette peur là, j’arrive à la balayer du revers de la main tellement elle ne tient pas la route.

J’ai peur d’être déçu, quand je réaliserai tes travers, tes petitesses, quand tu vieilliras, quand tu seras faible, quand tu me mentiras. J’ai peur surtout de te décevoir. J’ai peur que tu réalises que je suis un mauvais coup au lit. Que sexuellement, je ne suis pas à la hauteur. Un pétard mouillé. Un feu de paille. J’ai peur que tu te lasses rapidement de moi.

J’ai peur que l’idée du couple soit une terrible erreur. Une hystérie collective, une lubie, qui ne peut que nous rendre malheureux jusqu’à ce que l’on soit trop vieux pour aimer. J’ai peur de tes problèmes et de tes démons. J’arrive tout juste à maîtriser les miens. Et encore !

On doit se voir ce soir à 18 h. J’aurais peur de prononcer ces mots, mais il faut que je l’avoue : tu me manques. J’ai envie de mettre mon nez dans ton cou, d’être serré contre toi. Ça ne sera peut-être pas olé olé comme tu l’aurais souhaité. Peut-être as-tu déjà décidé de tout annuler. Peut-être as-tu déjà compris. Moi, je ne peux m’en empêcher : j’ai hâte de te voir.

Célibataire

Je crois que c’est la toute première fois. La toute première fois que je le ressens ce sentiment que ma vie est bien comme elle est, en ce moment, en étant célibataire. Si je mets bout à bout toutes mes périodes de célibat, j’obtiens presque une dizaine d’années. Avec le recul, ça peut sembler ridicule, mais pendant toutes ce temps, j’ai eu l’impression que ma vie était un échec. Qu’elle ne pouvait être réussie qu’en vivant avec quelqu’un. Que le célibat était la preuve tangible que je ne valais rien. Il me fallait quelqu’un à mes côtés pour me justifier d’exister.

Qu’est-ce qui a changé ? Je ne sais pas trop. Je me sens plus solide, je me connais mieux. J’ai vécu toutes sortes d’expériences où j’ai découvert des passions et je me suis mis à croire en un avenir. Je sais que je n’ai besoin de personne pour me faire une vie qui a de l’allure

C’est la Loi de Murphy, ou celle de l’attraction universelle. J’ai beau être pas rasé, avoir les cheveux trop longs, quelques livres en trop, m’habiller tout croche, on dirait qu’en ce moment, j’agis comme un aimant pour certains hommes. Ils me placent immédiatement sur un piédestal.

Il y en a un comme ça qui me raconte que mon visage est pure lumière (rien de moins !). Et il dit qu’il veut construire quelque chose avec moi. Après deux rencontres, je trouve ça un peu vite en affaire. « Construire » ? J’imagine le chantier, la poussière, les grues. J’ai eu tant de mal à construire ma propre vie. Trois fois, elle s’est effondrée. Trois fois, j’ai tout repris à zéro, avec chaque fois plus d’habiletés, de précisions, d’expérience. J’ai mis les rêves de vie de couple et d’amour passionnel de côté pour enfin réussir à me bâtir une vie solide. Et j’y suis presque. Le mot « presque » est important. Je suis conscient de la fragilité de tout ça. Et c’est pour ça que le chantier, la poussière et les grues ne me disent rien qui vaille. Je suis bien tout seul.

Le royaume du vide

Jamais deux sans trois, dit-on. J’ai revu le Minotaure. Il n’a eu besoin que de compliments mielleux et d’excuses répétées pour que je passe l’éponge et que j’accepte de le revoir. Il a dormi toute une nuit entre mes draps de flanelle, avant que je les change pour des draps de coton. Sans ses verres de contact, il devient un peu aveugle. J’avais l’impression qu’il était à ma merci.

Le Minotaure porte bien son nom. Il a véritablement quelque chose de bovin. Il me fait penser au bétail qui regarde passer les trains, dans une totale indifférence. Moi je suis dans le train, le nez collé à la vitre qui s’embue, les yeux qui voudraient s’accrocher au paysage. Je ne sais pas vers quoi le train fonce en tremblant. J’espère juste que c’est un pays tempéré où il y a des rires, de la musique et des câlins.

Il a passé la nuit chez moi. Il est bien sûr arrivé plusieurs heures en retard. À minuit, je fulminais. J’avais décidé de couper tous les ponts avec lui. Et c’est à ce moment qu’il m’a téléphoné. Il était en vélo, perdu, et cherchait mon appartement. Puis le lendemain, il s’est sauvé après que l’on ait déjeuné rapidement dans le delicatessen d’à côté. C’est un amant efficace, sensuel, brûlant. Il est drôle et brillant. J’aime discuter avec lui. J’aimerais qu’il soit plus attentionné. Après la nuit chez moi, il est allé rejoindre ses copains et son conjoint, un vieil avocat avec qui il part en Italie dans les prochaines semaines.

En fin d’après-midi le Cow-Boy m’a proposé de l’accompagner, lui et des amis, au 5@7 du Paradisio. Mais je ne crois pas que c’est le meilleur endroit pour panser mon sentiment de vide. Ça pourrait même l’aggraver. J’ai bien connu cet univers de l’intérieur. Je sais qu’il est composé d’êtres humains qui courent et courent en quête de l’amour et du bonheur idéalisé proposé par la société de consommation. Et j’entre facilement dans la course. Ça me vient tout seul. Je deviens à la fois l’une des marchandises offertes aux regards et l’un des clients pointilleux. Aujourd’hui, il a fait un temps magnifique, le soleil s’exhibait, généreux. Le fond de l’air restait frais cependant. Et j’ai pris plaisir à me serrer dans un lainage en marchant dans l’arboretum. Mais je suis certain qu’au Paradisio, les hommes vont célébrer l’été. Ce sera le festival de la peau nue, uniformément bronzée, et du muscle gonflé, comme si l’on vivait une terrible canicule. Mais la chaleur humaine ne sera pas au rendez-vous. Que des solitudes entassées, jusqu’à la promiscuité, un jeu des apparences où la moindre irrégularité ne pardonne pas. Que des rires de façade, des médisances, des vantardises. Parfois, les humains me déçoivent. Ce soir, je ne me sens pas la force d’affronter le royaume du vide.

Plan B

Le bon côté d’un blogue, c’est que l’on peut se dire et se dédire, à volonté. Finalement, le concept de fuckfriend, ce n’est pas pour moi. J’allais revoir le Minotaure pour la deuxième fois. Oh là là, ça devenait presque sérieux ! Il avait insisté pour que ça se fasse chez moi. Il disait vouloir connaître mon univers. J’ai toujours du mal à faire entrer quelqu’un dans mon intimité (dans la réalité, du moins). Mais, je me suis dit que c’était normal que ça arrive un jour. Briser les habitudes et les vieux patterns, ce n’est jamais mauvais.

Le jour J, donc, je m’éveille à l’heure des poules. Au programme, changer les draps, laver les planchers et la salle de bain, époussetage. Non, bien sûr que je ne faisais pas ça que pour lui, mais… Je me suis activé toute la matinée. On ne s’était pas donné d’heures. Il m’avait dit dans un de ses courriels laconiques qu’il était à moi toute la journée. J’imaginais qu’on allait se voir en fin de journée, pour un espèce de 5@7. L’appartement n’avait jamais été aussi propre. Six boréales rousses attendaient patiemment dans le bas de mon frigo. J’avais pensé à la musique, aux bougies. Le temps était doux et j’avais pu ouvrir tout grand les fenêtres.

La journée avançait sans qu’aucun courriel n’atterrisse dans ma boîte de réception. Le téléphone, lui, restait complètement inerte. J’ai pensé qu’il pouvait bien me poser un lapin. L’inconvénient principal du rôle de fuckfriend est de passer le dernier, après tous les aléas de la vie. J’ai un pressentiment : il ne viendra pas. Puis, je me dis que c’est encore mon côté drama-queen qui fait des siennes. Je me suis retenu jusqu’à 17 heures avant de téléphoner. Son cell était fermé. J’ai laissé un message très bref avec un faux sourire dans la voix. Depuis j’attends.

J’envisage un plan B. C’est peut-être un signe du destin. Ce gars-là a tout l’air de se moquer de moi. C’est probablement ce qui m’attire tant chez lui. J’aime les défis, en particulier ceux qui sont impossibles. Faire tomber amoureux un indifférent, c’est comme grimper le Kilimandjaro. Le plan B consiste à sauter dans la douche, m’habiller, étrenner mon plus beau sourire et me diriger au 5@7 du Paradisio. Oublier le Minotaure et m’amuser. Juste au cas, j’ai déposé le combiné du téléphone sans fil, sur le comptoir de la salle de bain, pendant que je prenais ma douche. Je me suis savonner en me répétant des clichés de pop-psycho dans le genre : « Je ME choisis ».

La rousse du Paradisio valait bien celle qui boudait dans mon frigidaire. Un gars m’a souri de l’autre côté du bar. La dégaine de Jim Carrey avec un petit air d’Éric Bernier. L’alcool m’embrumant l’esprit, je lui raconte toute ma soirée. « Ben voilà, qu’il conclut, il fallait que tout ça arrive pour que tu me rencontres. Tu crois pas aux signes, toi ? Moi j’y crois ! » On est allé manger au Wakamono. Il est charmant. Il est drôle. Il est gentil. Il est parfait. Qu’est-ce que c’est ennuyant la perfection !

Trois voix off

Que des couloirs vides, des embranchements, des culs-de-sac. Parfois, la nuit, j’ai peur de ne jamais en sortir. Mais il y a des soirs où je me laisse prendre au jeu. Je trouve même du plaisir à courir dans ce dédale. C’est peut-être l’âge qui m’assagit. Quand El Poblano éclate de son rire d’enfant, je ne peux m’empêcher de sourire avec lui. Des éclats de mon sérieux, tout craquelé, vont même s’écraser à nos pieds, sur le plancher.

Je lui ai raconté qu’à défaut de trouver un amoureux potable, potentiel et disponible, j’avais décidé de faire comme tout le monde et de me dégoter un fuckfriend. Le Minotaure, un garçon drôle, brillant, brûlant ! Mais c’est plus fort que moi, je ne l’avais vu qu’une seule fois et en rentrant chez moi, le sourire aux lèvres, je ne pouvais pas m’empêcher de rêvasser. Je m’imaginais partir en voyage avec lui dans une voiture de location, passer une journée complète sans sortir de la chambre d’hôtel, le présenter à mes amis lors de mon souper d’anniversaire, emballer son cadeau pour Noël. Même si c’était clair avec lui, dès le début. Que du cul ! El Poblano fronce le nez en riant : « Moi je suis pareil, je vois un gars une fois, puis je m’imagine déjà que l’on s’achète un bungalow p’is un caniche royal. »

Je voulais être cool. Un fuckfriend, c’est cool, non ? Quand j’ai su qu’il avait un chum, je n’aurais dû rien ressentir. Mais non ! Ça m’enrage. Ça me ronge de l’intérieur. J’ai envie de savoir c’est qui. J’ai fouillé le Web, à la recherche d’indices. El Poblano appelle ça du Google Stalking. Si je pouvais au moins découvrir que c’est un vieux riche, qu’il est bête et stupide, qu’il pèse 300 livres et que c’est un laideron, ça me rassurerait. Même si je sais bien que je serai toujours, au mieux, le numéro deux. El Poblano a l’air de me trouver vraiment drôle : « Ce qui est sûr c’est que même si le chum est beau, jeune, brillant, tu as quelque chose de plus que lui. Sinon pourquoi il voudrait te revoir ? » Je hausse les épaules : « peut-être que c’est seulement l’attrait de la nouveauté. »

J’ai quand même décidé de jouer le jeu à fond. Comme le fuckfriend me laisse sur ma faim (et que, comme l’a dit Louis, il va me faire souffrir), je me suis trouvé un tendernessfriend (j’ai un copyright sur le néologisme). Mario. Je pense qu’il sort d’une relation difficile ou d’une dépression. Pas de sexe, avec lui. On regarde des blockbusters, collés sur son canapé, on mange de la crème glacée et on dort en cuillères. On se fait du bien, en essayant de ne pas trop se faire de mal. Souvent, j’ai plus envie de le voir que d’espérer les visites aléatoires du Minotaure.

Et comme ça ne me suffisait toujours pas, J’ai même trouvé un possibleboyfriend (copyright itou !), Giacomo. Lui, il est vraiment gentil et intéressant. Je l’ai rencontré dans un bar. Il vient de se séparer et ne se sent pas prêt pour une relation. Mais ça fait trois fois qu’il me rappelle. Il est prof d’anglais et j’ai besoin de pratiquer ma conversation. Ça s’appelle joindre l’utile à l’agréable. On ne sait jamais ce que ça donnera à plus long terme. J’ai archivé un message de chacun sur mon répondeur. Trois voix sexy avec des accents différents : anglo-italien pour Giacomo, anglo de l’ouest pour Mario et l’accent montréalais du Minotaure qui parle à la française pour me faire rigoler. Peut-être que je vais y prendre goût. En tout cas, lorsque je suis de mauvaise humeur, j’écoute les trois messages et je souris.